11 septembre.

Je les ai emmenées, elle et sa mère, dîner dans les jardins du casino,

avec Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui fait une saison ici.

Quelle culture chez ce vieillard alerte! quelle finesse et quelle

fermeté dans le jugement des hommes et des œuvres! et quelle grâce

virile peut atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité avec tant de

savoir! Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des

sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur

d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon

courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur

goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier

dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée,

embellie!

Elle semblait bien heureuse. Tout le plaisir possible de l’esprit se

mêlait à l’agrément des lumières tamisées, des toilettes claires, et de

tant de bras nus ou chargés de bijoux, et de l’arôme des fraises, et de

l’air de la belle nuit, un peu lourd.

J’ai eu envie de lui crier:

--Si votre mari était là, sapristi! est-ce qu’une pareille soirée nous

eût été possible?

Après les avoir reconduites, je suis resté seul, sur la route, derrière

les villas Cervollet 1, 2, 3, 4; et, au lieu de redescendre vers la

ville, je me suis enfoncé dans la campagne. La nuit, la solitude, la

magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le

petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune!...

Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir! et je ne

sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit!...

Regards béats vers les étoiles; une envie d’éclater en mille morceaux,

en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut! un

désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots

lyriques!... Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence!--Quelle

illusion que ces grandioses envolées! la vérité est qu’un seul point

m’attire: ce plat petit toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de

briques, nommé la villa Cervollet nº 2.

Mon amour · 第 57 / 126 题