Il était impossible de se méprendre: la vue seule de nos trois

gentilshommes, à part même l'accent exotique que chacun d'eux avait au

plus haut degré, suffisait pour les placer dans la classe des étrangers.

La France, en effet, a son galbe particulier, qui change suivant la

mode et le temps, mais qui tranche toujours avec les physionomies des

peuples voisins.

A l'époque où se passe notre histoire, les visages parisiens étaient

rasés soigneusement. A peine voyait-on quelques petits favoris

dessiner un étroit demi-cercle et joindre l'oreille aux ailes du nez,

qui surmontait une lèvre dépourvue de toute espèce de moustache. Les

cheveux courts se frisaient à la Titus. Donc, pour se donner un air

d'étranger, il suffisait de porter les cheveux longs et la barbe

entière.

Les cheveux de nos trois gentilshommes tombaient sur leurs épaules, et

leurs barbes eussent fait envie au Juif errant.

En leur qualité de fils de la Péninsule, le comte et le chevalier

étaient bruns comme des corbeaux; le baron Bibander, en revanche,

avait une de ces longues perruques germaniques qui ressemblent à des

quenouilles chargées de filasse.

C'étaient, en vérité, des personnages assez remarquables pour mériter

une description détaillée; mais nous avons un moyen d'abréger en disant

tout de suite au lecteur que le chevalier de las Matas, le comte de

Manteïra et le baron de Bibander étaient tout bonnement ses anciennes

connaissances Robert dit l'Américain, Blaise surnommé l'Endormeur, et

Bibandier, l'ancien chef des uhlans de Bretagne.

Les deux premiers avaient jugé à propos de se déguiser complétement

et de changer de nom, pour parer aux poursuites de la police, qui

possédait en portefeuille leurs signalements et leur histoire.

Quant à l'ancien uhlan, son cas était le même avec un danger moindre,

car il avait eu l'adresse de ne jamais compromettre en justice son beau

nom de Bibandier.

Robert et Blaise s'étaient dirigés sur Paris immédiatement après

leur expulsion du manoir. Ils laissaient derrière eux Lola, mais ils

emmenaient la pauvre Blanche que Robert avait cachée comme une proie

dans l'ancien trou de Bibandier, sur la lande de Bains. Cet enlèvement

avait lieu contre l'avis formel de l'Endormeur, qui n'aimait pas plus

aujourd'hui qu'autrefois les bouches inutiles. Mais Robert s'était

roidi dans sa résolution. Il avait son idée, et à présent, moins que

jamais, il eût consenti à se dessaisir de l'héritière de Penhoël.

A peine hors du manoir, Blaise et lui étaient redevenus, du reste, les

meilleurs amis de la terre. L'Endormeur osait à peine discuter au sujet

de Blanche, tant il avait regret, le bon garçon, de cette scène faite à

son vieux camarade dans le salon de Penhoël.

Maintenant qu'il n'y avait plus moyen de s'administrer sans partage

les vingt mille livres de rente, Blaise était tout repentir.

Robert, cependant, ne songeait même pas à lui faire un reproche. Le

triomphe les avait désunis; la défaite commune les rapprochait. Ils

avaient encore besoin l'un de l'autre et ne demandaient pas mieux qu'à

se liguer plus étroitement, pour recommencer la lutte sur de nouveaux

frais.

Robert, d'ailleurs, avait trop de choses en tête pour trouver le temps

d'entamer une vaine querelle. C'était, nous l'avons dit, une nature

admirablement organisée pour les difficultés de la lutte, mais qui

s'amollissait dans la fortune et perdait une bonne part de son audace,

à mesure que le bien conquis amenait avec soi les chances de perte.

Il fallait à l'Américain, pour exécuter ses escamotages hardis, des

poches vides et des mains libres.

En ce moment, loin de courber la tête sous le coup qui le frappait,

il se redressa plus vaillant que jamais. Les dix mille francs qu'on

lui avait jetés comme un os à ronger n'étaient qu'une première mise de

fonds pour recommencer la partie. Il se retrouvait lui-même; les idées

abondaient dans son cerveau, et ce n'était pas sans joie qu'il songeait

à cette grande mêlée parisienne où il allait se précipiter de nouveau,

armé de toutes pièces.

Dès ce premier moment, il pouvait compter plus d'une corde à son arc;

et Blanche lui paraissait être la meilleure de toutes. Mais comment

emmener Blanche malgré elle? Cent lieues à faire avec une jeune fille

qui résiste, qui pleure, qui appelle au secours, c'est assurément

l'impossible.

Robert avait pour mentir un talent de premier ordre, et la pauvre

Blanche était si facile à tromper! Quand Robert la plaça en croupe

derrière lui sur la lande de Bains, Blanche le supplia les larmes aux

yeux de la reconduire à sa mère.

Robert lui dit d'un air étonné:

—Pensez-vous donc que j'aie agi à l'insu de Madame?... Vous ignorez

donc tout ce qui se passe au manoir?...

L'Ange ouvrait déjà ses grands yeux timides et crédules.

—Hélas! pauvre enfant, reprit Robert; Madame vous aime tant!... Elle

vous a caché le malheur jusqu'au dernier moment... Mais n'avez-vous

jamais vu, alors qu'elle se croyait seule, des larmes dans ses yeux?...

—Oh! si!... murmura l'Ange, bien souvent!

—Et ne vous êtes-vous jamais aperçue qu'elle me cherchait parfois

pour m'entretenir en secret?

—Si..., dit encore l'Ange.

—C'est que j'étais son confident, mademoiselle... Je savais combien

elle souffrait, la pauvre sainte femme! Je tâchais de la consoler, mais

je n'ai pas pu la défendre...

—Mon Dieu!... mon Dieu! murmura l'Ange, qu'est-il donc arrivé à ma

mère?...

—Le maître de Penhoël a vendu petit à petit ses métairies, ses

moulins, son manoir..., répliqua Robert à qui la vérité donnait ici

une grande force de persuasion; Pontalès lui a tout acheté... Pontalès

qui se disait son ami!... Et votre bonne mère qui a confiance en moi,

mademoiselle Blanche, m'a prié de vous conduire à Rennes où elle

viendra vous retrouver.

Blaise, qui trottait en avant, s'émerveillait qu'on pût dépenser

tant de bonne fourberie tout exprès pour se mettre sur les bras une

petite fille pleurnicheuse et malade, une héritière ruinée, une bouche

inutile, s'il en fut jamais!

—Mais, demandait l'Ange, pourquoi ma mère ne m'a-t-elle pas conduite

elle-même?

L'Américain baissa la voix comme pour faire une grande confidence.

—Pauvre demoiselle!... répliqua-t-il, c'est qu'il fallait vous

défendre contre votre père!

—Contre mon père!...

—Je n'ose pas vous dire cela... votre père est à la merci des

Pontalès... Et le jeune comte Alain vous aimait...

—Oh!... fit Blanche effrayée.

Puis elle ajouta en se serrant contre Robert:

—Merci, M. de Blois... merci de m'avoir sauvée!

Blanche ne gardait pas l'ombre d'un doute. Elle monta en voiture à

Redon, confiante et pleine d'espoir de retrouver sa mère.

Comme elle n'avait aucune idée des distances, la route de Redon

à Rennes put s'allonger pour elle bien au delà des limites de la

Bretagne, et quand elle montra enfin quelques soupçons, Robert en fut

quitte pour inventer une nouvelle histoire.

Ils voyageaient en chaise de poste et avec une grande rapidité. Ils

arrivèrent à Paris quelques heures après la diligence qui portait

Montalt et nos deux jeunes gens.

Tout d'abord, ils descendirent dans leur ancien quartier, afin de

prendre langue et de connaître un peu l'état de la place.

Blanche, malade, passait ses jours au lit et demandait sa mère.

Au bout d'une demi-semaine, on vit arriver Lola, que le vieux Pontalès

avait mise honnêtement à la porte. Au bout de la semaine entière,

le bon Bibandier entra un matin dans le garni borgne où nos deux

compagnons s'étaient provisoirement installés, et les serra tous deux

contre son cœur avec effusion.

—Pas de reproche!... dit-il, je vous ai balancés pas mal l'autre

jour... mais j'ai quinze mille francs, moi... et je mêle!

Les cœurs bien nés n'ont point de rancune. On fit monter du vin

et l'on tint un conseil, à la suite duquel nos trois amis et Lola

changèrent de noms pour faire figure convenable dans le beau quartier.

Le soir même, le chevalier, le comte, le baron et madame la marquise,

emmenant Blanche avec eux, firent leur entrée au grand hôtel des Quatre

Parties du Monde.

Les affaires s'annonçaient à merveille, et nos trois gentilshommes

eussent vécu dans la concorde la plus parfaite, sans Blanche qui était

un perpétuel sujet d'inquiétude et de discussion.

Blaise et Bibandier voyaient là, en effet, un danger qui était réel.

On était contraint de claquemurer la jeune fille pour l'empêcher de

communiquer avec les gens de l'hôtel, et cette séquestration commençait

à faire jaser.

Blaise disait:

—Notre situation est bien assez précaire par elle-même, pour que

nous n'allions pas en augmenter le danger de gaieté de cœur... Il

convient d'éloigner de nous ce qui peut attirer les regards; et puisque

l'Américain compte avoir tous les bénéfices de l'enlèvement, qu'il

prenne les risques pour lui tout seul!

Bibandier prêtait à cette opinion l'appui de son éloquence.

M. le chevalier de las Matas fut obligé de céder.

Il eut recours à Lola, qui ne lui refusait jamais rien. Ce n'était pas

chez la belle marquise amour proprement dit ou amitié bien définie,

c'était tout bonnement vieille habitude d'obéir.

On choisit un quartier modeste, de l'autre côté de la Seine, et madame

la marquise d'Urgel y prit un appartement à son nom.

L'endroit choisi fut cette partie du quartier Saint-Germain qui n'est

déjà plus la patrie des écoles turbulentes, mais qui n'est pas encore

tout à fait le noble faubourg.

A l'entrée de la rue Sainte-Marguerite, du côté de l'Abbaye, il y

avait une maison d'honnête apparence qui semblait vraiment faite pour

une vertueuse dame et sa pupille. Ce fut dans cette maison que Lola

prit ses quartiers, et nos trois compagnons, quittes de soucis, purent

donner tous leurs soins à l'amélioration de leur industrie.

La matinée s'avançait: le chevalier de las Matas et le comte de

Manteïra étaient encore en robe de chambre, mais le baron de Bibander

s'occupait déjà de sa toilette.

Le chevalier était assis, les pieds au feu, devant une petite table

portant tout ce qu'il fallait pour écrire. Il avait sous la main une

large feuille de papier, couverte d'écritures et de chiffres. Autour

de lui s'ouvraient quatre ou cinq ouvrages d'arithmétique et d'algèbre

qu'il consultait d'un air fort entendu.

De l'autre côté du foyer, M. le comte de Manteïra fumait sa pipe en

biseautant fort adroitement un jeu de cartes.

Le baron de Bibander se tenait à l'autre extrémité de la salle devant

une glace, où il se mirait avec une complaisance extrême.

Ils étaient vraiment assez bien déguisés tous les trois. La barbe et

les cheveux longs allaient parfaitement à la figure pâle de Robert,

qui était un fort passable cavalier espagnol. L'Endormeur, lui, avait

été obligé de raser ses cheveux d'un blond tirant sur le roux et de se

munir d'une perruque noire pour se donner une physionomie portugaise.

Il avait teint, en outre, sa barbe, et son meilleur ami aurait eu

quelque peine à le reconnaître. Quant à Bibandier, ces quelques

semaines d'abondance l'avaient refait si bellement, qu'à la rigueur

son embonpoint nouveau aurait pu seul lui servir de masque.

Son teint, naguère si jaune, fleurissait maintenant; ses joues

décharnées s'étaient arrondies. Il commençait même à prendre du ventre.

—Ah çà!... dit Blaise en passant l'ongle sur la tranche de son jeu de

cartes, est-ce que tu n'as pas bientôt fini de mettre ton corset, M. le

baron?

—C'est étonnant comme j'engraisse!... répliqua Bibandier en se

souriant à lui-même dans le miroir; mais j'avais dit à ce coquin de

coiffeur de venir mettre des papillotes à ma barbe... vous verrez que

le drôle me fera faux bond!

—Américain!... dit Blaise.

Robert leva la tête en sursaut.

—Regarde donc un peu M. le baron... est-ce que tu ne le trouves pas

plus laid encore qu'autrefois?

—Beaucoup plus laid, répliqua Robert qui se renfonça aussitôt dans son

algèbre.

Bibandier fit une pirouette et haussa les épaules.

—Mes petits, murmura-t-il, on vous laisse dire... vous êtes jaloux, ça

se voit.

Il continua de se sangler à tour de bras et de faire exécuter à sa

grande figure hâlée toutes sortes de grimaces mignonnes.

Il mettait à se trouver charmant une bonne foi non suspecte.

—Voilà le jeu arrangé!... dit Blaise; si tu avais le temps de me

montrer un peu à faire danser Sa Majesté, Américain?

Robert fit un geste d'impatience.

—Tu vois bien que je suis perdu au milieu de mes chiffres...,

répliqua-t-il; chaque fois que tu viens me conter comme cela quelque

fadaise, je suis obligé de recommencer des calculs du diable... Sans

toi, étourneau que tu es, je tenais ma martingale!...

—Ah! ah!... fit l'Endormeur, un bel oiseau que ta martingale!...

mets-lui un grain de sel sur la queue!

—Voyons! s'écria Robert; veux-tu me laisser en paix oui ou non?

Blaise se reprit à battre ses cartes biseautées.

—Sois calme, Américain, dit-il; on respecte ta martingale, mon fils...

et on va tâcher de travailler tout seul.

Il étala ses cartes sur un coin de table et commença une série de tours

d'adresse qui n'étaient pas sans mérite.

On frappa doucement à la porte.

—Ah! fit Bibandier avec joie; voilà mes papillotes.

Blaise avait abrité lestement son jeu de cartes dans la manche large de

sa robe de chambre.

La porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître un museau long et jaunâtre,

tenant par un énorme col de crinoline à un uniforme de soldat du centre.

L'Alsace seule a le secret de produire ces excellentes têtes de

troupiers, toutes en menton, et dont les joues, le nez, le front

semblent se reculer humblement pour faire ressortir deux triomphantes

mâchoires, capables d'exterminer une armée de Philistins.

—Ah!... dit Bibandier désappointé. Ce n'est que mon maître

d'allemand... Bonjour, Graff.

Le soldat porta la main à son shako.

—Ponchur, messié, et la gombagnie..., dit-il en entrant. Ça fa-t-il

gomme fus fulez?...

—Ça fa gomme nus fulons, répliqua le noble baron Bibander.

—Pas mal, pas mal!... fit Blaise... Seulement ça ne me paraît pas

assez senti... J'ai eu un portier qui était de Colmar et qui disait: Ça

fa-t-il gômme fi filez?

—Voyons!... s'écria Bibandier, tout ça dépend des dialectes... Il ne

s'agit pas de plaisanter ici... Vous autres, vous en prenez à votre

aise... Toi, M. le Portugais, tu n'as qu'à nasiller comme un canard et

à mettre de la bouillie dans ta bouche pour prononcer les s... Vous,

seigneur chevalier de las Matas, il vous suffit d'enfler les mots comme

un marchand de vulnéraire et de gasconner un peu en faisant ronfler les

nasales... Ah! si je n'étais qu'une Essépagnoleu ou un Pourteungais,

ajouta-t-il en nasillant à outrance, mon rôle serait bien facile...

Mais un baron du saint-empire, morbleu!...

—Morplé!... si ça fus est écâl..., dit Graff.

—Je commence à être pas mal fort..., reprit Bibandier; mais cet

Alsacien manque de méthode.

—De guoi? demanda Graff.

—De méthode! mon brave ami... Et cela tient à ce qu'on a négligé ton

éducation première... Est-ce que tu saurais me mettre des papillotes,

toi?

—Je grois pien! répliqua le soldat; ché suis lé pârpier di pâtaillon.

—Répétez cela! M. le baron, s'écria Blaise; voilà une phrase qui

contient en germe tous les principes du baragouinage.

Mais le baron était allé chercher du papier à papillotes.

L'Alsacien riait.

—Si ché sais mettre les babiotes, répétait-il en montrant son énorme

mâchoire; ché suis né tans les babiotes..., mon bère était pârpier...

mon crand-bère il était aussi pârpier..., le bère de mon crand-bère...

—Et ainsi de suite, interrompit Blaise.

—_Ia, graff!_ dit le soldat en se mettant au port d'armes.

Il se tut durant un instant, mais cette coïncidence qui faisait un

même mot de son nom à lui et du titre du prétendu Portugais lui sembla

probablement très-bouffonne, car ses deux grandes mâchoires s'ouvrirent

de nouveau.

—_Ia_, Graff!... répéta-t-il; fus êtes _graff_... moi ché suis

Graff, burguoi je m'abèle Graff... mais fus c'est bârce que fus êtes

_graff_..., fus gombrenez?

—Parfaitement..., dit Blaise.

Robert se frappait le front et perdait le fil de ses calculs.

—En besogne! s'écria Bibandier qui apportait une main de papier à

papillotes.

Il s'assit devant la glace, et Graff s'empara de sa tête poilue.

Tout en maniant la chevelure épaisse et rude de M. le baron, l'Alsacien

répétait entre ses dents:

—Si ché gonnais lés babiotes! Mon bère était pârpier... mon

crand-bère...

—Allons, Graff!... dit Bibandier, faisons d'une pierre deux coups:

donne-moi ta leçon!

—Che feux pien... Dâgez te faire adention... Si fus endrez chez dés

pourgeois, fus tites: Ponchur, messié, mestâmes...

—Ponchur, messié, mestâmes, répéta Bibandier.

—Et la gombagnie, ajouta Graff.

—Et la gombagnie, ajouta également le baron. Après?

—Abrès, fus tites: Il vait crand jaud!...

—Il vait crand jaud.

—U bien: Il vait crand vroid!...

—Il vait crand vroid...

—Ein vroid te gien, Matâme, ou messié!

—Assez là-dessus!... Après?

—Abrès, fus tites: matâme, aimez-fus pien à brentre eine temi-dasse

abrès le tîner?

Le baron, docile, répéta encore cette phrase tant bien que mal.

—Après?

Graff se gratta le front.

—Abrès... abrès... fus tites: Matâme, aimez-fus pien à brentre eine

betite ferre abrès vodre temi-dasse?

—Le café et le pousse-café..., dit Blaise.

—Impossible de s'y retrouver! grommela Robert.

—Messié Pipandre, reprit Graff, fos babiotes sont insdallées.

Bibandier était charmant, la tête couronnée de papier rose.

Durant une bonne minute, il fit à son image reflétée par la glace des

yeux en coulisse, puis il se pencha vers son professeur alsacien.

—Et quand on veut faire la cour à une femme..., prononça-t-il tout

bas, que faut-il dire?

—Ah tâme!... répliqua Graff avec embarras, fus tites: Mâtemoiselle,

fulez-fus brentre guelgue josse tessus le gontoir?

Blaise battit des mains et cria bravo.

—Imbécile!... s'écria Bibandier, est-ce que les duchesses à qui je

fais la cour prennent des petits verres sur le comptoir?...

—Ché sais bas, moi, messié Pipandre...

—Tu n'as donc aucune idée de ce que c'est qu'une femme du grand

monde?... Va-t'en! On n'a plus besoin de toi!

Graff remit son shako sur sa tête plate et rase, mais il ne se pressa

point de sortir.

—Eh bien?... fit le baron.

—C'est que, messié Pipandre, répliqua l'Alsacien qui remonta

timidement sa buffleterie, fus m'afiez bromis eine betite à-gonte...

—C'est juste, dit Bibandier qui fouilla dans sa poche.

Puis il ajouta:

—Mais je n'ai que des billets de banque, mon fils... ce sera pour une

autre fois.

Le pauvre Graff salua à la ronde d'un air résigné.

—Ponsoir, messié..., dit-il, et la gombagnie.

A peine fut-il sorti que M. le chevalier de las Matas se leva

brusquement et frappa un grand coup de poing sur la table.

Archimède devait avoir cet air radieux lorsqu'il parcourut, dans son

négligé historique, les rues de Syracuse étonnée.

—Je la tiens!... s'écria-t-il; je la tiens!...

—Ta martingale?... demandèrent à la fois Blaise et Bibandier.

Robert s'essuya le front.

—Ça n'a pas été sans peine!... répliqua-t-il; mais, de par tous les

diables, Montalt me la payera mon pesant d'or!...

II

LA MARTINGALE.

Blaise et Bibandier avaient l'air également incrédule.

—Américain, dit Blaise, tu as du talent pour ce qui est des cartes...

ça, c'est une chose incontestable... mais voilà bien des fois que tu la

trouves ta martingale!

—Ta martingale..., fit observer Bibandier, c'est comme le merle blanc

ou le trèfle à quatre feuilles.

Il s'occupait en ce moment de boutonner, par-dessus son pantalon d'un

bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés.

—Vous n'entendez rien à tout cela!... s'écria M. le chevalier de las

Matas. Je connais maintenant Berry Montalt comme si je l'avais inventé,

voyez-vous... J'ai cru d'abord qu'il faisait un peu comme nous et que

sa grande fortune était dans les nuages... mais j'avais tort de croire

cela... Il est riche... il est puissamment riche!... Et tout ce que

possédait ce pauvre diable de Penhoël n'aurait pas pu fournir à milord

son argent de poche seulement!

—Ça ne prouve pas que tu aies trouvé ta martingale?... dit l'Endormeur.

—Attends donc!... Quant à savoir d'où lui vient cette grande fortune,

je m'en doute... A Londres on n'a pas besoin d'être un aigle pour

faire des coups de tous les diables, et je veux être pendu si Montalt

a jamais vu son iman de Mascate autre part que dans l'histoire des

voyages... Il aura eu de la chance... Il sera tombé sur une bonne

affaire... Et puis l'air de Londres lui aura semblé malsain...

—Si c'est comme cela, interrompit le baron qui mettait ses soins à

nouer autour de son cou osseux une cravate de satin blanc à raies

couleur de feu, il n'y a rien à faire!

—Par exemple!... s'écria Robert, c'est justement ces hommes-là que

j'aime!... Si Montalt était un honnête gentleman comme il veut bien le

dire, on n'aurait pas trouvé tout de suite son côté faible... mais j'ai

causé avec lui... je l'ai retourné en tous sens... Croyez-moi, Montalt

est des nôtres... Il n'a ni foi ni loi... Et après deux ou trois verres

de punch il faut voir sa face d'Anglais s'épanouir quand on lui raconte

un bon tour!... La seule différence qu'il y ait entre lui et moi, c'est

que j'ai soulevé des montagnes pour gagner quelques misérables sous,

tandis qu'il n'a eu qu'à se baisser probablement pour ramasser des

millions... Car il a des millions, et l'histoire est assez singulière.

—Je sais... je sais, interrompit Blaise. La petite boîte de sandal,

dont le couvercle est en diamants... c'est peut-être du stras.

—Mon bonhomme, dit Robert avec gravité, l'autre soir, Montalt avait

perdu cinquante et tant de mille francs au trente et quarante des

étrangers... Je l'ai vu se lever et se rendre dans un coin de la

chambre... Il nous tournait le dos... Il a pris dans sa poche un objet

que je n'ai pas pu apercevoir; mais c'était la fameuse boîte, j'en suis

sûr!

—C'est une idée à toi..., interrompit Bibandier.

—Après?... dit Blaise.

—Si c'est une idée à moi, jugez-en, reprit Robert; cet objet

mystérieux dont je vous parle il l'approcha de sa bouche et l'on

entendit un petit bruit sec comme s'il eût cassé un morceau de sucre

avec ses dents... L'instant d'après il revint et dit au banquier:

«—Je n'ai pas d'argent sur moi, voulez-vous m'escompter cela?»

Robert s'arrêta.

—Et qu'est-ce que c'était que cela? demandèrent Blaise et Bibandier.

—Cela, c'était un petit morceau de stras, comme dit M. le baron, sur

lequel le banquier du cercle des étrangers compta soixante-sept billets

de mille francs à Berry Montalt... Sonne un peu, l'Endormeur, et dis

qu'on apporte du vin chaud... nous avons à causer de nos affaires

aujourd'hui... et il faut tâcher d'en causer le plus gaiement possible.

—Ça va-t-il durer beaucoup? demanda le baron Bibander qui dirigeait

vers ses deux oreilles les bouts aigus de sa flamboyante cravate.

—N'avons-nous pas de temps?... répliqua Robert.

—C'est que..., dit l'ancien uhlan avec un joli sourire de jeune fat,

j'ai reçu ce matin de mon coquin de tailleur une polonaise dans le

dernier goût... J'aurais voulu me montrer un peu au Palais-Royal et

sur le boulevard, pour voir l'effet.

—Tu te montreras demain.

—Sans doute... Mais demain, mon coquin de tailleur aura peut-être

livré d'autres polonaises pareilles à la mienne... de sorte que je me

trouverai en danger de croiser sur ma route le premier faquin venu

habillé tout comme moi.

—Ce sera piquant pour le faquin, grommela Blaise. Joseph, ajouta-t-il

en s'adressant au garçon qui entrait, un bol de vin chaud pour M. le

chevalier, et du punch pour moi.

—Et pour M. le baron?... demanda le garçon.

Bibandier se gratta l'oreille.

—Le punch... le vin chaud..., murmura-t-il, ça fait monter le sang à

la tête... et vous devenez rouges comme des homards... Moi, j'aime les

teints pâles... Joseph, vous me donnerez un bichof.

—Ah çà!... dit Blaise quand le garçon fut parti, tu oublieras donc

toujours que tu es Allemand, toi?

Bibandier s'élança vers la porte.

—Endentez-fus?... cria-t-il à travers les escaliers. Chossèphe!... fus

mé tonnerez eine pichof!

Ayant ainsi réparé très-adroitement son étourderie, M. le baron revint

s'asseoir au devant de sa glace.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3 · 第 8 / 10 段