Mon amour s’élève; je monte avec lui. Je m’en aperçois à mon dédain
croissant pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau en pleine mer;
je suis dans le ballon qui plane... Comment se fait-il que l’amour qu’on
a pour une femme vous exhausse au-dessus de vous-même?
Qu’est-ce qui m’embellit? Est-ce l’espoir, qui, par moments, me tourne
la face vers le soleil? Est-ce la grande douleur de ne pas espérer, plus
fréquente que l’espoir? Est-ce la dignité de l’être que j’aime? Est-ce
moi seul, en aimant, qui produis le fard dont je me sens tout paré?
Vaines questions! Pour moi, j’ai assez que mon âme soit embellie.
Je vais d’instinct aux poètes; non pas à ceux qui parlent d’amour. Je
cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de
beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour: en vérité,
toute peinture de l’amour me déplaît.
La musique m’ennuie ou m’exaspère; mais, l’autre jour, la _Sonate à
Kreutzer_ tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même
essence que celui que je désire et attends. A l’_andante_, cette chose
qui, depuis quelque temps, me soulève la poitrine de bas en haut me
suffoqua: cela voulait fuir par ma gorge; et j’aurais dû quitter la
salle, si je n’avais osé pleurer.
Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la _Sonate à
Kreutzer_.--Elle la sait à merveille et la joue bien.--J’ai vu madame de
Pons qui jouait la _Sonate à Kreutzer_; mais la _Sonate à Kreutzer_, je
ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon
émotion amoureuse; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue
l’art même.
Je ne m’étais pas aperçu que madame de Pons m’avait regardé; elle s’est
levée soudain et m’a dit:
--Mais, mon cher, il faudrait au moins écouter!
Elle est bien fine! Que ne devine-t-elle pas? Suis-je assuré de lui
cacher quelque chose?