J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais
par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras
bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant
par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais...
Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les
plus infimes; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas,
ainsi soudainement rapprochées, je suffoque... Ou bien c’est un fantôme
qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie... Son œil bleu,
sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire
transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible
en toute sa personne: ma pauvre tante Félicie!... Et, à côté de son
image, j’ai le souvenir de mes deux pieds; mes deux pieds chaussés de
vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus
d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends
encore la recommandation: «Mon enfant, regarde où tu mets les pieds!...»
* * * * *
Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et
si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie,
enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent
solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les
mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible,
les pissenlits, la «boursette», une petite fleur jaune dont je n’ai
jamais su le nom, et les crottes de biques!... Et, lorsqu’on a rejoint
le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté,
quel beau tapis! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où
trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et
maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants!
Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que
les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne
pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse
pierre; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette
espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que
j’entendais souvent au cours de ces promenades: «Mon enfant, quand tu
seras grand...» Il est là encore, mon vieux noyer! Je l’ai reconnu de
loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de
frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans
grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt: «Mon enfant, quand tu
seras grand...»
A tout bout de champ je m’interroge: «Depuis que tu t’es éloigné de ce
sol, qu’as-tu fait?» Les témoins de notre enfance sont d’acharnés
enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre;
je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux.
O comme mes juges semblent impassibles! N’ai-je rien accompli qui
vaille? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs
visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble
devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir
bourbeux de l’eau: enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur?
N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle?--Et je ne
sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue,
c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles
me disent: «Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé.»
* * * * *
A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen
dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut
servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire
halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail.
Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas
de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel
ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et
tragique aussi. Visages! gestes! son des voix! lumière nimbant les
choses finies, plus belle que le soleil!... Oh! pourquoi un si grand
attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur? O
pierres! ô noyers! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact
à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous?
qu’êtes-vous? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la
puissance d’une parole d’amour?...
Le jour est splendide et calme; sur la terre, on n’entend aucun bruit;
pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là; où sont les
hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux? Où est le vent? Je sens à
peine l’odeur des herbes et de la terre! Suis-je dans le présent ou bien
dans le passé? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir?... Mais la
notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un
troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à
la longue.
* * * * *
Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé,
avec de larges et longues échappées soudaines; par-dessus tout il est
dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout
pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si
ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de
ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte; le pinceau même n’y a
presque rien à faire; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.
Ce n’est rien, d’abord: un champ de chaume, trois rangées de betteraves,
une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé; au second plan, un grand
espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse; un noyer qui
borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le
trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le
ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.
Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure! Peu d’éléments
en font les frais: une maison à demi visible, une cheminée qui fume,
trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des
peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui
s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la
fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs
vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition
nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une
fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.
Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et
votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà,
sur les vallées de deux rivières, l’une bleue: la Creuse, qui vient du
Berry; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse: la Vienne, courant vers
la Loire immense.
1er octobre.
Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que
toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne
ou en nous? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans
l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout
leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le
plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à
chanter tout à coup notre intime ivresse?
Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison,
nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut
sensible.
Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous
bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un
sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant
de la lune déjà rose; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un
troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et
sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.
* * * * *
Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit
tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur
d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les
chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le
bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement
rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse...
* * * * *
Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous
retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur
cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau
de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du
coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques
arpents de chaume, étaient couverts par la nuit; et trois ormes grêles,
dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques,
fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau
jour fini.
* * * * *
Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son
sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste
étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui
rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois
s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau
nocturne qui s’offre à nous; puis au-dessous, en tons adoucis,
s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas
par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent
presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on
distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois
de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis
d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet,
universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un
homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir...
Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé: qu’est-ce qui
m’émeut tant? Mon pays? une certaine heure?--ou la tristesse de mon
amour que je répands partout?...