Bibandier en saisit un qui contenait du blanc végétal, et revint sur la

pointe des pieds vers son miroir.

Un tampon de soie tout neuf fut trempé dans la liqueur réparatrice,

et l'ancien uhlan, le sourire aux lèvres, étendit sur son visage une

couche d'intéressante pâleur.

Pour qui l'eût connu autrefois en Bretagne, alors qu'il couchait dans

son trou de la lande de Bains et qu'il se contentait de ses misérables

haillons, cette coquetterie soudainement venue aurait pu paraître

curieuse.

Mais Bibandier avait pris fort au sérieux son rôle nouveau de

gentilhomme, et pour trouver un terme de comparaison qui lui fût

applicable, besoin serait de remonter jusqu'au pauvre beau Narcisse,

se mourant à contempler sa propre image.

Bibandier resta un gros quart d'heure devant sa glace, s'admirant de

bonne foi et se faisant à lui-même des mines fort agaçantes.

Puis il serra les trésors de son teint dans sa petite cassette, et

attendit ses deux compagnons de pied ferme.

Quand ceux-ci revinrent, ils le trouvèrent la canne et le chapeau à

la main, ganté de frais, orné d'épingles d'or, de chaînes d'or et

de breloques. Son costume éblouissant se complétait par un habit de

drap violâtre, à reflets lilas, qui chatouillait l'œil de la plus

séduisante façon.

Il était laid à se montrer pour de l'argent.

Nos trois seigneurs sortirent de l'hôtel. Le temps était sec et

très-froid. Ils gagnèrent à pied les Champs-Élysées où ils avaient

commandé un équipage.

La nuit se faisait. Les Champs-Élysées étaient déjà presque

déserts. Seulement, au tournant de l'avenue Gabrielle, deux petites

chanteuses des rues s'étaient établies entre deux chandelles, dont

le vent tourmentait la flamme fumeuse, et disaient des chansons en

s'accompagnant de la harpe.

En passant devant elles, Blaise, qui parlait avec action, renversa du

pied une des deux chandelles et poursuivit sa route, sans même donner

un regard aux deux pauvres filles, qui avaient interrompu leur chanson.

Il n'en fut pas de même de Bibandier, qui marchait en avant et qui se

retourna.

A la vue des deux jeunes filles, l'ancien uhlan s'arrêta court, comme

si une main de fer l'eût saisi au collet.

En ce moment son blanc végétal ne lui servait à rien, car il était pâle

comme un mort.

—Qu'as-tu donc?... demanda Robert.

—Rien... rien!... balbutia le baron: un éblouissement subit... J'ai

cru que j'allais me trouver mal.

Il poursuivit sa route avec rapidité et comme on prend la fuite.

On entendait les voix tristes et tremblantes des deux pauvres filles

qui continuaient leur chanson, pour gagner le pain de la soirée.

III

CHANTEUSES DES RUES.

Les Champs-Élysées ne ressemblaient guère alors à la bruyante et

poudreuse promenade que Paris encombre maintenant chaque soir. Le

cirque faisait claquer son fouet national au faubourg du Temple; le

Panorama montrait quelque part ailleurs une bataille autre que celle

d'Eylau; le Géorama n'existait pas; le Navalorama était dans les

limbes. On n'avait encore inventé ni Mabille, ni les cafés-musique, ni

le Jardin d'Hiver, ni le Château des Fleurs, cette gracieuse féerie.

Le gaz ne jetait point ses lueurs meurtrières à travers les branches

desséchées; on y voyait un peu moins et les arbres se portaient

beaucoup mieux; car c'est un terrible voisin que ce gaz étincelant qui

jaunit, dès le printemps, les ormes de nos boulevards; qui change tous

les ans, au moins une fois, nos rues en un abîme infect; qui empoisonne

la brise tiède égarée le long de nos trottoirs, et qui, de temps à

autre, pas trop souvent au dire des capables, fait sauter une maison ou

deux, pour prouver qu'il est fort et de bonne qualité.

Çà et là pendaient à leurs cordes tendues quelques réverbères modestes,

dessinant, au milieu des ténèbres qui voilaient la chaussée, de petits

îlots de lumière.

Quand la nuit tombait, surtout en automne, ces longues allées

devenaient désertes. Les bosquets où nos bourgeois, quittant le pas de

leurs portes, viennent prendre aujourd'hui le frais, étaient une noire

solitude qui avait, dit-on, ses drames et ses mystères.

On y rencontrait beaucoup plus de larrons que dans la forêt de Bondi,

et le tronc des grands arbres cachait parfois ces vampires modernes que

la frayeur populaire fuyait sous le nom de _piqueurs_.

L'allée Gabrielle, protégée par les factionnaires de L'Élysée-Bourbon,

gardait seule quelques promeneurs après la brune, encore étaient-ce

des promeneurs d'une certaine espèce, car les Tuileries, maintenant

délaissées, et le Palais-Royal accaparaient la foule.

La place Louis XV semblait un large fleuve séparant la ville bruyante,

bavarde, affairée, du silencieux désert.

Dans ce désert, vous croisiez parfois pourtant quelques vieux messieurs

à l'allure discrète et respectable, qui cheminaient, les mains derrière

le dos, sans penser à mal, Dieu merci, et quelques femmes dont le

visage disparaissait sous un voile épais.

Ces dames avaient toutes une tournure inquiète, effarouchée. Elles

exécutaient sur la lisière des bosquets des évolutions sans but.

On eût dit qu'elles cherchaient dans l'ombre un objet perdu, ce à quoi

les vieux messieurs voulaient bien quelquefois les aider.

Nos deux petites chanteuses étaient bien mal placées là pour faire

bonne recette, mais elles n'y étaient pas venues de prime abord, et

c'était comme en désespoir de cause qu'elles avaient choisi ce lieu.

Après avoir chanté longtemps devant la grille des Tuileries, d'où la

bise piquante chassait déjà les oisifs, elles s'étaient souvenues que,

durant les beaux soirs de l'été, l'allée Gabrielle leur avait plus

d'une fois porté bonheur.

Leur tasse de fer-blanc restait vide, et Dieu sait qu'elles étaient

bien pauvres! Elles avaient traversé la place Louis XV à tout hasard.

Depuis une heure elles étaient là, sous un réverbère, entre deux

chandelles allumées.

Tant qu'il y avait eu un peu de jour, les bambins des masures voisines

s'étaient rassemblés autour d'elles, tantôt pour écouter, tantôt pour

crier et se moquer.

Jamais pour donner...

Les passants rares faisaient comme les bambins. Quand un élégant

équipage glissait sans bruit sur le sable de l'allée, quelque jeune

femme à la toilette riche se penchait bien à la portière et laissait

tomber sur les deux pauvres filles un regard de ses beaux yeux. Mais

c'était tout.

L'équipage filait, rapide, au trot balancé de ses grands coursiers

normands, et la jeune femme s'adossait de nouveau aux coussins doux de

sa voiture.

La tasse restait vide entre les deux chandelles. Pas une offrande.

Rien, rien!

Une seule fois, un bel enfant qui rentrait à l'hôtel de sa mère, après

avoir joué toute l'après-midi aux Tuileries, s'était approché en

souriant. Le fer-blanc de la sébille avait rendu un son métallique. Et

l'enfant, joli ange à la longue chevelure d'or, était allé cacher sa

tête rieuse dans le sein de sa bonne.

Hélas! ces enfants heureux ne soupçonnent pas le malheur, et sont

impitoyables. Les deux pauvres filles regardèrent dans la tasse et y

trouvèrent un caillou, offrande railleuse du blond chérubin...

Des larmes roulèrent sur leurs joues pâlies...

Elles continuaient de chanter, pourtant.

Une autre fois, un de ces vieux messieurs discrets et respectables

s'était approché d'elles par derrière et avait parlé tout bas. Une

rougeur vive vint au front des chanteuses, dont la voix trembla

davantage.

Qu'avait-il dit? Nous ne savons. Seuls, les vieux messieurs

respectables et discrets ont le secret de certaines hardiesses, qui

feraient honte, en vérité, à des scélérats de vingt ans.

Les deux jeunes filles n'avaient plus guère de courage. On devinait des

sanglots sous les notes mélancoliques de leur chant.

Après chaque couplet, elles s'arrêtaient, abattues et brisées. Elles

échangeaient un regard triste. Puis elles recommençaient avec une

résignation si douce que le cœur le plus froid se fût senti ému de

compassion.

Mais personne ne prenait garde.

Elles étaient à peu près du même âge: dix-huit à dix-neuf ans. La lueur

faible du réverbère montrait leurs figures pâles, mais charmantes, que

la souffrance n'avait pas encore eu le temps de flétrir.

Elles n'avaient, pour elles deux, qu'une seule harpe, dont elles

jouaient tour à tour.

Leurs costumes étaient propres et gardaient une certaine élégance parmi

des indices trop évidents de pauvreté. C'étaient deux petites robes

légères, dessinant la grâce exquise de deux tailles souples et jeunes,

mais ne pouvant rien contre le vent glacé de cette soirée d'automne.

Leurs coiffures consistaient en de petits bonnets ronds, collants, qui

laissaient échapper à profusion le luxe de leurs beaux cheveux, dont

les boucles larges et flexibles tombaient jusque sur leurs épaules

demi-nues.

Elles étaient belles toutes deux, délicieusement belles malgré la

souffrance qui inclinait leurs fronts découragés. Et quand, parfois,

elles se regardaient en essayant de sourire, les pauvres filles, pour

se donner mutuellement du cœur, il y avait sur leurs jolis visages

comme le reflet d'une gaieté passée.

On eût deviné des jours heureux qui n'étaient pas bien loin encore...

Mais leurs yeux se baissaient, et il n'y avait bientôt plus de sourire

à leurs lèvres. Leurs petites mains, rougies et gonflées par le froid,

cherchaient instinctivement leurs poitrines: c'était là qu'elles

souffraient.

A Paris, la ville des joies dorées, chacun connaît ce geste, pourtant;

chacun a vu, par ces éblouissantes soirées d'hiver, où les magasins

luttent de richesse et de lumière, où les gais appels du plaisir se

font entendre de toutes parts, la faim, pâle et timide, se glisser dans

l'ombre des maisons.

Cela navre le cœur. Mais les spectacles sont si beaux! l'orchestre des

salles de bal a des accords si enivrants, et le champagne détonne si

joyeusement dans les cabinets des restaurants à la mode!...

Cette joue livide, cette main qui pressait convulsivement une poitrine

amaigrie, c'était un mauvais rêve. En conscience, on peut mourir de

faim auprès de cette abondance et parmi tant d'ivresse!

Quand ces affreuses visions se montrent, il faut rire davantage et

boire une fois de plus. A quoi donc songe la police pour laisser ainsi

la misère sans vergogne attrister les citoyens qui s'amusent?

Les deux jeunes filles chantaient toujours; leurs voix étaient pures

et douces, mais elles tremblaient bien souvent.

Elles chantaient pour avoir un morceau de pain.

Et à mesure que la soirée s'avançait, les passants devenaient de plus

en plus rares; le froid augmentait; l'espoir s'en allait.

Au moment où nos trois gentilshommes passaient et où le pied de Blaise

renversait une des deux chandelles, l'attention des deux jeunes filles

avait été attirée par le geste de Bibandier, qui s'était arrêté court à

les regarder.

Mais ç'avait été l'affaire d'un instant. Le baron, entraîné par ses

deux compagnons, avait disparu bien vite au détour d'une allée. C'est à

peine si les jeunes filles avaient distingué les traits de son visage.

Et pourtant il leur semblait qu'elles ne voyaient point cette figure

pour la première fois.

Mais, si leurs souvenirs ne les trompaient point, Bibandier avait

subi, depuis quelques semaines, une si notable transformation, que la

meilleure mémoire en eût été déroutée.

D'ailleurs qu'importait cela?

Les deux jeunes filles n'interrompirent même pas leur chant, et l'idée

de cette rencontre s'effaça tout de suite, au milieu des pensées

douloureuses qui emplissaient leurs cœurs.

Il y avait de cela une heure. Les chandelles touchaient à leur fin, et

la tasse de fer-blanc restait toujours vide.

Celle des deux jeunes filles qui tenait la harpe en ce moment laissa

tomber ses bras le long de ses flancs.

—Mon Dieu!... mon Dieu!... murmura-t-elle, nous allons donc mourir!...

L'autre jeune fille s'approcha d'elle et la serra contre son cœur.

—Du courage! ma pauvre Cyprienne..., lui dit-elle; chantons encore une

fois... peut-être que la sainte Vierge aura pitié de nous.

Celle qu'on nommait Cyprienne s'appuya contre le poteau du réverbère,

et posa ses deux mains sur sa poitrine.

—Diane..., dit-elle en pleurant, je n'ai plus de force!...

Souffre-t-on longtemps ainsi avant l'heure de la mort?

Diane toucha du revers de sa main son front pâle qui brûlait; ses yeux

étaient secs; mais on y voyait une sorte d'égarement.

—Si seulement il n'y avait que moi à souffrir!... murmura-t-elle en

lançant vers le ciel un regard de reproche; écoute, ma petite sœur...

repose-toi... Je suis la plus forte, tu sais bien... je vais chanter

toute seule.

Cyprienne s'accroupit, épuisée, au pied du poteau.

Diane revint entre les deux chandelles dont la flamme tremblait, sur le

point de s'éteindre, et saisit la harpe avec une sorte d'emportement.

Les cordes frémirent sous ses doigts. Dans le silence qui régnait à

l'entour, sa voix s'éleva sonore, vibrante et forte, comme un élan de

désespoir.

Elle disait un chant de Bretagne aux accents mélancoliques et graves.

C'était comme une voix de la patrie, pleurant du fond de l'exil.

Personne n'écoutait, pas une oreille n'était ouverte, aussi loin que le

chant pût s'entendre. Personne, sinon un pauvre soldat en faction à la

grille de l'Élysée-Bourbon.

Cyprienne, immobile et affaissée sur elle-même, était plongée dans une

de sorte de sommeil.

Et Diane chantait emportée par sa fièvre. Et le pauvre soldat avait la

main sur son cœur: car il était Breton, et il reconnaissait la voix

lointaine du pays.

Sans y songer, il avait déposé son fusil auprès de sa guérite, et

comme si une invisible main l'attirait dans la nuit, il s'approchait

lentement et désertait son poste.

Pendant que les dernières notes de la chanson tombaient sourdes et

désolées des lèvres de Diane, le soldat se penchait vers Cyprienne

immobile qui ne le voyait point.

Il avait à la main les quelques gros sous composant sa fortune. Et sa

fortune tout entière tomba sans bruit dans la poche du tablier de la

jeune fille.

Puis le pauvre soldat breton regagna son poste, le cœur léger, les

yeux humides...

Diane se taisait; un instant elle resta appuyée sur sa harpe muette.

Les lumières jetèrent une dernière lueur et s'éteignirent.

Le regard abattu de Diane parcourut l'allée solitaire.

—C'est fini!... murmura-t-elle; viens, Cyprienne!

Et comme celle-ci ne pouvait point se lever, elle la prit entre ses

bras.

Puis elle se chargea de la harpe, et les deux jeunes filles

descendirent vers la place Louis XV.

Leurs pas étaient lents et pénibles. Elles traversèrent la place, puis

le pont de la Concorde. Diane soutenait sa sœur par la taille et lui

disait:

—On n'a pas du malheur comme cela tous les jours... Demain nous aurons

meilleure chance... ce n'est qu'une nuit à passer!

—Tu me disais la même chose hier..., répliqua Cyprienne, quand nous

avions froid et faim dans notre chambre!... Tu me disais: «Demain nous

ne souffrirons plus...» Oh! Diane!... Diane!... dans notre Bretagne,

les plus pauvres gens trouvent place au foyer de la ferme... Et quand

ils disent: «J'ai faim,» on leur donne un morceau de pain noir... Du

bon pain noir! ajouta-t-elle avec ce ton de sensualité avide que prend

le gourmand pour parler du mets préféré. Si nous avions seulement un

morceau de bon pain noir!...

L'eau vint à la bouche de Diane.

—Oh! oui..., dit-elle, nous n'en voulions pas autrefois... Mais à

présent!

Elle s'arrêta et mit à terre sa harpe dont le poids l'accablait.

—Reposons-nous un peu..., reprit-elle; je suis bien lasse!

Cyprienne et elle s'assirent, côte à côte, sur le parapet du quai

Voltaire.

—Si Roger savait cela!... dit Cyprienne; il est riche maintenant...

Étienne aussi... Mais peut-être qu'ils nous ont oubliées...

—Oh! non!... s'écria Diane; Étienne est un noble cœur!...

—Nous sommes si malheureuses!... Quand je les vois passer dans leur

voiture brillante... toujours gais, toujours rieurs... je me demande

ce qu'ils feraient si leurs regards tombaient sur nous, pauvres

filles...

—Ils nous reconnaîtraient, ma sœur...

—Peut-être; car nous n'avons encore que deux mois de misère... Mais

leur voiture s'arrêterait-elle?... les verrions-nous descendre et

accourir vers nous?

Diane ne répondit point.

Cyprienne souriait amèrement.

—Chanteuses de rues! murmura-t-elle; j'ai froid jusqu'au fond de mon

cœur quand je songe à ce que je souffrirais si Roger détournait la

tête après m'avoir aperçue...

—Il ne le ferait pas!... répliqua Diane; je suis sûre de lui comme

d'Étienne... Tout notre malheur est de ne pouvoir les joindre!... Si

nous nous étions montrées à eux dans la diligence, en arrivant à Paris,

notre sort aurait bien changé!...

—N'auraient-ils pas dû nous deviner?

—Ils ne savaient rien... Ils nous croyaient encore à Penhoël... Oh!

ce fut notre première douleur, dans ce Paris où nous devions tant

souffrir, quand nous nous vîmes seules au rendez-vous, devant les

grandes tours noires de Notre-Dame!... Te souviens-tu comme nous étions

tristes après avoir espéré gaiement toute la journée?...

—Et comme nous attendîmes longtemps!...

—Ils ne vinrent pas... Sais-tu, ma petite sœur! parfois je me sens

consolée et je me dis: S'ils ne vinrent pas, c'est parce qu'ils nous

aimaient...

—La même pensée m'est venue... Oh! que Dieu le veuille!... Mais

si nous avions osé, nous aurions pu les retrouver dès ce jour, car

leur compagnon de voyage était sur le parvis Notre-Dame, et il nous

cherchait, comme nous les cherchions, nous...

Diane fut quelque temps avant de répondre.

—C'est une chose étrange!... reprit-elle enfin, comme les traits de

cet homme sont restés gravés dans ma mémoire... Il me semble que je le

vois encore... Quel visage franc et fier!... Je n'ai jamais vu d'homme

plus beau en ma vie.

—Et comme il nous regardait pendant le voyage!... Je ne sais... on eût

dit qu'il nous connaissait et qu'il nous aimait...

Cyprienne parlait ainsi d'un ton plus calme. En causant, elle oubliait

presque sa souffrance; mais, à ces derniers mots sa voix faiblit, et

Diane, qui la vit chanceler, n'eut que le temps de la soutenir.

—Ce n'est rien..., murmura la pauvre enfant; mon Dieu! notre chambre

est bien loin encore..., et je ne sais pas comment je ferai pour y

arriver!

—Je te porterai..., dit Diane qui l'attira sur son cœur. Oh! c'est

de te voir souffrir ainsi qui me tue!... Écoute... c'est notre dernier

jour de misère...

Cyprienne dégagea sa tête et regarda la Seine qui coulait derrière elle.

—Oui..., murmura-t-elle; tu as raison... ce pourrait être notre

dernier jour de misère!

Diane couvrit son front de baisers en pleurant.

—Ma sœur!... ma petite sœur!... dit-elle; je t'en prie, ne parle

pas comme cela!... Dieu aura pitié de nous, j'en suis sûre... Je te le

promets... Et laisse-moi te dire ce que je veux faire demain... jusqu'à

présent je n'ai pas eu la force... mais je ne veux pas que tu meures,

ma Cyprienne... Et demain je l'oserai!

—Quoi donc?... demanda Cyprienne.

—Tu sais bien qu'ils passent tous les jours aux Champs-Élysées, dans

leur voiture... Étienne et Roger... Quand nous sommes sous les arbres,

ils ne nous voient pas... mais demain j'irai me mettre au-devant de

leurs chevaux... je les appellerai par leurs noms... et il faudra bien

qu'ils nous reconnaissent!

Cyprienne releva la tête.

—J'irai avec toi!... dit-elle; quand nous serons là toutes les deux,

nous verrons si notre dernier espoir nous abandonne... Et s'ils

ne nous repoussent pas, ma sœur, quelle joie de porter secours à

Madame... et au pauvre Penhoël!...

—Et à notre bon père!... s'écria Diane; quelle joie de les sauver!...

En attendant, reprit-elle tristement, nous n'avons rien à leur donner

ce soir!...

Elle sauta sur le pavé.

—Mais ce n'est plus qu'un jour d'attente!... poursuivit-elle; et

l'espoir va nous donner une bonne nuit.

Cyprienne, un peu ranimée, se mit aussi sur ses pieds. Durant un

instant, les deux sœurs se disputèrent le fardeau de la harpe, et ce

fut Diane encore qui s'en chargea. Puis elles continuèrent de descendre

les quais jusqu'à la rue des Petits-Augustins, où elles s'engagèrent.

Plus d'une fois leur pas se ralentit jusqu'au moment où elles se

signèrent toutes les deux en passant devant le portail de Saint-Germain

des Prés.

Elles étaient arrivées au terme de leur course. Après avoir tourné

l'angle de la petite rue d'Erfurt, elles purent voir la maison où se

trouvait la chambre qu'elles habitaient.

Cette maison était située au bout de la rue Sainte-Marguerite,

vis-à-vis et un peu au delà du bâtiment en saillie qui flanque la

prison de l'Abbaye.

Comme elles passaient devant le corps de garde, hâtant de leur mieux

leur marche pénible, elles s'arrêtèrent tout à coup d'un commun

mouvement.

Leurs mains se joignirent et se serrèrent.

—Oh!... fit Diane avec un étonnement profond.

Cyprienne regardait, stupéfaite, une voiture qui venait de s'arrêter

précisément à côté d'elle.

Par la portière ouverte de cette voiture, on apercevait une tête de

jeune fille, dont la figure maladive et pâle s'entourait de longs

cheveux blonds.

Le marchepied tomba en même temps que s'ouvrait la porte de la maison

voisine.

Une dame descendit de la voiture et prêta son aide à la jeune fille

malade.

—Lola!... murmura Cyprienne.

—Et l'Ange!... ajouta Diane.

La dame et la jeune fille entrèrent dans la maison. La porte se referma

sur elles, avant que Cyprienne et Diane, immobiles de surprise, eussent

songé à faire un mouvement...

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

DU TROISIÈME VOLUME.

Deuxième partie.

Le manoir.

(Suite.)

XVI Le portefeuille. 1

XVII L'épée de Penhoël. 21

XVIII L'heure de l'exil. 47

XIX Le souper de Penhoël. 67

Troisième partie.

Le voyage.

I La cour des messageries. 99

II Milord. 115

III Deux petits chapeaux de paille. 137

Quatrième partie.

Paris.

I Trois gentilshommes. 177

II La martingale. 201

III Chanteuses des rues. 231

Corrections:

Page 14: «pousuivant» remplacé par «poursuivant» (en

poursuivant sa lecture).

Page 100: «Le» remplacé par «La» (La diligence seule eût suffi).

Page 183: «chefs» remplacé par «chef» (l'ancien chef des

uhlans).

Page 202: «puissament» remplacé par «puissamment» (il est

puissamment riche).

Page 215: dans «Le contre-poids met sur la noire _n"_ = _n_ x

_n'_» il faut sans doute lire _n_ + _n'_.

Page 215: «: :» remplacé par «∺» (une progression que je

figurerai ∺ a" : b" : c" : d" : e").

Page 216: «puissanee» remplacé par «puissance» (multiplié par

une puissance).

End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, tome III, by Paul Féval

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3 · 第 10 / 10 段