Cela s’est passé bien simplement. Nous étions partis, elle et moi,
seuls, pour aller nous promener dans la campagne, et sa mère, en la
voyant si jolie et si rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit à
l’oreille:
--Elle s’émancipe!... ma parole d’honneur!...
Nous avions pris un chemin très rustique à travers les vignes, sur la
pente du Revard, et je pensais, tout en causant:
«Quand nous serons arrivés à une certaine prairie que je sais,--où
d’ailleurs nous n’arriverons pas de sitôt,--et d’où l’on a, au pied d’un
orme, une très belle vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, nous nous
assoirons, et alors je lui parlerai...»
Arrivés à l’endroit voulu, nous nous sommes assis, en effet, et avant
que je lui «parle», elle m’a dit, sans préambule:
--Je ne crois pas que je vous aime.
Instantanément, j’ai posé ma main en écran, devant moi, et j’ai dit:
--Assez! assez! je vous en prie.
Elle a tout de même ajouté:
--Vous voyez que je suis franche...
J’ai dit:
--Oui, oui.
Et nous avons causé, comme si de rien n’était.
Même jour.
Évidemment il était fatal que, faisant une première promenade en tête à
tête, avec elle, dès le moment que nous serions assis, je dusse
«parler». Femme, elle a senti cela, elle a pris les devants pour
m’épargner d’avoir cet air toujours un peu sot qu’on a quand on fait,
sur un ton chaleureux, une proposition qui n’est pas acceptée.
Je pense: «Elle a été cruelle...» Mais non! Devinant que j’allais lui
dire: «Je vous aime», elle me devance et me dit: «Je ne crois pas que je
vous aime...» Elle sait mon amour-propre, elle sait le supplice
rétrospectif qu’eût été pour moi, après coup, le souvenir de mon
attitude en formulant l’aveu, et de mon émotion, de mon émotion
dédaignée! Sa brusquerie a été un moindre mal; par là, elle entendait
ménager une susceptibilité qu’elle connaît trop! D’ailleurs, elle
croyait que nous «parlerions» encore, après coup. Et comme elle eût,
j’en suis certain, pansé la fraîche blessure! Elle y comptait, elle
avait tous ses baumes; ma douleur, elle l’aurait endormie; nous serions
revenus causant, non pas de notre amour, mais d’amour; et ce sujet,
entre elle et moi, comme elle était persuadée qu’il me serait doux!...
C’est moi qui ne l’ai pas voulu...
Je ne l’ai pas voulu!... Oh! non, pas de consolation pour moi! J’aime
mieux une douleur aiguë, le sang qui gicle vif et pur, après le coup
rapide, le stylet retiré aussitôt.
Non, non! J’avais désiré trop. D’amicales caresses, allons! auraient été
dérisoires. «Je ne crois pas que je vous aime»: discuter cela, qui donc
y songe? Je sais fort bien et ce que cela contient de franchement
négatif et ce que cela contient pour moi d’espérance:--juste assez pour
ne me point décourager de souffrir!
Car ces paroles ne sont pas mortelles. Un soupirant moins déraisonnable
y puiserait réconfort. Madame de Pons admet la pensée d’être aimée de
moi; elle admet la pensée de m’aimer; elle demeure avec ces pensées,
elle s’entretient avec elles, depuis longtemps peut-être,--mais elle
n’est pas sûre de pouvoir longtemps les admettre, demeurer et
s’entretenir avec elles... Elle n’est pas sûre, et cela suffit à me
briser, moi qui aime; mais, elle qui n’aime pas, quelle condescendance
et quelle tendre bonté de vouloir bien me dire: «Je ne suis pas
sûre»!... C’est moi qui ai été brutal en lui coupant la parole.
Je devrais me traîner à ses pieds.