Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin.
Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux
couleurs vives du parterre,--flammes de soufre et brasier rougeoyant des
cannas, bégonias d’un grenat éclatant,--je me suis retourné et j’ai eu
devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un
chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié.
Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est
représentée, je suppose, une scène de deuil: c’est une femme assise sur
un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave
qui le lui lave; le fond est une draperie souple, suspendue à des
crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits
plis corrects, disposés en patte d’oie; aux flancs du marbre, marchent
de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur
leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif
circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du
Bengale dépouillés. Ah! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que
de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent,
les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce
moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant.
Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin,
étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse
sur le ciel blême ses moignons décharnés: quelque chose comme un Laocoon
des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui
monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre... Je
donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce
vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser
à un poison qui aurait débordé...
* * * * *
Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à
une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair
soleil semble prisonnier!...
* * * * *
Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de
beaux noms qu’on n’entend que là: «Apollon», «le Roi», «la Reine», «le
bosquet», «les trois fontaines», «marbre», «miroir», «marbre» encore!...