12 octobre.

Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin.

Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux

couleurs vives du parterre,--flammes de soufre et brasier rougeoyant des

cannas, bégonias d’un grenat éclatant,--je me suis retourné et j’ai eu

devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un

chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié.

Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est

représentée, je suppose, une scène de deuil: c’est une femme assise sur

un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave

qui le lui lave; le fond est une draperie souple, suspendue à des

crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits

plis corrects, disposés en patte d’oie; aux flancs du marbre, marchent

de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur

leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif

circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du

Bengale dépouillés. Ah! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que

de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent,

les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce

moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant.

Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin,

étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse

sur le ciel blême ses moignons décharnés: quelque chose comme un Laocoon

des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui

monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre... Je

donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce

vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser

à un poison qui aurait débordé...

* * * * *

Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à

une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair

soleil semble prisonnier!...

* * * * *

Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de

beaux noms qu’on n’entend que là: «Apollon», «le Roi», «la Reine», «le

bosquet», «les trois fontaines», «marbre», «miroir», «marbre» encore!...

Mon amour · 第 73 / 126 题