Un goût de néant, que je n’avais pas, m’est venu. Il y a des jours où je
me plais dans l’inaction même de mon amour inavoué. Tant que le mot n’a
pas été dit, mon imagination nourrit librement l’espérance. Mais je sens
toute la lâcheté que mon cas suppose; aussi, d’autres jours, je me
relève et je vais agir.
Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela: un secret instinct me
murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise
par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou
bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que
j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie.--Je puis
constater que ma pensée amoureuse est plus ardente et plus radieuse
depuis mon séjour en un endroit presque détesté: elle se nourrit de mes
colères. Mon amour progresse bien, si l’on veut admettre que l’amour
puisse être «subjectif», comme disent les philosophes; mais il n’avance
point du tout, si l’amour est en définitive un duo, comme disent les
musiciens, qui s’y entendent mieux que les philosophes.