Je crois... je ne sais sur quoi m’appuyer pour prétendre cela, mais je
crois que madame de Pons ne pense pas trop à son mari. Elle pense à la
situation un peu anormale que le départ de son mari lui a faite, mais il
est apparent--à quoi? grand Dieu!... à quoi?... peu importe!--il est
apparent que le règne d’Amédée, s’il continue, n’est pas pesant. Enfin,
elle n’a pas la figure d’une femme qui pleure l’homme aimé: voilà!... On
pouvait admettre, les premiers temps, qu’elle se composait une figure;
mais le masque, aujourd’hui, serait tombé: or il tient. C’est bien
d’elle-même, ce n’est pas par un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle
cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa mère, avec plus de bonne
humeur qu’autrefois chez elle-même.
Beaucoup de gens se décident à la venir voir. J’admire la prudence du
monde. Ils ont pris le temps de la réflexion: on eût dit que le cas de
cette femme abandonnée et volée par un bandit était douteux!... Il faut
qu’ils se concertent; ils agissent en corps; ils condamnent ou
approuvent à la majorité des suffrages.
Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je lui ai dit:
--Vous croyiez-vous donc coupable?
--Le monde, m’a-t-elle répondu, est une puissance aveugle, comme la mer:
il obéit on ne sait à quoi, au vent, à la lune, à combien d’influences
mêlées! S’il vous est favorable, on en est fier: non qu’on l’estime
précisément lui-même, mais parce qu’on se croit protégé du Dieu qui fait
marcher les éléments.
Presque tous, à propos d’elle, n’ont à la bouche que le mot «divorce».
Elle n’en veut pas entendre parler plus qu’au premier jour; elle dit
simplement:
--J’ai mes idées sur le mariage.
Elle ne laisse point devant elle attaquer son mari.
Cependant je maintiens qu’elle ne pense pas trop à son mari.