La maison qu’habite madame Delaunay, rue du Bouquet-d’Auteuil, a un
petit jardin, de quoi faire environ vingt pas de long en large, où il y
a l’amorce d’une allée de charmes très ancienne, qu’un mur et des
constructions modernes ont coupée. Elle part, la belle allée, et
aussitôt l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle autrefois?... De plus
fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas;
ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une
garantie, une sécurité: l’image du temps que la destinée nous concède.
Sous de longues charmilles, on était moins pressé: on avait le loisir de
penser; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu; des
couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout
de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour,
ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment...
On ne sait pas ce que nous avons perdu, avec les longues allées des
jardins! En rognant tout, on nous a fait le souffle court; nous nous
hâtons: nos conclusions sont prématurées et nos amours trop tôt
cueillies ont goût de vert.
Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit jardin de madame Delaunay, les
gens, ceux qui sont connus et ceux qui n’ont pas de nom, qui firent ici
jadis une plus longue promenade que la nôtre. C’était, au XVIIIe siècle,
le parc de M. de la Popelinière: le jeu est facile, agréable et
mélancolique. Sous ces arbres. Rameau composa; La Tour y vint en voisin;
Vanloo, Chardin et Pigalle en amis, le maréchal de Saxe en triomphateur;
Duclos y causa; Rousseau y distribua des pommes à d’humbles petites
filles, et le maréchal de Richelieu y aima la maîtresse de la maison.
--Voilà bien des années, dit madame de Pons, que nous connaissons ces
six arbres alignés au fond du petit jardin de maman: nous n’avons jamais
songé qu’ils aient pu faire partie d’autre chose que de ce bout de
jardin!...
J’ai offert de rechercher les vieux plans du château de Boulainvilliers
et des dépendances, afin d’y retrouver la charmille:
--Non! non! s’est écriée madame de Pons, imaginons-la; comme c’est plus
joli!
Cependant elle s’est intéressée soudain au jardin voisin, où des
marronniers et des ormes chargés d’années font une forêt de verdure
vingt fois grande comme le jardin de madame Delaunay. Le mur est bas, un
banc s’y adosse: elle a grimpé sur le banc; je l’y ai suivie; nos
regards ont pénétré ensemble dans l’ombre du sous-bois profond. Un petit
lac reflétant la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, un marbre, seuls,
gardaient quelque apparence; un chat s’enfuit et fit plonger des
grenouilles; peu à peu nous discernâmes une muraille de lierre, les
arcades d’une orangerie, une chaumière rustique; au bord de l’eau, un
saule. L’air était calme; nous fîmes taire madame Delaunay et quelques
amis qui bavardaient; on entendait, par intervalles, dans les nuées du
feuillage, un oiseau frissonner. Je dis:
--Curieuse!... curieuse!...
Elle me toucha, d’un doigt, le dessus de la main, puis elle porta à sa
bouche--sans arrière-pensée, certes!--l’extrémité de ce même doigt et
fit:
--Chut!...
Pour la mieux voir, je descendis du banc. Elle avait une robe de
foulard, à ramages, et la relevait, de la main gauche, en arrière,
jusqu’à la cheville; en se haussant, elle pliait la fine semelle des
souliers vernis; du salon, une lampe, au travers d’un abat-jour rose, la
caressait d’une lueur de veilleuse.
Je lui tendis la main, pour qu’elle mît pied à terre: elle sauta. Un
instant, court, presque inappréciable, je l’ai soutenue, elle, tout son
corps, par sa main, entre mes doigts...