—C'est moi, Étienne! cria-t-on à travers la porte. Ouvre vite... je
tombe de lassitude.
Étienne s'élança; il ne pouvait en croire ses oreilles. La porte
s'ouvrit; Roger était dans ses bras.
—Déjà!... dit le jeune peintre, quand la première émotion passée lui
permit de parler.
—Mon pauvre ami, répliqua Roger, tu avais deviné juste... on m'a
renvoyé comme toi... Mais sois tranquille... ta commission est faite
tout de même... Avant de partir, j'ai écrit une longue lettre à
Cyprienne... et Dieu sait que j'ai parlé de toi encore plus que de moi!
—Merci..., dit-il, mais pouvait-on croire que mes craintes se
réaliseraient sitôt?... Toi, mon pauvre Roger, qu'on aimait tant au
manoir de Penhoël!...
—On m'aimait, je le crois, et je n'en veux pas aux maîtres du manoir,
car ils ont dû me défendre tant qu'ils ont pu contre la haine des
étrangers... mais ils ne sont pas les plus forts, maintenant... et ce
qui me désole, Étienne, c'est de n'être plus là pour veiller au besoin
sur ceux que nous aimons.
—As-tu donc appris quelque chose depuis mon départ?
—J'ai quitté Redon deux heures après toi... mais, pendant ces deux
heures, j'ai causé avec le vieux Géraud... Il paraît que les affaires
de Penhoël sont dans un bien triste état!... Géraud ne m'a pas dit tout
ce qu'il sait, car sa discrétion égale son dévouement... mais le peu
qu'il m'a confié donne déjà bien à réfléchir!... Figure-toi que Penhoël
en est réduit, et cela depuis longtemps, à emprunter de l'argent au
vieil aubergiste.
—Ils l'ont ruiné, murmura le jeune peintre.
—Ils l'ont ruiné!... répéta Roger; et je me trouble en songeant que
Cyprienne et Diane n'ont pas d'autre ressource en ce monde que l'appui
de René de Penhoël.
Les deux amis étaient assis l'un près de l'autre sur le lit d'Étienne;
il y eut un silence; tous deux baissaient la tête et se donnaient à
leurs réflexions tristes.
—Mais foin de l'inquiétude! s'écria tout à coup Roger en sautant sur
ses pieds; Penhoël a toujours bien quelques mois devant lui... pendant
ce temps, nous travaillerons... Et si Dieu nous aide, les deux filles
de l'oncle Jean n'auront plus besoin de la protection de personne...
Fais-moi servir à souper, veux-tu? car j'ai dépensé mon dernier sou en
route et j'ai une faim de possédé!
Étienne sonna, et Roger fut bientôt devant les restes à demi froids du
repas des voyageurs.
—Tout n'est pas malheur..., reprit-il la bouche pleine, et j'ai à
remercier le hasard qui m'a fait te rejoindre enfin!... Si je t'avais
manqué ici, j'étais un homme perdu... Impossible d'aller en avant ou
de retourner en arrière... car j'ai laissé ma montre à Penhoël, et mon
costume de chasse ne vaut pas un louis... Vive la cuisine d'auberge, ma
foi!... c'est détestable, et cela se mange avec un plaisir!...
—Parlons donc un peu du manoir..., dit Étienne.
—Non pas!... J'ai besoin de tout mon courage pour achever ces
côtelettes... Verse-moi plutôt un verre de vin... Mon pauvre Étienne,
ma gaieté te blesse peut-être, mais je suis si content de t'avoir
retrouvé!... Le commencement de mon tour de France a été rude,
vois-tu!... De Redon à Rennes, je suis allé tantôt à cheval, tantôt à
pied, tantôt en charrette... A Rennes, je pensais bien te rattraper;
mais la diligence était partie depuis deux heures... J'ai pris la
petite voiture de Vitré... une boîte antique, spécialement destinée à
transporter les solennels bourgeois de ladite ville et leur famille.
A Vitré, même histoire, tu venais de partir!... J'avais encore deux
écus de six livres... j'ai pris un cheval vitriais qui portait la tête
basse entre ses jambes poilues, et dont la queue rouge eût fait honte
à la chevelure d'Absalon... Pauvre bête! j'ai violemment dérangé ses
habitudes en la faisant galoper six heures durant... A quatre lieues
de Laval, elle est tombée devant un bouchon où je l'ai laissée à la
grâce de la cabaretière... Quatre lieues, cela se fait à pied quand on
sent un ami au bout du voyage... Je suis arrivé, je t'ai embrassé, j'ai
soupé... A ton tour de me conter tes aventures!
L'histoire d'Étienne ne fut pas longue apparemment, car une demi-heure
après, nos deux amis dormaient tranquillement côte à côte.
Le lendemain matin, un domestique de l'hôtel vint frapper à la porte et
prévenir M. Moreau que milord l'attendait pour déjeuner.
—Qu'est-ce que c'est que milord?... demanda Roger.
—C'est ce singulier personnage dont je t'ai parlé hier..., répondit
Étienne.
—Ah! ah!... l'ennemi des gentilshommes, des Bretons et des femmes!...
le général en chef des armées du roi de je ne sais où!... Je serai
enchanté de faire son illustre connaissance.
—Ne va pas te moquer! interrompit Étienne; le coupé lui appartient
jusqu'à Paris, et la voiture est pleine... Si tu n'as pas le bonheur de
lui plaire, tu peux être bien sûr d'avance que tu resteras à Laval.
Les deux jeunes gens étaient habillés; ils descendirent au salon.
—Milord, dit Étienne, encouragé par les bontés que vous avez bien
voulu me témoigner...
Montalt lui prit la main et la secoua rondement.
—Que le diable vous emporte!... s'écria-t-il. Hier soir, vous me
parliez comme il faut... Une nuit a-t-elle suffi pour nous replonger
jusqu'au cou dans l'ennui des cérémonieuses formules?... Mais qui
avons-nous là?
Étienne se tourna en souriant vers Roger.
—J'ai l'honneur de vous présenter Pylade..., dit-il.
—Oh! oh!... fit gaiement Montalt, le vrai Pylade?
—Le vrai Pylade.
—Le compagnon des courses poétiques dans la grande allée des
châtaigniers, l'enfant du romanesque manoir... l'amoureux de l'autre
ange! M. Roger, nous savons du moins votre nom de baptême... Soyez le
très-bien venu... Au lieu de deux amis nous serons trois, voilà tout!
Il tendit la main à Roger qui se prêtait de la meilleure grâce du monde
à cet accueil, moitié moqueur, moitié cordial.
Roger, bien plus qu'Étienne, était fait pour les brusques liaisons
d'aventures.
A la fin du déjeuner, vous eussiez dit une petite famille, composée de
deux neveux parfaitement insoumis, et d'un oncle trop jeune pour parler
en sage.
On se remit en route sous de joyeux auspices, non sans avoir fait
sauter deux ou trois bouchons de champagne. (Il y a du champagne à
Laval.) Nos trois compagnons étaient d'une gaieté folle, et, durant
cette journée, il se dit dans le coupé de la diligence des choses
extrêmement jolies.
Roger, peut-être parce qu'il avait été prévenu d'avance, ne se montra
point trop scandalisé des hérésies de Montalt en fait de sentiment. Il
était placé entre Étienne et le nabab; lorsque les deux adversaires
discutaient, il jugeait les coups. Bien qu'il donnât le plus souvent
raison à Étienne, parfois, nous devons le dire, la facile morale de
Montalt trouvait un écho au fond de sa nature un peu molle et sensuelle.
Étienne, au contraire, demeurait ferme comme un roc; toute l'éloquence
du nabab se brisait contre sa vertu héroïque.
Les heures passaient vives et rieuses.
La Concurrence se montrait encore quelquefois aux relais, où elle
prenait pour un instant les devants. Montalt ne manquait jamais alors
de lancer un avide coup d'œil à la rotonde. Roger aussi regardait de
tous ses yeux, car on lui avait fait un ravissant tableau des deux
petits chapeaux de paille. Mais, précisément depuis que Roger était
venu se mettre en tiers dans le coupé, les deux jeunes filles ne
montraient plus la même confiance.
Pendant la première partie de la route, et tant que le nabab avait été
seul à les poursuivre de ses œillades, les deux petits chapeaux de
paille s'étaient montrés bien des fois à la portière de la rotonde.
Maintenant que Roger regardait aussi, elles affectaient de se cacher.
Leur portière restait obstinément fermée, en dépit de la chaleur, et
Roger, malgré son envie, n'eut pas une seule occasion de les entrevoir.
La journée avait passé comme un rêve; le nabab, quand il lui plaisait
de mettre de côté ses paradoxes favoris, racontait, avec une verve
entraînante, de ces histoires étranges qui réveilleraient la curiosité
d'un mort. Il avait tant vu de choses et tant parcouru de pays! Les
fabuleuses légendes de l'Inde prenaient, en passant par sa bouche,
un attrait nouveau; et quand il peignait à grands traits les mœurs
inconnues de ces lointaines régions où s'était écoulée la moitié de sa
vie, les deux jeunes gens immobiles et bouche béante ne pouvaient point
se lasser de l'écouter.
Quand on eut laissé derrière soi Alençon, Dreux, Mortagne, quand on vit
prochaine la fin du voyage, Étienne et Roger furent pris d'un sentiment
de tristesse, à la pensée de la séparation.
Les idées de Montalt se portaient peut-être vers le même sujet, car
depuis quelques minutes il gardait le silence, contemplant tour à tour
les deux jeunes gens avec une expression de mélancolie.
—A quoi pensez-vous, milord?... dit enfin Roger.
—Je pense, répliqua Montalt, que voilà deux beaux garçons, loyaux,
intelligents, braves tous deux, je voudrais en faire la gageure!...
ayant enfin tout ce qu'il faut pour faire leur chemin dans le monde...
et que ces deux enfants-là se sont attachés, de gaieté de cœur, une
pierre au cou...
—Comment donc?... voulut dire Roger.
—Ne vois-tu pas, s'écria Étienne, que milord remonte sur son dada...
Il veut parler de nos amours!
—C'est vrai, mon cher ami... et je donnerais beaucoup pour avoir
tort... Vous, Étienne, vous avez du talent, j'en suis sûr.
—Vous êtes bien bon...
—Laissez!... Vous, Roger, vous êtes un spirituel enfant, et votre
caractère aimable vous ouvrirait toutes les portes... Vous m'avez
confié que vous étiez pauvres tous les deux... Écoutez-moi, je ne
raille plus... Vous allez commencer une lutte dont l'issue sera votre
bonheur ou votre malheur... Quand on marche au combat, dites-moi,
est-ce l'instant de se lier bras et jambes?
—C'est le moment de prendre un drapeau, interrompit Étienne vivement;
quelque chose qui vous guide dans la bonne chance et qui vous soutienne
dans la mauvaise... Nous ne sommes pas des philosophes, nous,
milord!... Nous sommes cousus de préjugés, vous savez bien!... Faire
fortune ne serait pas un but pour nous, si nous n'avions pas à partager
avec quelqu'un de cher le bonheur conquis par nos efforts...
Roger serra la main d'Étienne comme pour dire: «Il a parlé pour nous
deux.»
—C'est bien là le diable!... soupira Montalt; ce sont toujours les
cœurs généreux qui tombent dans ce travers!... Ah! si j'avais à
convertir certains jeunes messieurs sachant compter et ne sachant que
compter, ma besogne serait bientôt faite... Mais, répondez, avez-vous
confiance en moi?
—Certainement.
—Eh bien! je vous affirme du fond de ma conscience que l'amour, comme
vous l'entendez, est un obstacle qui arrête tout élan, un fardeau qui
accable toute vigueur, un poison qui énerve et qui tue...
—Mais je sens le contraire en moi!... s'écria Étienne qui mit la main
sur son cœur; l'amour, comme je l'entends, est un aiguillon pour le
courage, un cordial pour l'âme qui faiblit, un appui pour la volonté
qui cède...
—Enfants!... enfants!... murmura Montalt d'un ton sérieux, je parlais
de la pierre qu'un malheureux se met au cou pour se noyer... De
toutes les pierres, la plus lourde, la plus tenace, la plus mortelle,
croyez-moi, c'est une femme aimée...
Étienne savait désormais le moyen de clore ces discussions sans issue.
—Vous parlez en homme qui a fait de cruelles expériences...,
répliqua-t-il.
Le nabab sauta comme s'il eût trouvé la pointe d'un poignard sous le
coussin de la diligence.
—Nous avons donc un petit peu de mauvaise foi malgré notre vertu, mon
jeune camarade?... dit-il avec impatience. Faut-il vous répéter encore
que je n'ai jamais aimé?... S'il en fallait une preuve, j'ai fait
fortune, moi!... mais j'ai vu de si terribles exemples! j'ai vu des
cœurs si robustes anéantis et broyés!...
Il passa la main sur son front. On eût dit qu'il allait parler encore,
mais sa tête se pencha sur sa poitrine, et il garda le silence.
Au bout de quelques minutes, il se redressa. La sombre expression qui
était naguère sur ses traits avait disparu pour faire place à une
gaieté communicative.
—Eh bien! mes fils, s'écria-t-il, gardez vos infirmités... Il m'est
évident que votre commune maladie ne peut pas être traitée par des
remèdes violents... il faut un régime... je serai votre médecin malgré
vous... Et, en attendant, nous commencerons tout doucement notre petite
fortune.
Étienne et Roger le regardaient sans oser l'interroger.
—Mon majordome m'a précédé à Paris..., reprit Montalt, je pense que
nous allons le trouver au bureau des messageries, où il m'attend sans
doute comme c'est son devoir... Il a dû m'acheter un hôtel... quelque
chose de très-beau... le prix m'est indifférent... J'aurai besoin d'un
peintre pour décorer mes salons...
—Ah! milord! interrompit Étienne avec émotion, je ne suis qu'un
apprenti dans mon art... et vous ne connaissez rien de moi...
—Je vous dis que vous avez du talent!... Est-ce que vous allez me
refuser?
—J'en réponds, moi, qu'il a du talent!... s'écria Roger en prenant
la main de Montalt; vous êtes un noble cœur, milord... et si Étienne
refuse, je me brouille avec lui pour tout de bon!
—J'accepte..., dit le jeune peintre à voix basse.
—Et moi je vous remercie, mon ami... Quant à notre joyeux camarade
Roger...
—Ah! par exemple, quant à moi, interrompit celui-ci en secouant la
tête, vous serez bien habile, milord, si vous pouvez trouver ce à quoi
je suis bon... Je ne sais rien faire.
—Ce sont les paresseux qui disent cela, M. de Launoy!... Si vous
vouliez accepter près de moi, votre ami, une position dont je
n'abuserais jamais, je vous jure... j'ai absolument besoin d'un
secrétaire.
Roger avait des larmes dans les yeux. Mais le nabab semblait plus ému
que lui encore.
—Je sais bien..., reprit-il avec un embarras qui avait sa source dans
la plus exquise des délicatesses, qu'un jeune homme bien né... habitué
jusqu'à présent à une vie... mais, je vous le répète... je suis votre
ami avant tout.
—Milord... milord! interrompit Étienne, vous voyez bien que Roger
accepte... et qu'il est heureux comme moi de ne pas se séparer de vous.
—Est-ce ainsi?... s'écria joyeusement le nabab; eh bien! je ne sais
pas comment vous remercier, mes amis!... Et je ne donnerais pas pour
mille guinées la bonne fantaisie que j'ai eue de m'embarquer dans
cette diligence!... Ah! vous serez mes fils et mes frères... et, si
vous voulez, jamais nous ne nous séparerons!
—Jamais! répétèrent Étienne et Roger tandis que leurs mains étaient
dans celles de Montalt.
La diligence venait de s'arrêter à la barrière de Passy. La
Concurrence, arrêtée un instant auparavant, subissait, la première,
la visite de la douane. Les voitures se touchaient de telle sorte que
la portière de la Concurrence était à un demi-pied seulement de la
portière du coupé.
Le store qui cachait les deux petits chapeaux de paille restait clos
hermétiquement.
Mais, à l'instant où la petite voiture s'ébranlait, laissant la
diligence subir la visite à son tour, une main mignonne souleva le
store baissé, et deux papiers, jetés adroitement, tombèrent aux pieds
de nos trois voyageurs.
Ce fut Montalt qui les ramassa.
—Enfin!... s'écria-t-il; elles nous donnent signe de vie!... Je savais
bien que mes œillades ne pouvaient pas être perdues!
Ses yeux tombèrent sur les deux papiers, et il fit un geste de
désappointement comique.
—Oh! les femmes!... les femmes!... reprit-il; toujours le même esprit
contrariant et à l'envers!... C'est moi qui les ai regardées... et
c'est vous, mes amis, qu'elles choisissent!
—Nous?... dirent en même temps les deux jeunes gens.
—Elles se seront procuré vos noms, poursuivit le nabab, auprès du
conducteur à Laval ou à Alençon... Ce qui est certain, c'est que vos
noms sont sur les adresses...
L'un des billets portait, en effet: _A M. Étienne Moreau_. L'autre: _A
M. Roger de Launoy_.
On en fit l'ouverture. Ils étaient tous deux pareils et contenaient ces
seuls mots:
«Ce soir, à huit heures, devant l'église Notre-Dame.»
Les billets portaient la même signature, tracée par deux mains
différentes; on lisait au bas de chacun d'eux: «BELLE-DE-NUIT.»
Si Étienne et Roger avaient quitté un jour plus tard le manoir de
Penhoël, ce mot: _belle-de-nuit_ aurait fait sur eux une impression
bien pénible. Tout de suite leur mémoire eût évoqué la légende douce
et triste que Cyprienne et Diane chantaient si souvent naguère; ils
eussent songé aux deux pauvres filles mortes...
Mais ils ne savaient rien. Quand ils avaient vu pour la dernière fois
Diane et Cyprienne, elles dansaient, riantes et belles, au salon de
verdure. Ils ne virent rien sous cette appellation mystérieuse, sinon
quelque voluptueux défi et un commencement d'aventure.
—_Belle-de-nuit!_... murmura le nabab; c'est très-joli, cela... c'est
de la fine fleur de poésie!... Pourtant, nous avons affaire à des
provinciales renforcées, puisqu'elles donnent rendez-vous à Notre-Dame.
Elles croient sans doute que tout le monde va se promener là, le soir,
comme on fait devant l'église de leur bourgade... C'est égal, vous êtes
d'heureux coquins!
—Nous n'irons pas..., dit Étienne.
Roger fit une légère moue.
—Bravo! s'écria Montalt; don Quichotte n'aurait pas mieux dit!...
—Je ne verrais pas grand mal..., commença Roger.
Étienne se pencha à son oreille.
—A l'heure qu'il est, murmura-t-il avec reproche, Cyprienne relit
peut-être ta lettre en pleurant...
—Nous n'irons pas! répéta résolûment Roger.
—Alors, dit le nabab, il faudra donc que j'y aille, moi!...
* * * * *
Quelques minutes après, on arrivait à la cour des messageries, où M.
Jones, le majordome de milord, attendait son maître, en bel habit noir
et chapeau bas.
Roger, Étienne et le nabab montèrent, de compagnie, dans une élégante
calèche qui les emporta, au galop de deux chevaux magnifiques, vers le
faubourg Saint-Honoré.
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.
QUATRIÈME PARTIE.
PARIS.
I
TROIS GENTILSHOMMES.
On avait vu s'établir, depuis six semaines ou deux mois, au grand hôtel
des Quatre Parties du monde, situé rue de Valois-Batave, devant le
Palais-Royal, une colonie composée d'étrangers assez marquants.
Ils étaient trois hommes et deux femmes, sans compter les domestiques,
et vivaient en famille, bien qu'ils portassent tous des noms
différents.
En 1820, les hôtels nombreux, groupés autour du Palais-Royal étaient
encore habités presque exclusivement par ce peuple cosmopolite de
joueurs et de viveurs qu'attiraient la roulette et la gloire européenne
des déesses parquées dans les galeries.
Le Palais-Royal était le centre des joyeux mystères; les goutteux
de province en parlaient avec onction à leurs coquins de neveux. Sa
renommée était aussi brillante aux froides rives de la Néva qu'aux
bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guinées; Vienne,
Berlin, l'Italie, envoyaient à ce temple, ouvert à tous les désirs,
d'innombrables dévots. Les sauvages de l'Amérique en racontaient
les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres
d'eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret
espoir que c'était là précisément le paradis annoncé par le prophète.
Dans ce monde bigarré qui se renouvelait sans cesse aux abords du
Palais-Royal, il y avait presque autant de véritables grands seigneurs
que d'aventuriers de bas lieu, et certes, il était bien difficile de
reconnaître les uns d'avec les autres; aussi ne se donnait-on point
pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait
à tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, où
l'égalité sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques,
était religieusement pratiquée.
On ne divisait point les hommes en chrétiens et en païens, en
royalistes et en libéraux, en nobles et en vilains; il y avait
seulement des bourses vides et des bourses pleines.
Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut; les bourses
vides donnaient droit au titre de polisson.
Et comme le hasard régnait là en dieu unique et suprême, tout polisson
pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et réciproquement.
Quant à la morale, on ne s'en occupait guère. Chez les maîtres
d'hôtel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu'à exiger un
passe-port.
C'était le comble. Il va sans dire qu'on n'avait point la folle idée de
s'enquérir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux,
ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir à
quelle source abondante et cachée le prince ***ski puisait ses billets
de banque.
Dans une société, constituée sur ce pied de libérale tolérance, la
petite colonie de l'hôtel des Quatre Parties du monde devait jouir
d'une considération très-distinguée. Il y avait, en effet, de l'argent
dans la caisse commune; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on
dînait royalement, et la gêne n'avait pas encore montré une seule fois
son menaçant bout d'oreille.
Aussi nos cinq étrangers n'étaient-ils pas de ces émigrants à
la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils
voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et
cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves
intérêts.
Le chevalier de las Matas préparait la révolution qui chassa Ferdinand
de Madrid; le comte de Manteïra jetait les bases de la charte
portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux
libéraux de France les précieuses idées de l'illuminisme allemand.
Avec eux voyageait madame la marquise d'Urgel, veuve d'un grand
d'Espagne de première classe et sœur du chevalier de las Matas. Cette
marquise était une adorable femme, ardente comme une Andalouse et pas
plus cruelle qu'une Parisienne.
Elle n'avait habité l'hôtel que durant un mois ou cinq semaines; après
quoi on l'avait vue partir avec une jeune dame, dont il nous reste à
parler. Elle demeurait maintenant dans un autre quartier, mais elle
venait plusieurs fois par jour à l'hôtel.
La jeune dame qui l'avait suivie, et que nous devons faire connaître
aussi au lecteur, semblait à peine sortie de l'enfance. A l'hôtel des
Quatre Parties du monde, on n'avait fait que l'entrevoir au moment de
l'arrivée. Depuis lors, elle n'avait pas quitté sa chambre une seule
fois.
Elle était souffrante, sans doute, et c'était la camériste de madame la
marquise qui seule avait le droit de lui donner des soins.
Les gens de l'hôtel parlaient quelquefois entre eux de cette jeune dame
autour de qui tombait comme un voile mystérieux. Bien qu'on ne l'eût
aperçue qu'une seule fois, chacun se souvenait de sa beauté douce et
vraiment exquise. En traversant les corridors pour se rendre à cette
chambre reculée qu'elle ne devait plus quitter, sinon pour suivre la
marquise à sa nouvelle habitation, la pauvre enfant avait l'air bien
triste. Son visage pâle exprimait l'abattement et l'effroi.
On avait pu penser d'abord qu'elle était la jeune sœur de la marquise,
mais leurs physionomies présentaient un entier contraste, et d'ailleurs
le teint blanc et la blonde chevelure de l'enfant démentaient une
origine espagnole.
Quoi qu'il en fût, la camériste de madame la marquise se plaisait à
vanter l'attachement de sa maîtresse pour la jeune femme.
—Ah! celle-là, disait-elle à tout propos, peut remercier le bon
Dieu!... C'est soigné dans du coton... c'est caressé toute la journée!
—Mais elle ne vient donc jamais voir ces messieurs?... demandaient
parfois les gens de l'hôtel.
—Ne m'en parlez pas!... ripostait la soubrette; c'est si indolent...
quand on ouvre seulement la fenêtre, ça croit que ça va mourir.
C'était environ deux mois après les événements qui avaient eu lieu au
manoir de Penhoël; on était en octobre, et la température commençait à
fraîchir.
Dans le salon de l'appartement occupé par notre petite colonie à
l'hôtel des Quatre Parties du monde, le chevalier de las Matas, le
comte de Manteïra et le baron de Bibander se trouvaient réunis.
Il y avait un bon feu dans la cheminée, pour chauffer ces trois nobles
personnages, et la table qui restait dressée au milieu de la chambre
gardait les débris d'un copieux déjeuner.