—Vous voyez bien ces deux bonnes chaises de poste qui courent au

devant de nous?... interrompit encore Montalt.

Depuis quelques heures en effet, deux chaises de poste avaient dépassé

sans effort la lourde diligence et semblaient ne point vouloir la

perdre de vue.

—Eh bien?... dit Étienne.

—Eh bien! mon jeune camarade, tout ce que contiennent ces chaises de

poste est à moi, quoique j'aie laissé à Brest les cinq sixièmes de mon

bagage.

—Ah!... fit Étienne, et pourquoi prendre la diligence, alors?

—Je suis très-capricieux... Mais ne trouvez-vous pas que ces chaises

de poste nous envoient beaucoup de poussière?

—Si fait.

—Attendez!

Montalt mit sa tête en dehors et siffla, comme il l'avait fait déjà

sous la voûte des messageries.

Les deux chaises de poste s'arrêtèrent immédiatement et du même coup.

Étienne ouvrit de grands yeux.

Quand la diligence passa auprès des chaises arrêtées, Étienne vit, à

l'une des portières, deux têtes noires, à l'autre une figure de jeune

femme pâle et triste.

Montalt ne prononça qu'un seul mot.

—Arrière...

La jeune femme eut un sourire docile; les deux têtes noires

s'inclinèrent silencieusement, et de tout le voyage, on ne revit plus

les chaises de poste.

—Je suis très-capricieux..., répéta Montalt en se tournant vers le

jeune peintre; et puis, bien que j'aie couru le monde, il me vient

parfois des idées naïves qui ressemblent à celles des enfants.

Sa voix prit un accent mélancolique et plus doux.

—Personne ne m'aime en ce monde, continua-t-il, et je voudrais tant

être aimé!... Je suis seul, toujours seul... Aux heures de tristesse,

nul ne me console... et quand je suis heureux, je cherche en vain un

sourire ami qui réponde à ma joie... Vous allez me railler encore,

mon jeune camarade, et c'est pourtant la vérité tout entière... Je

suis monté dans cette diligence, espérant que les hasards du voyage

amèneraient sur mon chemin un être que je pusse aimer...

Étienne l'écoutait avec un étonnement où l'émotion se glissait malgré

lui; la voix de Montalt était si chaleureuse et ses paroles semblaient

si bien partir du cœur.

—Mais..., dit pourtant Étienne, êtes-vous donc complétement abandonné

comme vous le dites?... et pourquoi le seriez-vous?...

—Je ne sais.

Étienne rougit.

—Cette belle jeune femme, reprit-il en hésitant, dont je viens

d'entrevoir la figure...

—Mirzé! s'écria le nabab, pauvre fille... Entendons-nous bien, je

vous prie!... Quand je dis: Je voudrais être aimé, je ne parle pas

des femmes... J'ai mes idées sur les femmes, mon jeune camarade...

S'attache-t-on au flacon de Champagne dont le bouchon vient de sauter

par la fenêtre?... A-t-on l'idée de chérir le cristal vide où tout à

l'heure fraîchissait le sorbet parfumé?

—Ah!... fit Étienne avec reproche; est-ce là votre pensée sérieuse,

milord?

—Non..., répondit Montalt dont les sourcils se froncèrent légèrement;

si vous voulez ma pensée sérieuse, je changerai de langage... Je hais

la femme, monsieur, et je la méprise... cela du plus profond de mon

cœur!

Son regard avait un éclat dur et méchant. Sa voix, dont les inflexions

sonores exprimaient naguère tant de sensibilité, devenait sèche et

froide.

—Mais nous avons le temps de parler de toutes ces choses, reprit-il

en rappelant son sourire. Je tiens beaucoup à Mirzé, d'ailleurs... je

l'ai achetée mille gourdes, il y a un an... et je ne regrette pas mon

argent... Mais vous ne m'avez pas dit encore qui vous êtes, mon jeune

camarade.

Au moment où Étienne ouvrait la bouche pour répondre, deux têtes de

chevaux, poilues et basses, dépassèrent la portière du coupé; on

entendit en même temps le son d'un fouet et une voix enrouée qui criait:

—Hie! Dindonnet! voleur que vous êtes! hie! Coco! vieux fainéant!

Coco et Dindonnet étaient les coursiers de la Concurrence dont le

postillon, par un effort désespéré, voulait en ce moment dépasser la

voiture rivale.

Le postillon de la diligence lutta tant qu'il put, mais les deux rosses

de son adversaire avaient de l'élan, et d'ailleurs il était superflu

de ménager leur agonie.

Nos deux voyageurs du coupé virent passer lentement le long de la

portière le corps jaunâtre et poudreux de la patache ennemie qui

prenait décidément l'avance.

Pendant cela, Étienne déclinait ses noms et qualités; mais Montalt ne

l'écoutait plus.

Son regard s'attachait, avide et perçant, à la rotonde de la

Concurrence où se montraient, à demi cachées par les bords de leurs

chapeaux de paille, deux ravissantes figures de jeunes filles.

—Morbleu!... murmurait Montalt, Dieu sait pourtant que j'en ai vu

beaucoup en ma vie!... mais jamais de si délicieuses!

Étienne disait:

—Je n'avais pas de parents... et ma foi, j'acceptai volontiers la

proposition de ce gentilhomme breton qui m'appelait pour orner son

château... Voilà comment j'ai quitté Paris, milord.

—Laquelle est la plus charmante?... pensait tout haut Montalt dont les

yeux brillaient, ardents et fixes; mais, Dieu me pardonne! il me semble

qu'elles pleurent, les pauvres enfants...

—J'ai passé là deux ans..., reprenait le jeune peintre qui s'écoutait

lui-même et ne prenait point garde à la préoccupation du nabab, deux

ans, mon Dieu!... et cela m'a paru à peine plus long que deux journées

heureuses...

Montalt se retourna vivement.

—Mais voyez donc!... s'écria-t-il; leurs petites joues sont baignées

de larmes...

—Qu'est-ce? demanda Étienne.

Montalt lui montra du doigt la rotonde de la Concurrence, où le jeune

peintre ne vit rien, parce que les deux voyageuses venaient de relever

le store de leur portière.

Montalt fit un geste de dépit.

—A peine sorties de la coque!... grommela-t-il, elles ont déjà reçu

de bonnes leçons du diable... elles savent se cacher à propos pour

aiguiser le désir... et tout ce manége d'enfer où se prend le cœur des

fous depuis le commencement du monde...

—M'expliquerez-vous? commença Étienne.

—Je suis tout à vous, mon jeune camarade; nous disions que vous avez

nom Moreau et que vous marchez sur les traces de Raphaël... Belle

carrière, sur ma foi!... La chose qui me ravit en tout ceci, c'est que

vous n'êtes pas gentilhomme.

—Quoi! dit Étienne, détestez-vous encore les gentilshommes?

—Bien moins que les Bretons, et pas autant que les femmes... Je vous

avertis d'ailleurs que c'est le dernier article de ma liste... A part

ces trois catégories d'individus, je suis assez philanthrope...

—En abhorrant à peu près les trois quarts de l'espèce humaine?

—Le compte n'y fait rien... Passons à un sujet plus intéressant... Mon

jeune camarade, vous me plaisez... En pouvez-vous dire autant de moi?

Les yeux noirs et brillants de Montalt laissaient voir l'importance

singulière qu'il attachait à la réponse d'Étienne. C'était une

déclaration d'amitié à brûle-pourpoint.

Le jeune peintre hésita franchement, et le visage de Montalt eut le

temps de se rembrunir.

—Milord, dit enfin Étienne avec un peu de froideur, vous êtes un homme

puissant... moi je suis un pauvre diable d'artiste, à la bourse légère,

aux pinceaux inconnus... Que peut vous importer ma chétive opinion?

—C'est-à-dire que je ne vous plais pas.

—Permettez!... S'il me semblait convenable de parler avec liberté

entière...

—Parlez! s'écria l'Anglais dont le dépit ne se cachait point. Pour

Dieu, monsieur, je ne vous demande pas de grâce!

—Eh bien, milord, au premier regard que j'ai jeté sur vous, j'ai

ressenti une impression étrange... Quelque chose m'entraînait à vous

respecter...

—Je ne veux pas de respect!

—A vous aimer... Puis est arrivée votre bizarre boutade...

—Vous y songez donc toujours?...

—Mon Dieu, non!... Et, pour achever en un seul mot, ce qui me...

comment dirai-je cela?... ce qui me repousse en vous, ce sont vos

haines fantasques et le mépris odieux que vous avez pour les femmes.

—Oh! oh!... vous êtes amoureux, M. Étienne?

—Éperdument, milord.

—Peste!... à votre âge... j'aurais dû m'en douter... Ah çà! c'est

une chose bien merveilleuse que les femmes puissent ainsi me faire

du mal, même quand je les fuis comme la fièvre jaune!... Si vous

saviez..., ajouta-t-il en portant la main à son front, dont les rides

se creusèrent tout à coup; si vous saviez!...

Il y avait un souvenir aigu et douloureux derrière ces paroles, qui

sonnaient comme une plainte.

Étienne se repentit.

—Pardonnez-moi, milord, dit-il doucement, mon intention n'était pas de

réveiller des chagrins...

—Des chagrins!..., interrompit Montalt en se redressant, quels

chagrins?... N'allez-vous pas me prendre pour une victime de

l'amour?... Morbleu!... mon jeune camarade, gardez votre pitié pour une

occasion meilleure... Je n'ai jamais aimé, moi, et c'est sur votre sort

que je m'apitoie sincèrement.

Étienne eut un sourire triste.

—Je ne suis pas comme vous..., dit-il en secouant la tête, je ne

repousse pas la pitié... car je souffre.

Montalt lui prit la main dans un mouvement d'irrésistible affection.

—Elle ne vous aime pas?... murmura-t-il.

—Je crois qu'elle m'aime.

—Vous croyez?... Oh! elles vous prennent ainsi jeunes, beaux,

généreux, pour exalter d'abord vos cœurs jusqu'au délire et pour vous

briser ensuite sans pitié!... Elles se sentent invulnérables, parce

qu'elles ne boivent point leur part du philtre mortel...

—Vous ne parlez pas d'elle, n'est-ce pas? dit Étienne.

—Je parle de toutes les femmes.

—Vous ne parlez pas d'elle!... répéta Étienne d'un ton impérieux,

car je ne permettrais pas qu'on lançât, même au hasard, l'insulte

qui pourrait retomber sur sa tête... Tant pis pour vous, milord, si

vous n'avez jamais rencontré en votre vie une jeune fille à l'âme

angélique et sainte... Tant pis pour vous si Dieu vous a refusé la joie

d'aimer!... Votre malheur ne vous donne point le droit de calomnier ce

que vous ne connaissez pas... Elle est pure, entendez-vous?... Elle est

noble! et c'est à genoux que je l'aime!

La joue du jeune peintre s'était colorée vivement; ses yeux brillaient;

l'émotion faisait trembler sa voix.

En l'écoutant, Montalt s'était pris à rêver.

—Toujours la même histoire! murmura-t-il; et ce sont les plus belles

âmes que Dieu choisit pour les frapper de cette folie!... Écoutez!...

reprit-il en s'adressant à Étienne; mon amitié peut être plus forte que

mes aversions... Qui sait si vous n'allez pas me convertir, mon jeune

camarade?... Voulez-vous me parler d'elle et me confier le roman de vos

amours?...

—A vous?... se récria Étienne.

—A moi qui suis déjà votre ami..., répliqua l'Anglais avec prière, à

moi qui l'aimerai si elle vous aime...

Il avait mis dans ces derniers mots cette éloquence persuasive et vraie

qu'il semblait prendre tout au fond de son cœur.

Étienne résista faiblement, puis il parla. C'est un bonheur si grand

que de confier certains secrets, ne fût-ce qu'à demi. A l'âge qu'avait

Étienne, l'âme s'épanche avec tant de joie! Et puis Montalt souriait

en l'écoutant; on eût dit que ces jeunes souvenirs lui réchauffaient le

cœur.

Étienne, sans prononcer aucun nom, raconta son arrivée au château et

cette douce pente qui l'avait entraîné à son insu vers Diane. Il dit

les premiers sourires de la jeune fille et ces vagues espoirs qui

d'abord avaient fait battre son cœur.

Ce n'était pas un roman comme l'avait pensé le nabab, c'était une

simple histoire: la vie tendre et confiante de deux enfants, qui

s'aimaient sans se le dire.

Il n'y avait point d'incidents, car Étienne taisait une partie de la

vérité. Ce n'était pas au sceptique étranger qu'il eût voulu confier

ce mystère qui entourait, depuis si longtemps, la conduite des deux

sœurs. Sur ce point le silence lui était d'autant plus facile que

jamais il n'avait soupçonné.

Et quoiqu'il n'y eût rien dans le récit pour réveiller une curiosité

blasée, rien qu'un pur et doux tableau d'amour, le nabab écoutait les

yeux baissés et le front rêveur. Parfois, lorsque la narration du jeune

peintre s'animait au passage d'un souvenir plus cher, on aurait vu

Montalt sourire avec mélancolie.

Son regard s'élevait alors furtivement sur Étienne. Ce regard ému

exprimait-il de la compassion encore ou déjà de l'envie?

Étienne laissait dire son cœur. Tout ce qu'il avait ressenti durant

ces deux belles années, il se le rappelait tout haut avec délices.

Aucun détail, si petit qu'il fût, ne se perdait dans sa mémoire emplie.

On reconnaissait les mots charmants et timides qui tombent d'une bouche

de vierge; on devinait l'aveu muet que laisse échapper le sourire; on

sentait trembler la petite main blanche sous le baiser dérobé...

C'était gracieux comme le premier amour lui-même.

Et le jeune peintre, qui s'était fait prier d'abord, ne tarissait plus

maintenant. Il cherchait, au contraire, à prolonger la confidence; il

caressait, comme en se jouant, la poésie chaste des détails de son

histoire.

Montalt ne l'interrompit point; mais que de fois son visage mobile

avait changé pendant le récit!

Tantôt il écoutait pour Étienne, et alors ses beaux traits gardaient ce

sourire tout plein de tendresse et de paternelle protection. D'autres

fois, la ligne fière de ses sourcils se brisait tout à coup; une pensée

d'amertume venait assombrir sa figure pâlie. C'est qu'alors il écoutait

pour lui-même et qu'il faisait un retour sur son propre cœur.

—Oh! milord, s'écria le jeune peintre en joignant les mains, et tout

cela est fini!... J'ai vingt ans, et c'est du passé que je vous parle.

Diane!... ma pauvre Diane!... sais-je si je la reverrai jamais?

Montalt avait les lèvres serrées et appuyait sa tête contre les parois

de la voiture. Il était en un de ces moments où l'amertume d'un

souvenir lointain semblait raviver et faire saigner de nouveau quelque

vieille blessure de son âme.

Étienne ne prenait point garde.

—Vous... vous-même, reprit-il dans son enthousiasme, vous qui niez

tout, milord, vous l'auriez aimée comme moi, j'en suis sûr... Que ne

puis-je vous la montrer sous les grands ombrages de ce pays enchanté!...

Il ferma les yeux, comme pour la retrouver en un rêve.

—Dix-huit ans!... reprit-il d'une voix plus basse; un front naïf comme

celui d'un enfant, mais qui se redresse parfois orgueilleux et vaillant

comme le front d'une reine... Des yeux rieurs où les larmes mettent une

tristesse céleste... La taille d'une fée, la voix d'un ange... Et un

cœur!... Dites, milord, qu'eussiez-vous fait à ma place?

Montalt se redressa avec lenteur et le regarda fixement.

Le jeune peintre tressaillit sous ce regard froid et lourd.

—A votre place, M. Étienne, répliqua Montalt d'un ton de sécheresse,

je n'aurais pas laissé la pauvre enfant languir comme cela pendant deux

longues années.

Étienne, qui s'était rapproché involontairement durant son récit,

s'éloigna jusqu'à l'autre angle du coupé.

Montalt avait retrouvé son sarcastique sourire.

—Chacun a sa manière de voir..., reprit-il; vous me demandez mon

sentiment, je vous le dis... Si cette déité bretonne est aussi

charmante que vous le prétendez, ma foi! mieux eût valu en profiter que

de la laisser en proie à quelque hobereau mal peigné du voisinage.

—Mais,... dit Étienne, j'étais pauvre... je ne pouvais pas être son

mari.

—J'entends bien... moi, j'aurais été son amant.

Le jeune peintre devint pâle. S'il eût obéi au fougueux mouvement de

colère qui s'empara de lui, cet entretien, commencé d'une façon si

amicale, aurait fini par une bataille. Mais il se retint et se contenta

de lancer au nabab un regard de sanglant reproche.

Montalt n'en tint compte. Sa bizarre humeur avait tourné. Il s'étendit

dans son coin, les bras tombants, la tête renversée, reprenant cette

pose indolente où toutes ses facultés semblaient sommeiller à la fois.

Le silence régna dans le coupé pendant une grande heure.

Quiconque eût assisté au dénoûment de la dernière scène, aurait cru

sans doute que c'en était fait de cette liaison si rapidement nouée.

Étienne, suivant toute apparence, ne devait plus se laisser prendre aux

avances de cet être fantasque qui comblait les gens de caresses pour

les blesser ensuite plus sûrement et mieux.

C'était là, du moins, le sentiment d'Étienne lui-même. Mais il comptait

sans le nabab.

Celui-ci avait de merveilleux secrets pour faire oublier ses

incartades. Il savait s'excuser avec une grâce si bonne et demander

pardon, sans perdre absolument rien de cette dignité innée, qui avait

plus d'une fois mis le mot respect dans la bouche d'Étienne, depuis le

commencement du voyage.

On avait beau s'irriter, la colère ne tenait point contre cette

gracieuse franchise de l'homme, évidemment supérieur, qui revenait de

lui-même, repentant et contrit.

Car Montalt se repentait sincèrement, quitte à pécher de nouveau, à ses

heures.

Et puis, sous le scepticisme provoquant et brutal dont le nabab

semblait faire montre, son noble caractère perçait si souvent malgré

lui: c'était un fanfaron d'incrédulité.

Derrière ce cynisme de parade, on découvrait une âme élevée, un esprit

d'élite et une sensibilité poussée parfois jusqu'à cette délicatesse

qu'ordinairement l'âge mûr ne connaît plus.

Les contrastes séduisent. A son insu, Étienne subissait le charme de

Montalt, et s'étonnait de voir ses grands courroux se dissiper au

moindre vent.

En vérité, cet homme le traitait comme un enfant. Étienne s'indignait;

Étienne se cabrait, et au beau milieu de sa colère, il se sentait

apaisé par un sourire, par un mot, par un rien.

Entre la Gravelle et Laval, le nabab et lui se fâchèrent bien trois ou

quatre fois, et cependant, aux approches de cette dernière ville, vous

les eussiez pris pour des amis de vingt ans.

Leur liaison, qui datait à peine de quelques heures, s'était serrée

comme par enchantement, et comportait déjà de ces coquetteries, qui

font de la brouille la plus sérieuse en apparence un pont joyeux,

conduisant tout droit à la réconciliation.

Et à mesure que le temps passait, le nabab faisait petit à petit la

conquête de son franc parler. Étienne repoussait bien encore les

désolantes théories de son compagnon de route, mais il ne se croyait

plus obligé de tourner le dos à la moindre parole offensante pour le

beau sexe. Il écoutait; il discutait, quoique, sur le terrain de la

moquerie, il ne fût vraiment pas le plus fort.

La diligence arrivait au faubourg de Laval, ayant toujours devant elle

la victorieuse patache, dont les chevaux se tuaient héroïquement pour

soutenir leur triomphe.

—Eh bien! dit Montalt, vous voyez que je ne suis pas si fou d'avoir

laissé mes noirs se carrer en chaise de poste pour prendre, moi, la

voiture publique... J'ai rencontré ce que je cherchais... et je vous

promets bien que je ne vous lâcherai pas, M. Étienne!

—Tout ce que je puis dire, milord, c'est que votre caprice a été pour

moi une excellente chance...

—Eh! eh!... fit Montalt, nous nous querellerons bien encore pourtant

plus d'une fois avant d'être arrivés à Paris, s'il plaît à Dieu!...

Mais il y a déjà un progrès dans votre humeur... et sous deux ou trois

jours, que je sois sage ou fou, vous m'écouterez sans colère aucune...

parce que vous reconnaîtrez toujours la voix d'un ami.

—Mais qui donc nous force de choisir ces sujets où nous ne pouvons pas

nous entendre?

—Mon cher Étienne, justement parce que je vous aime, je prétends vous

convertir... Il est déplorable de voir un charmant garçon tel que vous

s'affadir dans des principes d'une naïveté ultra-bourgeoise... Tenez,

vous ne m'empêcherez pas de vous dire que votre conduite à ce manoir

dont j'ignore le nom...

—Milord!... milord!... par grâce!... interrompit Étienne.

—Si fait!... au temps de la chevalerie errante, ces manières-là

eussent été très-spirituelles... mais aujourd'hui, nos jeunes filles,

croyez-moi, préfèrent des façons plus gaillardes... Heureusement, les

anges ne sont pas rares en notre bon pays de France... Nous trouverons

à nous consoler.

Étienne protesta par un gros soupir.

—Sans aller bien loin, reprit Montalt, nous avons là deux petites

almées comme je n'en ai pas rencontré souvent, moi qui ai vu pourtant

bien du pays! Que dites-vous de leur minois, jeune troubadour?

—Je ne les ai pas encore aperçues.

—Vraiment!... s'écria Montalt; vous êtes le roi des amants

fidèles!... Le fait est qu'elles se cachent comme deux petites

coquettes qu'elles sont probablement... Mais cependant, moi qui n'ai

nulle raison de conscience pour mettre mes yeux dans ma poche, j'ai pu

les lorgner déjà une douzaine de fois depuis Rennes... Ah! mon jeune

ami, j'ai peine à croire que votre ange et sa sœur soient de moitié

aussi jolies que ces deux enfants-là!

Étienne haussa les épaules.

—Je vous dis que ce sont des perles!... Et quelles singulières

créatures!... Vous ne pouvez vous figurer cela... Tantôt, je vois leurs

grands yeux rouges de larmes, tantôt j'aperçois un espiègle sourire

autour de leurs lèvres roses... Elles pleurent comme des Madeleines,

elles rient comme des folles!... Qu'elles pleurent ou qu'elles rient,

elles sont toujours délicieuses!... Patience!... une fois à Paris, je

compte bien les voir de plus près...

—Comment!... dit Étienne avec reproche.

—Eh! mon ami..., s'écria le nabab, votre austérité tourne au

grotesque... Si ce n'est pas moi, ce sera quelque mauvais étudiant du

quartier Latin, ou quelque pauvre commis en nouveautés... Le commis et

l'étudiant, après un mois d'orgie à vingt-deux sous, les laisseront

choir doucement dans la boue... Moi, après une semaine fleurie et tout

ornée de champagne, je les quitterai heureuses et riches... Lequel vaut

mieux pour elles?

—Mais si elles sont vertueuses...

Le nabab éclata de rire.

—Je cherche à me rappeler une comédie où il y ait un Philinte de votre

force, M. Étienne!... dit-il, mais d'honneur, je n'en trouve pas!...

Vous avez, comme cela, une douzaine de mots, qui ne sont que des mots,

mais des mots ennuyeux..., _vertu_, _pureté angélique_, _céleste_...

que sais-je, moi!... Si Dieu était juste, vous auriez pour mission en

ce monde de couronner des rosières depuis le matin jusqu'au soir!...

Il s'interrompit et serra brusquement le bras d'Étienne.

—Tenez!... s'écria-t-il, les voyez-vous, cette fois?

Les deux jeunes filles de la Concurrence venaient en effet de relever

leur portière pour respirer un peu d'air frais, et montraient à la

fois leurs figures gracieuses et souriantes; mais au moment où Étienne

cherchait des yeux, pour obéir au geste du nabab, la Concurrence tourna

l'angle d'une rue et les deux jeunes filles disparurent avec elle.

Montalt frappa du pied avec impatience.

—Les amoureux platoniques, grommela-t-il, ont des yeux pour ne point

voir et des oreilles pour ne point entendre... Vous avez fait exprès

de regarder trop tard, Étienne, tant vous aviez grand'peur de manquer

à vos serments de constance!... Mais c'est égal; on ne peut pas tout

faire le premier jour... nous verrons bien!

La diligence s'arrêtait dans une sombre rue de la vieille ville, à

l'hôtel où les voyageurs devaient prendre leur repas et passer la nuit.

Il va sans dire que Montalt et le jeune peintre soupèrent ensemble;

c'étaient deux inséparables. On ne se querella guère que deux ou trois

fois durant le repas, et Montalt but, sans trop d'ironie, à la santé de

Diane, à la santé de Cyprienne, et même à la santé de Roger, le Pylade

absent...

Étienne venait de se retirer dans sa chambre à coucher. Durant toute

cette journée, il était resté sous l'empire d'une sorte de fascination.

Maintenant qu'il se retrouvait seul, il cherchait, mais en vain, à

dépouiller Montalt de son bizarre prestige et à le juger froidement.

Montalt échappait à tout examen; son image, évoquée, apparaissait à

l'esprit d'Étienne plus fugitive encore et plus capricieuse que la

réalité même.

Étienne faisait d'inutiles efforts pour fixer ce fantôme insaisissable;

il le voyait à la fois bon, méchant, généreux, cruel, sincère, menteur

et mille autres choses impossibles à concilier; il l'aimait, il le

maudissait, il le craignait, et le nabab avait presque gain de cause,

en définitive, car on ne pensait guère à Diane ni au manoir de Penhoël.

Étienne se promenait dans sa chambre, repassant au fond de sa mémoire

toutes les phases de ce long entretien qui l'avait tour à tour effrayé,

indigné, enchanté. Il s'arrêta court au milieu de sa promenade. On

frappait vigoureusement à sa porte.

—Encore quelque nouvelle imagination!... pensa Étienne. Milord, que

voulez-vous?

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3 · 第 6 / 10 段