Je me souviens d’avoir aimé! Cependant, si je songe à madame de Pons,
avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse: je ne songe pas à être
l’amant de madame de Pons; si je le suis un jour, la force des choses
aura déterminé ce dénouement; je n’ai pas l’intention de hâter ce
dénouement; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je
m’en éloigne... Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que
j’ai éprouvés. Quel est-il donc? Je n’en sais rien; mais je sens en moi,
profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui
préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit; je l’entends, le
gavroche: il m’appelle «aristo»!
Même jour.
A d’autres moments, le souvenir de la sottise que j’ai commise en mon
tête-à-tête avec madame de Pons me revient sous un autre aspect: il me
donne de la fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester mon sentiment
à la joie hautaine de garder mon sentiment tout en moi. Ma bouche a
voulu taire mes intérêts immédiats: qui sait si elle n’a pas obéi à
l’ordre obscur de la partie de mon âme la mieux éprise et, en
définitive, la plus sûre gardienne de mon amour? L’amour a des façons et
un langage secrets qui nous échappent à nous-mêmes; quand nous croyons
qu’il a agi maladroitement, peut-être plaide-t-il avec la plus sûre
éloquence, et l’âme à qui il s’adresse et que nous jugeons pour nous
perdue, il l’a gagnée, c’est possible!