La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de
ces grands paysages de Loire! Ces longs lointains, ces lignes et
couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint
une impression de contes de fées, presque souriante! La courbe de ces
eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en
fuseaux blonds comme des cheveux; ces groupes de peupliers fournis et
frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt
plans divers! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des
tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la
courbure même de la terre!... Raison souveraine qui présidez à
l’ordonnance de ces vallées splendides! Calme parfait, possession de
soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente!...
Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord
des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à
hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable: «Crue de
1856,... 66,... 76.» Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin
des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles
aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie
pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes
beautés!
Langeais, 26 septembre.
Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai
eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant
que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux
arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant
méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un
balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive,
mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en
branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme
au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues
des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles
gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon,
leur arôme mélangé à celui de la terre humide! On disait «messieurs les
melons» parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et
d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre,
blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait,
ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces
potentats; et, dans ce «messieurs les melons», il y avait le sourire de
Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine,
entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des
hommes.
Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me
tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je
l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais; cela descendait
à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de
ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers
roses.
Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces
marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu,
l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à
une impatience ardente de le voir arriver? pourquoi me cachais-je, et
pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir? pourquoi
étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne
fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours? pourquoi la vue
d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie,
en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un
avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables?
Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine
notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que
l’on apercevait du haut d’un belvédère?
Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce
temps-là?...
Beaumont, 29 septembre.
Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue
montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui
ai dit: «C’est vous le fils Tiffeneau?...» La dernière fois que j’avais
pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la
remettait; mais je n’ai pas osé dire: «Et votre père?...»
Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où,
autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à
porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de
fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri «là-haut»...
La porte est neuve, le mur est neuf: le cimetière est bien agrandi! Je
m’y perds... Que de noms à moi familiers!... Mais tout à coup je
m’oriente: voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés; voici des
cyprès... bien plus beaux!... et je reconnais celui au pied duquel
reposent les trois femmes à qui je dois la vie: celle qui me l’a donnée;
celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère; et ma
grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu
d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un
commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par
les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et
l’invitation à prier Dieu pour elles... Voici le pot de fer-blanc où
nous versions la bouteille d’eau.
L’endroit est paisible et simple; la vue qu’on y a est presque jolie: de
beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville
couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le
papier. Les mouches bourdonnent; des poules caquètent derrière la
muraille; un âne brait; au loin, j’entends le roulement d’une carriole;
sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute
bruissante du fourmillement heureux des insectes.
Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup,
jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma
petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois
mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours
ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me
représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait
être le leur. Je me disais: «Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je
saurai cela». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas
plus.
Même jour.
La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts; ceux qui
demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et
d’autre. Curieux effet: le masque que le temps a mis sur notre visage
d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant
la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus
haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans
un chemin, la nuit, ont eu peur.