3 juillet.

Mon sentiment, comme un parfum, enivre ma mémoire de souvenirs

charmants. Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège

à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur

visage: les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et

les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une

d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point

les autres.

Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau; mais quel temps fait-il dans

mon cœur? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac

de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que

j’y ai vues et pensées. Il y avait au-dessus de Bellagio une lune pleine

et superbe, et l’eau colorée par son reflet miroitait sous la brise avec

un entrain endiablé. Je me plaisais à vouloir que cette eau fût prise

soudain d’une belle ardeur pour la lune et que chaque flot combattît

pour conquérir la grosse joufflue indifférente. Ces petits flots

luttaient en une mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient tués pour

l’amour de la lune; mais incessamment l’armée bariolée recevait des

renforts nouveaux qu’une même frénésie animait, et la tache lumineuse,

tantôt agrandie par les renforts, tantôt réduite par un combat funeste,

avançait petit à petit sur le lac, vers moi qui pensais:

«Mon Dieu! mon Dieu! est-il bien possible que la plus grande volupté de

l’homme soit de mourir pour ce qu’il aime!»

Même jour.

Aucun de ceux qui sont restés fidèles à madame de Pons ne lui fait la

cour. Ceux qui la lui ont faite, autrefois, étaient du parti de son

mari, et ils la connaissaient mal.

Hubert, qui vient tous les huit jours à Auteuil, m’a dit, en sortant:

--C’est une femme qu’on adore, mais l’aimer ne serait pas drôle.

--Pas drôle?...

--Je m’entends.

Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût; mais il aime le

paradoxe.

Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de

Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la

compagnie des femmes qu’il fréquente.

--La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce

qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès

desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie.

Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens; leurs parfums et

leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons

sont élégants au lieu de sordides; l’avantage à passer des unes aux

autres est évident; mais la transition a été si douce qu’on a pu la

remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y

aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à

peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on

les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour

quelques-uns... Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on

buvait en jouant aux dominos ou à la manille; aujourd’hui, c’est le

_bridge_. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes; elles

adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient

ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants

parmi cette sélection: c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but

de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à

meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait,

une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui

s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou

aspirant à l’être; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en

montraient à peu près pas de jalousie: c’est notre indulgente société à

la mode.

--Elle vous plaît cependant!

--Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile,

variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion

désobligeante, et «entraînées» par l’habitude des intrigues, sont des

maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont

élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la

mode... Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore

et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont

baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes...

J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de

piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé.

Enfin, que diable! ce sont de délicieuses petites bêtes...

--Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes?...

--Ah!... j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme

qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa

sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux

blancs...

--Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George

Sand, datée de 1871, après la guerre? Il y attribue notre faiblesse à ce

qu’alors, en France, tout était faux: «Faux réalisme, dit-il, fausse

armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait _marquises_,

de même que les grandes dames se traitaient familièrement de

_cochonnettes_.»

--Il y aura bientôt quarante ans de cela!

--J’avoue ma répugnance pour la confusion des genres.

--Je vous comprends si bien, me dit Hubert, que je vais, comme vous

voyez, chaque semaine chez madame de Pons.

--Oui, mais vous, vous allez aussi ailleurs!...

Un mot d’amoureux exclusif--non pas d’amant--m’a échappé. Il est vrai

que j’ai dit cela à Hubert en souriant. Comme je le haïrais s’il

n’allait que chez madame de Pons!

Mon amour · 第 27 / 126 题