Je suis parti inopinément pour un petit voyage archéologique en
Bourgogne. A mon retour, je trouve un mot de madame de Pons, vieux de
quatre jours, et me priant à dîner le lendemain. Je cours expliquer mon
absence.
Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle éprouvait le besoin que ses amis ne
s’éloignent pas d’elle, même pour huit jours, sans la prévenir; qu’elle
s’appuyait sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était une brèche à la
rampe de l’escalier, tout à coup, et que cela lui «pinçait le cœur».
Elle a porté la main à sa poitrine, a pris une bribe d’étoffe entre deux
ongles et l’a tortillée: la marque en est demeurée visible au drap, le
temps de ma visite. Elle m’a dit:
--Vous comprenez?
Je comprenais que c’est une femme qui sent sa vie brisée et à qui les
amitiés fidèles sont pour le moment le plus efficace secours. Me
trouvant pour la première fois seul avec elle depuis son malheur, je
remarquais combien l’événement l’avait affectée. Elle me l’avouait à sa
manière: en me disant combien elle tenait à nous, elle confessait
combien son mari lui manquait. Mais manquait-il à son amour? ou
manquait-il à sa vie de femme du monde?... Comment savoir? Elle-même
distinguait-elle?
Elle est sensible à la négligence de quelques hommes qui se montrent
moins depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce sont ceux qui, chez elle,
autrefois, étaient du groupe de son mari plutôt que du sien. Je
m’efforçai de lui faire entendre que ce n’étaient pas ceux-là ses
meilleurs amis, à elle: ils ne l’estimaient pas à sa valeur; elle-même,
avec eux, n’échangeait point de propos qui comptent. Tout de même, elle
les regrette; elle ne veut pas avouer qu’elle préférait les uns aux
autres, bien que, évidemment, elle les préférât. Elle regrette surtout
sa maison, son salon. Il est possible qu’elle ne regrette son mari qu’en
tant qu’il était celui qui lui donnait un nom, une situation dans le
monde.
En me parlant, le cœur gros, de ces chagrins-là, elle glissait peut-être
à de plus graves confidences. D’une chiquenaude, je l’y pouvais pousser;
mieux même, en jouant un rôle passif, je voyais une femme s’attendrir et
me révéler d’un coup ce que j’eusse fait campagne pour découvrir. Mais
je l’arrêtai.
Lâcheté de ma part? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur
redoutable? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna
de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur,
favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a
reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me
haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais
je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que,
d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit:
--Voyons! causons archéologie...
A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici
l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de
Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de
cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été
témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se
représentent à moi avec la netteté d’une hallucination.
Son entrée dans le petit salon, mon émoi!... Ses entrées ébranlent en
moi un monde; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui
m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un
genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa
bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum
m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et
toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma
sensibilité est à lui.
J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne
se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle
eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me
fut faite à les lui dire; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de
causer tendrement avec elle; jamais les mots ne me fussent venus, sans
doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les
dire plus à propos! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie,
je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une
mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune: je n’ai
pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre.
Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai
commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois
qu’on aime?