Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on a parlé littérature, romans, et,
plus particulièrement, de ce goût, qui est à la mode, et qui consiste à
se laisser vaincre, subjuguer, anéantir par le plus modeste phénomène
naturel. Un parfum: on est ivre; une couleur: on est ébloui; un son:
l’on tombe en syncope!
--Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un, qu’il n’y a plus d’émotions
véritables, et que, par faiblesse, un auteur recourt précipitamment au
geste ou à l’expression extrêmes, auxquels les émotions réelles les plus
fortes n’aboutiraient elles-mêmes qu’exceptionnellement, avouez-le!
--Me sentir défaillir, dit madame de Pons, ne me semble pas tant que
cela un plaisir; j’aime bien, au contraire, constater que je suis un peu
la maîtresse chez moi. Si je vois une belle chose, je m’en sens plus
fière et plus forte; la musique, même celle qui m’émeut jusqu’aux
larmes, loin de me faire tomber, me redresse, me donne de la force,
m’élève. Ce goût d’anéantissement, cet appétit de mort me sont
étrangers, et même hostiles...
Madame Delaunay juge, elle, que se pâmer à tout propos est indécent;
mais elle aime assez qu’en son récit un auteur lui indique nettement les
sentiments qu’il désire qu’on éprouve...
--C’est que, dit-elle, ces messieurs sont souvent difficiles à lire, et,
s’il y a de «l’embrouillamini», je m’y perds...
--De sorte que, maman, dit en souriant sa fille, si tu lis: «La
situation était tendue à se rompre», tu le crois, sans que tu t’en sois
aperçue en tournant les pages, et, si l’auteur te dit que «les pierres
mêmes du chemin en eussent été attendries...»
--Je pleure, dit la bonne madame Delaunay, ma parole d’honneur!...