20 mai.

En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un

enfant.

Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé

de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans

doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à

présent, et il parle: il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable.

Je fais pour lui le guide dans Paris; moi-même, il me faut tout

réapprendre. Et il a des opinions: il m’étonne, il me contredit, il me

bouleverse. C’est qu’il s’impose!

Est-ce un autre que moi? est-ce moi? Tout est nouveau, tout est changé.

Depuis quand? pourquoi cela? Ah çà, que s’est-il passé?

Voilà: il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là,

tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet

homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux

yeux de la société, assurément. C’est tout.

Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit.

Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de

la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je

regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je

suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde: «Que

vous êtes sots! vous ne voyez donc pas?...» Et j’ai envie de parler,

longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur

toutes choses son image. C’est partout son image que je vois.

Mon amour · 第 17 / 126 题