En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un
enfant.
Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé
de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans
doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à
présent, et il parle: il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable.
Je fais pour lui le guide dans Paris; moi-même, il me faut tout
réapprendre. Et il a des opinions: il m’étonne, il me contredit, il me
bouleverse. C’est qu’il s’impose!
Est-ce un autre que moi? est-ce moi? Tout est nouveau, tout est changé.
Depuis quand? pourquoi cela? Ah çà, que s’est-il passé?
Voilà: il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là,
tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet
homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux
yeux de la société, assurément. C’est tout.
Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit.
Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de
la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je
regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je
suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde: «Que
vous êtes sots! vous ne voyez donc pas?...» Et j’ai envie de parler,
longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur
toutes choses son image. C’est partout son image que je vois.