Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit:
tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner
sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action
ait de la beauté; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui
travaille,--ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du
colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur,
sont comiques.
Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour
de leurs expéditions dont je me moque: «Qu’avez-vous fait tout le jour?»
je leur répondais: «J’ai aimé!... aimé à trois cents lieues de la femme
que j’aime!...»
Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite
dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche,
et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer
se peuplent: le passé ressuscite; l’avenir prend une forme, passe, et
s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh! qu’après
cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée!
Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole: comme je
comprends la superstition des amoureux! Le ciel du couchant a rougi, des
barques ont passé... Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une
fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans,
dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence? C’était le
soir, sur le port; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de
briques, et un trois-mâts en partance: nous regardions ses voiles se
déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant! Il invitait au
voyage; il partait! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les
jetées, et des barques dans l’avant-port: le trois-mâts, ayant à peine
doublé la lanterne, s’échouait...