Tantôt, elle est venue tout à coup s’asseoir à côté de moi sur un
tabouret, et elle m’a dit:
--Vous seriez gentil tout plein, si vous restiez à dîner avec nous.
J’ai cru que d’autres seraient priés; mais peu à peu tout le monde s’est
retiré, et je me suis trouvé seul avec madame de Pons et sa mère. Je me
rappelle que je me suis commandé énergiquement:
«Ne pense pas! n’interprète pas! Tu commettrais une niaiserie...»
Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai pas interprété: je me suis
abandonné, simplement, au plaisir de passer une soirée avec elle. Pour
les imaginatifs, il n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les autres
étant gâchés par avance.
Sa mère est une femme pleine de sens, avec un certain libéralisme
d’idées, qu’elle a certainement reçu de son mari, mais qu’elle conserve
pieusement, comme le souvenir de cet homme, qui fut, dit-on, très
remarquable. Par elle-même, elle est moins «distinguée»--comme on disait
jadis--que sa fille: c’est de son père que tient madame de Pons. C’était
un homme féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a causé avec sa
fille dès qu’elle eut sept ou huit ans: il lui a appris beaucoup en se
jouant; il lui a épargné de connaître l’appareil professoral, la pompe
du cours public, la fatuité de prendre part à un enseignement «savant»,
de sorte que tout ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement
qu’elle sait s’habiller, se coiffer, ou plaire. Elle doit à son père le
rare privilège de pouvoir parler avec des hommes sans leur donner, au
bout d’un quart d’heure, cette sensation de quatrième acte vide, après
quoi il ne reste qu’à folâtrer ou partir.
Nous avons fait un dîner bien agréable. Qu’il est donc bon de
s’entretenir avec une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément
l’esprit désordonné et dont les sens, si on les soupçonne, ne sont pas
là, en avant, à l’étal!... Le désir peut provoquer un certain genre
d’esprit; mais permet-il qu’on soit intelligent?...
Et je me demandais quelle pouvait être autrefois la vie commune de ce
rustre de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire, obtus comme un
sabot à ce qui n’était pas le mouvement d’une mécanique ou le rendement,
en chiffres, d’une opération positive, et, par là-dessus, d’une
jovialité de sous-off!...
Après le dîner, madame Delaunay s’étant un moment écartée, madame de
Pons est revenue s’asseoir à côté de moi, sur le même tabouret que
tantôt. Alors mon cœur a battu, malgré le commandement que je m’étais
fait, et j’ai eu une singulière émotion, presque peur.
Elle m’a dit, si près que son souffle m’a caressé les lèvres:
--Dites-moi, vous! on n’a pas entendu parler de _lui_?
Sa phrase s’est pelotonnée en une petite balle de plomb, qui m’est
entrée là, entre les deux yeux.
J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble. J’ai répondu aussitôt:
--Je suis le plus mal informé de vos amis; pourquoi me demandez-vous
cela, à moi?
Elle parut n’avoir pas entendu; elle dit:
--Mais cette fille! cette fille a dû écrire à quelqu’un, à une amie, à
un amant, à une couturière, à une concierge, que sais-je!
--Que sais-je, moi-même?
--Vous semblez froissé!
Je compris que je n’étais plus maître de moi. Je me raidis et mentis:
--Froissé? dis-je, pouvez-vous croire!... et pourquoi?
--Je ne le demande, dit-elle. Enfin, vous devez comprendre mon angoisse:
il s’agit de savoir si mon mari va revenir ou bien non.
Je lui ai promis de faire une enquête. Son angoisse est trop légitime,
et, quant à ses sentiments, ne signifie rien.
Il reste que c’est à moi qu’elle a confié son angoisse.
Elle aurait pu la confier à Hubert, entre autres, qui est cent fois
mieux placé que moi, par le monde qu’il fréquente, pour la soulager...
Ces alertes sentimentales me brisent.