Madame Delaunay nous a retenus, quelques-uns, à dîner. Allons! ce n’est
pas un deuil; la vie n’est pas interrompue; madame de Pons ne porte
aucune trace apparente de l’événement; nous avons passé d’un appartement
dans un autre; la présence de la mère est plus douce que celle du mari,
et les convives vont être triés peu à peu: l’atmosphère se purifie; le
sens de la causerie est plus délié; et jusqu’à la contrainte, presque
subtile, que nous impose la blessure de cette jeune femme, communique à
notre petit groupe un certain air qui me plaît. Un homme sensible et fin
y goûterait un rare plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.
Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique; il est tout nerf et
muscle, et il bouscule volontiers les gens assis paisiblement et
devisant en cercle. J’ai envie de mordre, de dire des mots qui fassent
mal à quelqu’un, et de marcher, comme un gamin, sur un pois fulminant,
au milieu de la réunion sereine. Puis cela passe, et je demanderais
pardon de mes velléités d’incartade.
Elle m’a dit:
--Vous êtes méchant. Que c’est laid!
D’autres fois, je me jetterais au cou de n’importe qui; j’embrasserais
tout le monde; tout le monde, oui, mais non pas elle... A elle,
j’aimerais, en m’inclinant très bas, à lui baiser pieusement ses petites
mules, pas plus... Quand j’ai, devant elle, ce désir, je me couvre les
yeux et le front avec la main, car il me semble qu’il est écrit en feu
sur mon visage.