30 septembre.

J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais

par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras

bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant

par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais...

Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les

plus infimes; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas,

ainsi soudainement rapprochées, je suffoque... Ou bien c’est un fantôme

qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie... Son œil bleu,

sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire

transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible

en toute sa personne: ma pauvre tante Félicie!... Et, à côté de son

image, j’ai le souvenir de mes deux pieds; mes deux pieds chaussés de

vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus

d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends

encore la recommandation: «Mon enfant, regarde où tu mets les pieds!...»

* * * * *

Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et

si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie,

enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent

solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les

mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible,

les pissenlits, la «boursette», une petite fleur jaune dont je n’ai

jamais su le nom, et les crottes de biques!... Et, lorsqu’on a rejoint

le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté,

quel beau tapis! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où

trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et

maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants!

Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que

les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne

pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse

pierre; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette

espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que

j’entendais souvent au cours de ces promenades: «Mon enfant, quand tu

seras grand...» Il est là encore, mon vieux noyer! Je l’ai reconnu de

loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de

frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans

grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt: «Mon enfant, quand tu

seras grand...»

A tout bout de champ je m’interroge: «Depuis que tu t’es éloigné de ce

sol, qu’as-tu fait?» Les témoins de notre enfance sont d’acharnés

enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre;

je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux.

O comme mes juges semblent impassibles! N’ai-je rien accompli qui

vaille? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs

visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble

devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir

bourbeux de l’eau: enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur?

N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle?--Et je ne

sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue,

c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles

me disent: «Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé.»

* * * * *

A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen

dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut

servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire

halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail.

Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas

de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel

ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et

tragique aussi. Visages! gestes! son des voix! lumière nimbant les

choses finies, plus belle que le soleil!... Oh! pourquoi un si grand

attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur? O

pierres! ô noyers! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact

à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous?

qu’êtes-vous? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la

puissance d’une parole d’amour?...

Le jour est splendide et calme; sur la terre, on n’entend aucun bruit;

pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là; où sont les

hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux? Où est le vent? Je sens à

peine l’odeur des herbes et de la terre! Suis-je dans le présent ou bien

dans le passé? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir?... Mais la

notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un

troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à

la longue.

* * * * *

Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé,

avec de larges et longues échappées soudaines; par-dessus tout il est

dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout

pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si

ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de

ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte; le pinceau même n’y a

presque rien à faire; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.

Ce n’est rien, d’abord: un champ de chaume, trois rangées de betteraves,

une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé; au second plan, un grand

espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse; un noyer qui

borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le

trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le

ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.

Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure! Peu d’éléments

en font les frais: une maison à demi visible, une cheminée qui fume,

trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des

peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui

s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la

fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs

vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition

nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une

fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.

Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et

votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà,

sur les vallées de deux rivières, l’une bleue: la Creuse, qui vient du

Berry; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse: la Vienne, courant vers

la Loire immense.

1er octobre.

Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que

toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne

ou en nous? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans

l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout

leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le

plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à

chanter tout à coup notre intime ivresse?

Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison,

nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut

sensible.

Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous

bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un

sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant

de la lune déjà rose; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un

troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et

sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.

* * * * *

Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit

tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur

d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les

chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le

bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement

rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse...

* * * * *

Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous

retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur

cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau

de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du

coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques

arpents de chaume, étaient couverts par la nuit; et trois ormes grêles,

dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques,

fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau

jour fini.

* * * * *

Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son

sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste

étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui

rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois

s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau

nocturne qui s’offre à nous; puis au-dessous, en tons adoucis,

s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas

par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent

presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on

distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois

de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis

d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet,

universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un

homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir...

Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé: qu’est-ce qui

m’émeut tant? Mon pays? une certaine heure?--ou la tristesse de mon

amour que je répands partout?...

Mon amour · 第 68 / 126 题