D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil; moi, je
m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule,
pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce
pays. Je m’en vais.
C’est le moment du ramage des oiseaux: on dirait que la musique du
restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur
l’eau, est grise et rose; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages
illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont
l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à
coup, immobilité apparente des choses:
O temps, suspends ton vol...
Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet
imperméable, entre les roseaux; un éclat de rire me les signale à
l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres; presque aussitôt la
musique recommence à sévir; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et
l’une des deux femmes pousse des cris aigus... Une barque passe, portant
un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux
canotiers...
Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes,
quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon
souvenir!...
A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne,
debout, inertes...
Un coup de fusil a retenti dans la campagne; l’aboiement du chien se
prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont
couchés, que les musiciens sont partis... Je me retourne: je suis
presque seul; une vieille femme réempile les chaises... Quoi! tout est
fini déjà?... J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des
baigneuses: une action qui a quelque durée me rassure...
Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de
repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux
canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas... Et mes
baigneuses ont pris leur bain: les voici qui montent à l’échelle, au
bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note,
leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et
elles-mêmes derrière les cabines.
Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même: l’eau bleuit, le gris
de l’air est devenu plus dur; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la
montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se
carbonise et se racornit:--c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre
délayée;--le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes
pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne
sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une,
avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit; d’espoir, il ne restait
que des balayures roses au bout du lac: elles viennent de se laisser
voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la
montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du
ciel...
Deux femmes passent derrière moi. L’une dit:
--Un dessinateur...
Et l’autre:
--Il a pris notre portrait dans l’eau.
Je ferme mon carnet... J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect
extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées.