12 août.

Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit:

tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner

sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action

ait de la beauté; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui

travaille,--ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du

colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur,

sont comiques.

Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour

de leurs expéditions dont je me moque: «Qu’avez-vous fait tout le jour?»

je leur répondais: «J’ai aimé!... aimé à trois cents lieues de la femme

que j’aime!...»

Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite

dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche,

et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer

se peuplent: le passé ressuscite; l’avenir prend une forme, passe, et

s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh! qu’après

cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée!

Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole: comme je

comprends la superstition des amoureux! Le ciel du couchant a rougi, des

barques ont passé... Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une

fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans,

dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence? C’était le

soir, sur le port; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de

briques, et un trois-mâts en partance: nous regardions ses voiles se

déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant! Il invitait au

voyage; il partait! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les

jetées, et des barques dans l’avant-port: le trois-mâts, ayant à peine

doublé la lanterne, s’échouait...

Mon amour · 第 43 / 126 题