Je suis tenté de croire: «Tout est perdu, faute d’un mouvement plus
prompt. Un baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être...»
Elle m’a dit, en me tendant la main, aujourd’hui:
--Mon ami, dispensez-moi de vous parler de mes sentiments. Je ne me
crois pas le droit de savoir si j’en ai. C’est tout! C’est tout. La
raison que je vous donne est la vraie: elle ne vous blesse pas,
j’espère; elle ne peut pas vous désespérer.
Même jour.
Si je prends la peine de compter les mois écoulés depuis la disparition
de son mari, je conclus qu’une femme de la race de madame de Pons ne
peut vraiment tomber aujourd’hui entre les bras d’un amant...
Si indigne que soit son mari, elle n’eût pas été femme à le tromper
jamais, à la condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût gardé quelque
décence: ce peu de décence, elle eût cru devoir le lui rendre au
centuple.
En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort?
Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer
infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à
cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est
déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir...
Même jour.
J’ai baisé le creux de ton bras! J’ai le goût de ta chair sur les
lèvres! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où
mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta
gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer
tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom!... Le moment
est venu. Pourquoi ce moment vient-il? Est-ce que, l’esprit étant tout
saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens? Moi, je suis
envahi!...
Je vois ta bouche, et tes dents! Je pense à ta gorge... Je crois baiser
encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus!...