Mon sentiment, comme un parfum, enivre ma mémoire de souvenirs
charmants. Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège
à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur
visage: les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et
les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une
d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point
les autres.
Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau; mais quel temps fait-il dans
mon cœur? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac
de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que
j’y ai vues et pensées. Il y avait au-dessus de Bellagio une lune pleine
et superbe, et l’eau colorée par son reflet miroitait sous la brise avec
un entrain endiablé. Je me plaisais à vouloir que cette eau fût prise
soudain d’une belle ardeur pour la lune et que chaque flot combattît
pour conquérir la grosse joufflue indifférente. Ces petits flots
luttaient en une mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient tués pour
l’amour de la lune; mais incessamment l’armée bariolée recevait des
renforts nouveaux qu’une même frénésie animait, et la tache lumineuse,
tantôt agrandie par les renforts, tantôt réduite par un combat funeste,
avançait petit à petit sur le lac, vers moi qui pensais:
«Mon Dieu! mon Dieu! est-il bien possible que la plus grande volupté de
l’homme soit de mourir pour ce qu’il aime!»
Même jour.
Aucun de ceux qui sont restés fidèles à madame de Pons ne lui fait la
cour. Ceux qui la lui ont faite, autrefois, étaient du parti de son
mari, et ils la connaissaient mal.
Hubert, qui vient tous les huit jours à Auteuil, m’a dit, en sortant:
--C’est une femme qu’on adore, mais l’aimer ne serait pas drôle.
--Pas drôle?...
--Je m’entends.
Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût; mais il aime le
paradoxe.
Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de
Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la
compagnie des femmes qu’il fréquente.
--La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce
qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès
desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie.
Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens; leurs parfums et
leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons
sont élégants au lieu de sordides; l’avantage à passer des unes aux
autres est évident; mais la transition a été si douce qu’on a pu la
remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y
aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à
peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on
les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour
quelques-uns... Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on
buvait en jouant aux dominos ou à la manille; aujourd’hui, c’est le
_bridge_. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes; elles
adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient
ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants
parmi cette sélection: c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but
de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à
meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait,
une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui
s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou
aspirant à l’être; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en
montraient à peu près pas de jalousie: c’est notre indulgente société à
la mode.
--Elle vous plaît cependant!
--Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile,
variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion
désobligeante, et «entraînées» par l’habitude des intrigues, sont des
maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont
élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la
mode... Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore
et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont
baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes...
J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de
piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé.
Enfin, que diable! ce sont de délicieuses petites bêtes...
--Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes?...
--Ah!... j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme
qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa
sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux
blancs...
--Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George
Sand, datée de 1871, après la guerre? Il y attribue notre faiblesse à ce
qu’alors, en France, tout était faux: «Faux réalisme, dit-il, fausse
armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait _marquises_,
de même que les grandes dames se traitaient familièrement de
_cochonnettes_.»
--Il y aura bientôt quarante ans de cela!
--J’avoue ma répugnance pour la confusion des genres.
--Je vous comprends si bien, me dit Hubert, que je vais, comme vous
voyez, chaque semaine chez madame de Pons.
--Oui, mais vous, vous allez aussi ailleurs!...
Un mot d’amoureux exclusif--non pas d’amant--m’a échappé. Il est vrai
que j’ai dit cela à Hubert en souriant. Comme je le haïrais s’il
n’allait que chez madame de Pons!