—Pour en finir une bonne fois avec Montalt, reprit Robert, je suis

moralement certain que la volonté d'essayer quelque aventure ne lui

manque pas... Seulement il n'est pas très-fort, et comme, d'un autre

côté, il se sent riche, rien ne le presse... Mais si l'on parvenait

à lui persuader que, sans danger aucun, on peut faire une rafle

honorable, vous verriez comme il sauterait!

—Le vin chaud de M. le chevalier! dit le garçon.

Les deux autres garçons qui suivaient ajoutèrent:

—Le punch de M. le comte!

—Le bichof de M. le baron!

Les trois gentilshommes se versèrent à boire.

—Je l'ai sondé..., poursuivit Robert; cet homme-là n'a pas du moins le

défaut d'être hypocrite... Vous lui diriez que vous avez volé le tronc

des pauvres dans une église, qu'il trouverait cela tout simple... Mais

ce qui le séduit par-dessus tout, c'est l'idée de faire sauter comme

cela, l'une après l'autre, toutes les banques des maisons de jeu de

Paris.

—A la santé de ta martingale! dit Blaise.

—A la sandé té dâ mârdingâle!... répéta le noble baron, qui

baragouinait de tout son cœur, maintenant que cela n'était plus

nécessaire.

—Buvez..., buvez, mes braves!... continua Robert; cela en vaut parbleu

bien la peine... Et d'abord, ma martingale, dont vous faites tant de

gorges-chaudes, aura, du moins, eu ce résultat de nous valoir notre

invitation de ce soir.

—Du tout! se récria Bibandier, ce Montalt a un certain coup d'œil...

Il a reconnu en moi un homme comme il faut, et il m'a engagé à lui

faire l'honneur de dîner à son hôtel... Quoi de plus simple?

—Le fait est..., dit Blaise, que tu te donnes ici des gants, M.

Robert... Le Montalt est venu à moi et m'a dit:

«Cher comte, vous êtes un bon enfant et je m'estimerais heureux de vous

voir assis à ma table.»

Robert haussa les épaules...

—Fous que vous êtes! dit-il, et ingrats! Vous verrez que je remplirai

vos poches sans avoir droit seulement à la moindre reconnaissance.

—Remplis toujours, Américain, et ne t'inquiète pas du reste!

Robert but à petites gorgées un verre de vin chaud et rassembla les

notes éparses sur sa table.

—Voulez-vous que je vous explique ma martingale?... demanda-t-il.

Blaise rapprocha son fauteuil; la figure de Bibandier lui-même prit

une expression de curiosité.

Robert se recueillit un instant, puis il commença d'un ton d'emphase

vive et avec des gestes d'orateur:

—Mon système peut s'appliquer à tous les jeux de hasard où les

chances contraires se répartissent entre un certain nombre de joueurs

indépendants, d'une part, et un joueur unique, de l'autre, forcé de

tenir toutes les mises: soit au banquier.

«L'avantage de la banque, dans les maisons soumises à une surveillance

légale, peut être déterminé par une fraction variable qui d'ordinaire

est d'un dix-huitième et que j'élève, moi, à un douzième, pour aller

au-devant des objections.

«Nous sommes à une table de roulette... Vous me suivez bien?

—Parfaitement, dirent les deux auditeurs.

—Nous sommes, à une table de roulette, trois associés qui se

disséminent parmi les joueurs... Pour l'intelligence de mon système, je

donne un nom aux trois associés... Je suis, moi, je suppose, l'agent

principal, la cheville ouvrière... vous deux, vous êtes des agents de

second ordre; toi, Blaise, tu es le levier..., toi, Bibandier, tu es le

contre-poids.

—C'est comme une horloge! murmura l'ancien uhlan.

—Oh! oh! mon vieux, s'écria Robert, tu parles vrai en croyant rire...

c'est en effet une mécanique... une mécanique dont les rouages subtils

et compliqués s'engrènent d'une façon merveilleuse.

Blaise et Bibandier écoutaient bouche béante. Ils firent seulement un

peu la grimace lorsque Robert ajouta:

—Ces notions préliminaires étant posées, je suis obligé d'appeler

l'algèbre à mon secours pour expliquer le mécanisme de mes combinaisons.

—Sais-tu l'algèbre, toi, l'Endormeur?... demanda Bibandier.

—Non... Et toi?

—Moi, mon éducation a été tournée entièrement vers la littérature...

C'est égal, Américain, va toujours!

—J'établis une progression géométrique..., reprit Robert en

feuilletant ses notes comme un avocat qui plaide; le nombre des termes

importe peu, et la raison de ma progression est invariablement le

nombre deux, puisque la série des coups double toujours la mise pour le

gagnant quel qu'il soit, ceci dans le jeu simple.

«Je dis donc: _a_ est à _b_ comme _b_ est à _c_, comme _c_ est à

_d_... soit: ∺ _a_: _b_: _c_: _d_: _e_... etc.

—Comprends pas!... interrompit Bibandier.

—Voilà qui est fatal!... s'écria Robert; inventer une théorie

mathématique et transcendante pour venir se briser contre l'ignorance

aveugle!

—Ne te désespère pas, Américain..., dit Blaise. J'ai idée que milord

sait les mathématiques.

M. le chevalier de las Matas éleva son verre jusqu'à la hauteur de ses

lèvres, autour desquelles errait un sourire douteux.

—Il ne faudrait pas non plus qu'il en sût trop long!... murmura-t-il.

Puis il ajouta en reprenant le fil de son explication:

—Mais, au demeurant, c'est si profondément clair et simple, comme

toutes les grandes idées, que vous-mêmes vous allez me comprendre.

«Soit mon enjeu premier représenté par la quantité _n_; ton enjeu,

à toi, Blaise, mon agent-levier par la quantité _n'_, et le tien,

Bibandier, mon agent-contre-poids, par la quantité _n"_, continua

Robert.

«J'établis tout d'abord que _n_ égale _a_, le premier terme de ma

progression par quotient; en outre, _n_ égale _n"_ moins _n'_, attendu

que le contre-poids doit représenter, au début de la partie, la somme

formée par ma mise n et la mise du levier _n"_.

—Pourquoi cela? demanda Blaise.

—Pour une cause bien simple... Au moment où la partie s'engage, mon

levier et moi nous jouons les mêmes chances... Il faut donc que le

contre-poids, comme son nom l'indique...

—Parbleu!... fit le baron Bibander, ça va de soi-même... L'Endormeur

est bouché comme un cigare de la régie!

—Mais pourquoi l'Américain et son levier jouent-ils les mêmes

chances?... demanda encore Blaise.

—Cette question me fait plaisir, mon garçon, répliqua Robert: elle

prouve que tu commences à voir plus clair... Mon levier et moi nous

allons ensemble parce que le principal danger pour l'inventeur d'une

martingale est de se voir deviner par la banque... Toute série de

paroli est redoutable pour l'administration... Et en définitive,

sans les manœuvres qu'on emploie pour déjouer des calculs qui n'ont

rien de condamnable, nous verrions la banque sauter trois ou quatre

fois tous les soirs; mais voici ce qui arrive... Dès qu'un homme se

présente avec l'intention de martingaler, son jeu est percé à jour à

l'instant même... si c'est un maladroit, on le laisse faire... si

c'est un habile, on neutralise ses coups à l'aide de coups semblables

tenus par quelque affidé de la maison... Moi j'ai mon levier qui me

sert à dérouter tout espionnage... Mon levier connaît son rôle... il

sait par cœur ses instructions invariables... si bien qu'au moment

où le banquier attend mon quatrième ou mon cinquième paroli, je cesse

de jouer tout à coup, ce qui lui donne le change... Comprends-tu

maintenant?

—Un petit peu..., dit Blaise.

Le baron Bibander, qui vidait, parmi les mèches de sa crinière, un

plein flacon d'huile antique, fit un geste de dédain.

—Un petit peu!... répéta-t-il; moi, j'ai beau ne pas savoir l'algèbre,

je trouve que la mécanique de l'Américain n'a qu'un défaut, c'est

d'être trop simple... Va, mon bonhomme, on te saisit!

—De la seconde équation posée plus haut, reprit Robert, découle cette

première conséquence rigoureuse savoir: que si la partie s'engageait et

se continuait sur ces bases, la perte et le gain devraient se balancer

complétement...

—Sauf les sorties du zéro et du double zéro, interrompit Blaise.

—J'allais y arriver...

—Mais, mon petit, dit Bibandier en s'adressant à Blaise, il allait

y arriver!... Tu vois bien que tu nous embrouilles... Donne-nous la

paix, au nom de Dieu!

On ne savait, en vérité, si l'ancien uhlan parlait ainsi de conviction

ou par raillerie. Ses deux mains se plongeaient ensemble avec action

dans les mèches de sa chevelure, que l'huile prodiguée ne pouvait

point amollir. Il y allait d'un grand sérieux, et, en apparence, de la

meilleure foi du monde.

Mais ceux qui connaissaient Bibandier savaient qu'il gardait comme cela

les dehors d'une naïveté crédule, jusqu'au moment où il lui plaisait de

mettre les rieurs de son côté.

—J'y arrivais..., poursuivit Robert; sans cet obstacle que présentent

les chances réservées au banquier, le problème serait aussi par trop

facile à résoudre.

«Loin de méconnaître ces chances, je les exagère en les portant à un

douzième, tandis que, de l'aveu même de Blaise, qui parle de deux

numéros sur 38, elles ne sont que de un dix-neuvième.

«Entrons dans le raisonnement... Vous voyez bien ce gros livre? (Il

montrait un énorme registre ouvert à côté de lui.) Ce gros livre

contient les passes des deux couleurs, notées par un piqueur de carte

du 113, depuis que l'établissement existe... C'est officiel! Et

j'espère que nous avons là plus d'éléments qu'il n'en faut pour fonder

un solide calcul de probabilités.

—Ça doit être un bien bon ouvrage!... dit le baron Bibander.

—Un ouvrage excellent!... une fois qu'on y a mis le nez, on ne peut

plus se lasser de le feuilleter... D'après mes recherches, je constate

une balance à peu près exacte entre les sorties des deux couleurs...

Je constate en outre que la plus grande série, pouvant être considérée

comme normale, porte au chiffre treize l'exposant le plus fort auquel

doive arriver la raison de notre progression géométrique, car il est

superflu d'énoncer que nous raisonnons sur les chances probables et non

sur des miracles qui arrivent une fois l'an...

Bibandier, qui s'acharnait au grand œuvre de sa coiffure, approuva de

la brosse et du peigne.

—Mes prémisses seront complètes, poursuivit Robert, lorsque j'aurai

ajouté que de 1 jusqu'à 13 il est des nombres en quelque sorte

climatériques où s'arrêtent le plus souvent les séries: je citerai 5, 7

et 10, 7 surtout. D'après l'expérience, je parierais cinquante contre

un pour le nombre 7.

—Moi aussi!... dit le baron Bibander.

—Mais, continua Robert, ce sont là de simples étais qui ne font que

soutenir, au besoin, les bases solides de mon système.

«Examinons d'abord les séries pendantes. Je place ma mise _n_ = _a_ sur

la rouge, le levier fait de même... Le contre-poids met sur la noire

_n"_ = _n_ x _n'_.

«Je perds, et le contre-poids gagne. Rien de fait par conséquent.

«Je pose 2_n_ = _b_; le levier pose 2_n'_. Nous perdons.

«La mise du contre-poids qui gagne arrive alors au troisième terme

d'une progression que je figurerai ∺ _a"_: _b"_: _c"_: _d"_:

_e"_...

«Rien de changé jusqu'au cinquième coup. C'est alors seulement que je

cesse de jouer, laissant le levier poursuivre son paroli... Il fallait

bien tenir compte de la chance climatérique attachée au chiffre cinq.

«Si nous perdons encore, le contre-poids réalise déjà un bénéfice...

«Au sixième coup, le levier s'abstient. Il faut vous dire que le

sixième coup est une affaire sûre. Quand on a dépassé cinq, on arrive à

sept forcément.

—Je le crois ma foi bien! dit le baron Bibander.

—Au septième, c'est tout le contraire... le septième tour est le terme

important de mon système... conversion entière!... Le contre-poids met

sa mise dans sa poche et nous allons en grand, le levier et moi.

«Suivant toute probabilité, nous gagnons, cette fois.

«Pour obtenir la somme de notre gain, il suffit d'un petit calcul

élémentaire fondé sur cette proposition algébrique que vous trouverez

dans Bourdon, dans Raynaud et même dans Bezout: un terme de rang

quelconque est égal au premier terme, multiplié par une puissance de la

raison d'un degré marqué par le nombre des termes qui précèdent celui

que l'on considère...

«D'où il suit que le gain est représenté ici par _a"_ × 2 à la sixième

puissance.

«D'où l'équation _g"_ = _a"_ × 2{6}...

«Est-ce clair?...

—Comme le jour!... fit Bibandier.

Blaise perdait plante.

—Ce sera bien, dit-il, si tu gagnes...

—Oh!... oh!... oh!... fit Bibandier avec dégoût, voilà un garçon

véritablement terrible!... Mais, mon Dieu! nous ne sommes pas à

l'heure... donne-nous le temps de nous expliquer!... En attendant,

j'empoche, moi, contre-poids, _a"_ × 2{6}, et je dis à l'Américain:

Mon petit, tu m'intéresses; veuille poursuivre...

—Il est évident, reprit ce dernier, que l'on peut perdre; sans

cela, M. le fermier des jeux ne payerait pas un si beau bail au

gouvernement... Mais, à l'aide de ce registre, je vous prouverai

quand vous voudrez que toutes les chances sont pour nous dans ce cas

particulier.

«La série gagnante suit la même marche, en sens contraire, et je

regarde comme superflu, mon cher lord...

—Comment! mon cher lord!... interrompit Blaise; tu bats la campagne.

—L'Endormeur!... prononça gravement Bibandier, j'ai parcouru la France

depuis Paris jusqu'à Brest... et je n'ai jamais rencontré un animal

aussi honteusement dépourvu d'intelligence que vous, mon cher ami...

Vous croyez donc que l'Américain s'est donné la peine d'inventer toutes

ces drôleries pour nos beaux yeux?

—Mais ce sont des faits sérieux!... se récria Robert.

—J'entends bien, mon petit..., répliqua le baron; c'est même plus

que sérieux, c'est assommant! Mais que demandes-tu à Montalt pour ces

diables de progressions géométriques qui vont lui faire un matelas de

billets de banque?

—Deux cent cinquante-sept mille cinq cent trente-huit francs

quatre-vingt-quinze centimes..., répondit Robert; tout est calculé,

voyez-vous, avec une précision rigoureuse... Tu ris, maître Bibandier,

et toi, Blaise, tu n'y vois goutte!... Mais si vous vouliez prendre la

peine de lire mon livre d'un bout à l'autre...

Les deux gentilshommes firent un geste d'effroi en regardant le

monstrueux registre.

—Américain, dit Bibandier, tu tiens ton affaire! voilà le véritable

argument des arguments... Emporte avec toi ton registre et dis à

Montalt: «Milord, lisez ou payez!...» Je veux que le diable m'enlève si

tu t'en reviens les mains vides!

Robert n'était pas en train de goûter la plaisanterie.

—Puisque je vous dis, s'écria-t-il en frappant du pied, que c'est une

combinaison certaine!... La ferme des jeux fait sa fortune avec un

misérable surcroît de chance de un dix-neuvième... Savez-vous quelle

est notre chance, à nous?... Un sixième et quelque chose, messieurs,

presque un cinquième!

Bibandier le regarda d'un air étonné.

—Ah çà!... murmura-t-il, est-ce que l'Américain, à force de mentir aux

autres, serait arrivé à se tromper lui-même?... Ce serait très-fort...

Messieurs, si vous avez encore quelque chose à dire, faisons remplir

les bols, car nous sommes à sec.

Robert repoussa la table où se trouvaient ses calculs, et mit ses pieds

au feu.

—Sonne, Blaise!... dit-il, et approchez-vous tous les deux... Que mon

système soit vrai ou faux, je veux en faire de l'argent dès ce soir,

et vous ne rirez plus, mes camarades, quand vous verrez notre caisse

pleine... Du punch, Joseph!... et lestement!

Une fois les bols remplis, nos trois gentilshommes trinquèrent

fraternellement, et Robert reprit:

—Je regarde l'invitation de Montalt comme le commencement d'une ère

nouvelle pour nous trois, mes enfants... Avec un peu d'adresse et de

tenue, cet homme-là nous mènera très-loin... Mais il faudra jouer

serré... Blaise et moi nous avons fait là-bas à Penhoël une école qui

nous vaut bien vingt ans d'expérience... Ne donnons rien au hasard,

croyez-moi, et faisons un peu le bilan de notre situation... Blaise et

moi, nous avons apporté chacun dix mille francs à la masse.

—Et moi, dit Bibandier, quinze mille que ce vieux grigou de Pontalès

a eu bien de la peine à me lâcher... Voilà un gaillard que ce vieux

Pontalès!

Les sourcils de Robert se froncèrent.

—Entre lui et nous, murmura-t-il, la partie n'est peut-être

pas finie... Il a escamoté la première manche, grâce à toi, mons

Bibandier... Mais gare à la seconde!

—Allons!... allons!... dit l'ancien uhlan, ne revenons donc pas sur

nos vieilles rancunes!... J'ai donné cinq mille francs de plus que ma

mise pour racheter votre précieuse amitié, mes braves... Et, si vous

me l'avez rendue, ajouta-t-il avec sentiment, c'est le meilleur marché

que j'aie fait de ma vie... Quant à Pontalès, je le déteste au moins

autant que vous... Ah! le vieux coquin!... Quand vous fûtes partis,

si vous saviez comme il nous traita, maître le Hivain et moi! Pour

Macrocéphale, je ne dis pas: un gratte-papier poudreux!... un misérable

fesse-mathieu, laid comme une douzaine d'huissiers râpés! Mais moi...,

un homme comme il faut!... Il arriva là au moment où j'introduisais

le couteau sous l'aile de la fine volaille, cuite à point... Il me

dit... Vous croyez qu'il me dit: «Mon garçon, asseyons-nous là et

trinquons...» Non pas!... il prit sa voix de l'ancien régime et me tint

à peu près ce langage: «M. Bibandier, voici une excellente poularde et

du meilleur vin de la cave de Penhoël..., mais tout cela vous passera

sous le nez, M. Bibandier, parce que vous n'êtes pas digne de vous

asseoir en mon illustre compagnie... Allez, mon brave M. Bibandier,

allez à l'office souper avec vos pareils...» Saperlotte!... Le vieux

malhonnête!... Je ne lui pardonnerai jamais cela!

—Deux fois dix mille et quinze mille, reprit Robert qui avait attendu

patiemment la fin de la précédente tirade, font trente-cinq mille

francs... Depuis six semaines nous vivons là-dessus et nous vivons

bien... pourtant, grâce à notre commerce, nous avons une cinquantaine

de mille francs en caisse.

—Ça ne va pas trop mal.

—Sans doute... mais pour réaliser certaine idée que je veux vous

soumettre, cela va beaucoup trop lentement... Certes, nous sommes

en belle passe... si, comme je le crois d'après les nouveaux

renseignements pris là-bas, l'aîné de Penhoël, notre fameux oncle

d'Amérique, est de retour en France; nous arrivons, par ma chère petite

fiancée Blanche, à un superbe héritage...

—Nous! répéta Bibandier d'un ton caressant.

Blaise secoua la tête.

—Mes bons amis, dit Robert, il est manifeste que nous n'épouserons pas

tous les trois ma jolie fiancée... mais il y a dix à parier contre un

que l'oncle d'Amérique fera le diable... Vous savez qu'il passe pour un

rude gaillard!... J'aurai besoin de votre aide, et toute peine mérite

salaire... Il ne s'agira pas probablement de bagatelles, voyez-vous

bien, et il faudra de la résolution... mais je m'en fie à vous...

l'ami Blaise est connu... Et toi, Bibandier, nous n'avons pas oublié

ce que tu as fait pour nous sur le marais de Glénac, la nuit de la

Saint-Louis...

Bibandier, à qui le bichof donnait de belles couleurs, devint pâle tout

à coup et baissa les yeux à ce souvenir brusquement éveillé.

—Moins tu parleras de cette nuit-là, M. Robert, dit-il d'un ton sec,

mieux cela vaudra pour nous tous!

—A la bonne heure... je croyais te faire un compliment... Si, au

contraire, l'oncle d'Amérique est une chimère, eh bien! on rendra

l'Ange à sa mère éplorée, et l'on se livrera à l'exploitation sérieuse

de Berry Montalt, ancien général en chef des armées du roi des

Antipodes... et je vous réponds de celui-là corps pour corps... Mais,

dans l'un et l'autre cas, il faudrait attendre... voir venir... et nous

ne le pouvons pas.

—Pourquoi?... dit Blaise, nous avons de l'argent devant nous.

—Oui... mais le terme du réméré tombe dans quelques jours.

—Quel réméré?

—Celui de nos fermes, moulins, prairies et futaies de Penhoël.

—Tu songes encore à cela, toi?... s'écrièrent ensemble Blaise et

Bibandier.

—Je ne songe qu'à cela!... répliqua Robert. Peste! mes fils... vous

oubliez que c'est l'héritage légitime de ma chère petite femme... J'y

tiens énormément... et si vous aviez du cœur, vous y tiendriez autant

que moi... Ne serait-ce pas charmant de corriger, mais là, sévèrement,

ce vieux routier de Pontalès?

—Pour ça, dit Blaise, il nous a joués d'une polissonne de manière!

—Quand je songe au sourire narquois qu'il avait en me mettant à la

porte..., appuya Bibandier, vrai! ça m'a été plus sensible que s'il

m'avait seulement traité comme vous deux!... parce que mon fort à moi,

comme vous savez bien, c'est la délicatesse.

—Vengeons-nous!... s'écria Robert, rachetons Penhoël!

—Qu'en dis-tu, toi, l'Endormeur?... demanda Bibandier; moi, le pays me

plaît assez...

—Un pays de Cocagne!... murmura Blaise; quelle bonne vie nous faisions

dans ce manoir, l'Américain et moi!

—Il y aurait où nous mettre tous trois, reprit Robert; tous trois à

l'aise... et une fois là, quelles croupières nous taillerions à M. le

marquis!... Une chose certaine, c'est que les paysans le détestent...

On leur monterait la tête... et qui sait si un beau jour nous ne

chasserions pas le vieux renard de son propre château de Pontalès?

Le baron Bibander se frotta les mains.

—Je me chargerais de l'exécution, s'écria-t-il. Ah! M. le marquis...

ce serait drôle, allez!

Il cambra sa longue taille et fit mine de chiffonner son jabot.

—Allez, mon cher! reprit-il en s'adressant à Pontalès absent, avant de

partir, je vous permets de manger un morceau à l'office... L'insolent!

s'interrompit-il.

—Avant tout, dit Blaise, il y a un petit inconvénient... N'est-ce pas

à cinq cent mille francs que s'élève le taux du réméré?

—Juste.

—Nous ne les avons pas, ce me semble?

—Gagnons-les.

—Je le veux bien... mais comment?

—Je ne dis pas que ça se fera tout seul... mais, ce soir, nous aurons

un pied à l'hôtel de milord: profitons-en... Que chacun de nous prenne

sa part de besogne... Toi, Blaise, avec ton air sans-souci, lève un

peu la carte des localités... Toi, Bibandier, tâche de savoir où se

nichent ces diamants qu'on arrache avec les dents, comme des morceaux

de sucre candi... Moi, je resterai dans mon rôle... Je tâterai... je

chercherai le joint... Soit avec ma martingale, soit avec autre chose,

je compte bien le bloquer... Mais, en définitive, si on ne pouvait pas,

resterait à tenter le grand coup de force... Que diable! ce n'est pas

la mer à boire que de fouiller la poche d'un homme ivre ou de crocheter

un méchant petit secrétaire en bois de rose!...

—Moi, ça m'irait assez!... dit le baron Bibander; ma main se gâte...

—Moi aussi..., ajouta Blaise. Je me fierais mieux à ce jeu-là qu'à la

meilleure des martingales... Mais il y a encore un autre obstacle.

—Quoi donc?

—C'est René de Penhoël tout seul qui a droit au rachat.

—C'est ma foi vrai!... murmura l'ancien uhlan: voilà l'Endormeur qui a

une idée.

—Mes fils, dit Robert d'un ton doctoral, croyez bien que quand je

propose une affaire, ce n'est pas à l'aveugle... Me prenez-vous donc

pour un bambin?... C'est toujours au nom de Penhoël que j'ai compté

agir pour solder le réméré... Vous savez cela aussi bien que moi...

Penhoël est un pauvre diable qui nous donnera sa procuration pour un

morceau de pain.

—Si on peut le trouver..., interrompit Blaise.

—On le trouvera.

—Tu sais où il est?

—Un peu, mon bonhomme.

—Ce diable d'Américain!... murmura Bibandier avec admiration.

—Où est-il?... demanda Blaise.

—A Paris, mon fils, répliqua Robert. Et je me charge de lui faire

signer tout ce que nous voudrons.

La pendule du salon sonna cinq heures.

Nos trois gentilshommes se levèrent.

—Oh! oh!... fit le baron Bibander. Le temps passe vite, quand on est

comme cela entre bons camarades... Vous n'avez plus qu'une heure pour

vous habiller, mes garçons.

—Bah!... dit Robert, les gens de bon ton se font toujours un peu

attendre.

—Et la voiture que nous devons choisir en passant aux Champs-Élysées?

reprit Bibandier. Allons!... allons!... pour une première fois, il ne

faut pas arriver trop en retard...

Le jour commençait à tomber. Le chevalier de las Matas et le comte de

Manteïra prirent des bougies pour se retirer dans leurs chambres et

procéder à leur toilette.

Resté seul, Bibandier poussa un sourire de soulagement.

—J'ai cru qu'ils ne me laisseraient pas un instant pour faire mes

petites affaires! murmura-t-il; il n'y a pourtant pas moyen de se

présenter comme cela!... ajouta-t-il en lançant une œillade amoureuse

à son miroir, je suis rouge comme un homard... Et c'est très-mauvais

genre!

Il regarda tout autour de lui d'un air inquiet, et poussa discrètement

les verrous des deux portes; puis il prit dans son secrétaire une

petite cassette, fermant à clef, qu'il ouvrit.

Dans cette cassette il y avait une grande quantité de tampons de soie

et de pots de fard, rangés en bon ordre.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3 · 第 9 / 10 段