6 juin.

Je suis parti inopinément pour un petit voyage archéologique en

Bourgogne. A mon retour, je trouve un mot de madame de Pons, vieux de

quatre jours, et me priant à dîner le lendemain. Je cours expliquer mon

absence.

Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle éprouvait le besoin que ses amis ne

s’éloignent pas d’elle, même pour huit jours, sans la prévenir; qu’elle

s’appuyait sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était une brèche à la

rampe de l’escalier, tout à coup, et que cela lui «pinçait le cœur».

Elle a porté la main à sa poitrine, a pris une bribe d’étoffe entre deux

ongles et l’a tortillée: la marque en est demeurée visible au drap, le

temps de ma visite. Elle m’a dit:

--Vous comprenez?

Je comprenais que c’est une femme qui sent sa vie brisée et à qui les

amitiés fidèles sont pour le moment le plus efficace secours. Me

trouvant pour la première fois seul avec elle depuis son malheur, je

remarquais combien l’événement l’avait affectée. Elle me l’avouait à sa

manière: en me disant combien elle tenait à nous, elle confessait

combien son mari lui manquait. Mais manquait-il à son amour? ou

manquait-il à sa vie de femme du monde?... Comment savoir? Elle-même

distinguait-elle?

Elle est sensible à la négligence de quelques hommes qui se montrent

moins depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce sont ceux qui, chez elle,

autrefois, étaient du groupe de son mari plutôt que du sien. Je

m’efforçai de lui faire entendre que ce n’étaient pas ceux-là ses

meilleurs amis, à elle: ils ne l’estimaient pas à sa valeur; elle-même,

avec eux, n’échangeait point de propos qui comptent. Tout de même, elle

les regrette; elle ne veut pas avouer qu’elle préférait les uns aux

autres, bien que, évidemment, elle les préférât. Elle regrette surtout

sa maison, son salon. Il est possible qu’elle ne regrette son mari qu’en

tant qu’il était celui qui lui donnait un nom, une situation dans le

monde.

En me parlant, le cœur gros, de ces chagrins-là, elle glissait peut-être

à de plus graves confidences. D’une chiquenaude, je l’y pouvais pousser;

mieux même, en jouant un rôle passif, je voyais une femme s’attendrir et

me révéler d’un coup ce que j’eusse fait campagne pour découvrir. Mais

je l’arrêtai.

Lâcheté de ma part? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur

redoutable? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna

de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur,

favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a

reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me

haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais

je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que,

d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit:

--Voyons! causons archéologie...

A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici

l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de

Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de

cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été

témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se

représentent à moi avec la netteté d’une hallucination.

Son entrée dans le petit salon, mon émoi!... Ses entrées ébranlent en

moi un monde; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui

m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un

genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa

bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum

m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et

toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma

sensibilité est à lui.

J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne

se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle

eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me

fut faite à les lui dire; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de

causer tendrement avec elle; jamais les mots ne me fussent venus, sans

doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les

dire plus à propos! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie,

je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une

mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune: je n’ai

pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre.

Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai

commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois

qu’on aime?

Mon amour · 第 20 / 126 题