La vie continue entre nous; mais elle est double: il y a ce que nous
disons et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, oui, sans doute,
ces réticences, en nos causeries, nous les soupçonnions; désormais, nous
les connaissons, et elles nous gênent, comme le voisin de campagne,
derrière sa clôture basse, à partir du jour où on lui a été présenté. On
le tenait pour inexistant: maintenant il est là. Lui-même semblait ne
pas entendre votre langue; à présent, on croit qu’il écoute. On
s’observe, on se contient; on écarte tout sujet propre à piquer sa
curiosité. A force d’éliminer à cause de lui tels sujets, on s’en laisse
imposer d’autres par lui: c’est lui qui gouverne vos entretiens. Bientôt
on s’aperçoit que c’est pour lui uniquement que l’on parle; il n’est
plus de l’autre côté de la clôture, il est là.
Ni à elle ni à moi ne conviennent la dissimulation et la contrainte. Ne
désirerions-nous pas nous quitter?