Les moindres de mes pensées d’amour me semblent d’essence si supérieure
à tout ce que j’entends, que je suis sans cesse irascible, et indigné
des propos les plus innocents. Une certaine langue est chantée en moi,
par des voix pures, auprès de laquelle les conversations ordinaires
forment un bruit insupportable.--Est-ce là quelque chose d’analogue à
ces belles illusions du rêve, qui nous font croire que nous voyons des
paysages indicibles ou que nous avons d’ineffables conceptions, dont une
seule chose nous demeure au réveil, à savoir que nous les avons eues,
mais non pas un souvenir un peu net et qui se puisse exprimer?
Qu’est-ce donc que je touche par la seule habitude nouvelle de penser
toujours amoureusement? Quel ennoblissement ai-je reçu en élisant
simplement une femme entre toutes et en la jugeant digne d’accaparer
toutes mes facultés? Je me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie
des êtres. Est-ce par la vertu de cet acte si étonnant de l’esprit et du
cœur qu’on nomme _foi_? est-ce par la vertu de cet autre acte humain,
incompréhensible, qui est le _dévouement_?... En effet, je crois en une
femme, c’est-à-dire que j’ai la certitude absolue que cette femme est
incomparable à aucune autre, et je lui suis dévoué: je lui appartiens,
corps et biens.
Comme la plupart des religions, ce genre d’amour rend orgueilleux. On
est fier de croire; on plaint celui qui ne croit pas de même; on le
trouve bien petit.