J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai
habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle
d’affaires; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire: «Vous
avez peut-être envie de revoir la terrasse?...» Et si je ne lui
demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait
me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand
je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les
fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le
pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de
mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran
solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé,
tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur
cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la
gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des
seules choses qui durent.
--Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite
ombre qui est dirigée de si haut.
Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il
soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle,
je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux; je lui dis, en
passant entre deux poiriers:
--Ici, quand j’étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son
ombrelle dans la terre et faillit l’oublier. Sur la porte, comme cette
jeune fille allait partir, c’est moi qui fus dépêché pour querir
l’ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la
cherchais longtemps: caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un
grand amoureux, la petite pomme d’agate que touchait chaque jour la main
du premier être qui ait charmé mon cœur.
Le notaire m’écoutait avec inquiétude. J’ai ajouté: «Au fond, dans la
vie, il n’y a que ces choses-là qui comptent...» Mais le notaire a dû se
dire que je n’ai pas cessé d’être enfant.