Il a plu toute la nuit; toute la matinée il a plu; il pleuvra
l’après-midi entière. J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par où
j’entends la chute continuelle de l’eau sur le sable et sur les
feuillages; au loin, c’est un murmure monotone, universel, sans
défaillances, comme un bavardage de femmes; plus près, sur les lierres,
on discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille et,
depuis des heures et des heures, la frappe d’un coup pareil, à
intervalles comptés; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la
treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue...
De la basse-cour viennent parfois les gloussements étouffés des poules
tapies à l’abri, paroles de mauvaise humeur.
De l’autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a
passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons,
et suivie d’un pauvre chien si crotté par la boue qu’il avait l’air
d’être en terre glaise; et puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a
remué depuis une heure: la gouttière de la maison est affligée d’un
hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d’une abondante
incontinence. Et, par la porte d’une petite maison paysanne, je vois un
bonnet blanc qui va et vient dans l’ombre...
Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère m’envahit. Je songe à des
femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à
celui où je vois remuer le bonnet; à d’autres, qui y veillent un homme
paralysé, une mère mourante; et à des jeunes filles qui s’y préparent
avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un
trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l’homme,
veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même
privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert
sur la route où rien ne passera...
Je songe aussi à d’autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l’heure
qu’il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée
salon, où dans l’angle est un piano fêlé, sur la cheminée des
photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des
modes de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles pensent à la première
communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de
se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner
que donneront les Lambert au carnaval prochain: nous ne sommes qu’en
octobre!... Et la pluie tombe autour d’elles!...
Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même,
tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et
qui y a subi peut-être quinze mille jours de pluie!... Je songe à une
autre qui est morte à trente ans, non loin d’ici, dans la maison où je
suis né... Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi? Est-ce
qu’elle pensait: «Voici un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, un
jour retranché à ma vie?» Ah! quelle foi en le lendemain de la mort il
faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans
soleil! Ou quelle inconscience!
Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m’attrister de la pluie!...