J’ai marché, sur la route, pendant toute une après-midi, pour me donner
un prétexte à ne rien faire: car mon travail, pour la première fois de
ma vie, me semble ennuyeux et vain. En marchant, on se donne un certain
air d’agir: on compte ses pas, on compte les bornes, on consulte sa
montre, on se gare des automobiles... Et quand la fatigue commence à
vous peser sur les jarrets, on est sur le point d’être presque content
de soi: c’est un peu comme si l’on avait fait quelque chose; on
s’attirera même de la considération, en rentrant, si l’on certifie un
bon nombre de kilomètres parcourus... Cependant eux, qui en ont «fait»
trois cents sur leur «soixante chevaux», sont plus fiers...
Et cela me porte à rêver, ce soir... Voilà des gens, paresseux, qui se
lèvent tôt et partent en automobile, n’ayant plus qu’un désir et qu’un
but: atteindre le lieu fixé pour le déjeuner; ils l’atteignent,
déjeunent mal, sans plaisir,--et n’ont plus qu’un désir et qu’un but:
revenir là d’où ils sont partis... Et rien ne donne, plus que cette
course muette, folle, dépourvue d’agrément et sans utilité aucune, la
sensation d’un jour bien employé... Quant à moi, rien ne m’épouvante
comme la constatation d’un pareil fait:--si l’instinct, toujours
puissant et sûr chez les gens qui réfléchissent peu, indiquait à
ceux-là, pour fin dernière et vraiment bien simple de la vie, cette
triste action: tuer le temps!...