Tandis que la diligence partait au milieu du bruit, sa modeste rivale,

la Concurrence, s'ébranlait à son tour. La Concurrence était venue se

loger à deux pas des messageries pour attirer les voyageurs par l'appât

du bon marché. Son bureau portait pour enseigne ces deux mots pleins

d'attraits: _Moitié prix_. Mais elle était si étroite et si délabrée,

la pauvre Concurrence! ses roues criaient si aigrement; ses chevaux

souffraient d'une toux si maligne!

Le postillon, maigre et mal habillé, qui conduisait aujourd'hui les

deux pauvres bêtes, fit pourtant de son mieux pour fournir un départ

convenable. La rue était pleine; il fallait soutenir l'honneur du

rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tâcha de

brûler, comme on dit, l'anguleux pavé de la capitale bretonne.

Mais, hélas! c'était pitié de voir le triste véhicule s'en aller

cahin-caha, gémissant et chancelant à chaque tour de roue. Les

acclamations qui avaient salué le départ de la diligence se changèrent

ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amèrement d'être exploité, écorché,

assassiné. Offrez-lui les choses à bas prix, vous verrez qu'il haussera

les épaules en vous disant des injures.

La Concurrence s'en allait piteuse et mélancolique; on ne voyait

personne à ses portières éraillées, comme si les gens qu'elle emmenait

avaient eu honte de se montrer en si misérable équipage. Les deux

petits chapeaux de paille, lorgnés naguère par l'Anglais, avaient

poussé la précaution jusqu'à relever les planches figurant des

persiennes rouges et servant de stores à la rotonde.

C'étaient deux jeunes filles qui semblaient à peine sorties de

l'enfance. Elles étaient seules; elles se pressaient l'une contre

l'autre, dans une pose inquiète et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde à cause des stores baissés.

Néanmoins on eût pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux

gracieuses et charmantes figures qui méritaient assurément l'attention

de milord.

Les deux jeunes filles étaient arrivées à Rennes, la veille au soir,

par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l'air d'être pauvres. Elles ne voulaient point dire leur

nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles

que la Concurrence était indulgente par état et faisait trêve à toutes

questions.

La vieille femme, chargée d'inscrire les places, jugea bien du premier

coup d'œil que nos deux voyageuses étaient des filles mineures,

désertant le toit paternel; mais en somme, elle n'avait pas à leur

demander leur extrait d'âge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher

fortune à Paris! Sur le nombre, deux de plus ce n'était pas une affaire.

La bonne femme pensa seulement que celles-ci étaient assez jolies pour

tirer promptement leur épingle du jeu.

A ce premier instant du voyage, les deux jeunes filles gardaient le

silence. Elles se tenaient par la main; il y avait une tristesse grave

sur leurs traits pâlis et fatigués. Il y avait aussi comme une vague

épouvante. On eût dit qu'elles en étaient à hésiter sur les résultats

d'une entreprise étourdiment commencée.

Il était bien tard pour réfléchir. La petite voiture avait déjà dépassé

les dernières maisons du faubourg, et l'on n'apercevait déjà plus

les tours Saint-Pierre, ces deux sœurs de granit, trapues, carrées,

robustes comme les épaules des vieux guerriers bretons.

Toute dédaignée qu'elle était, la Concurrence suivait de près son

orgueilleuse rivale. On pouvait même prévoir qu'avant peu elle allait

prendre les devants.

Dans le coupé de la diligence, nos deux voyageurs avaient gardé

la position que nous leur avons laissée en quittant la cour des

messageries. Ils n'avaient pas encore échangé une parole. L'Anglais

s'était enfoncé dans son coin et fermait les yeux comme un homme qui

prétend écarter toute communication importune. Étienne n'était pas

d'humeur à entamer la conversation de force. Il y avait en lui trop de

souvenirs joyeux ou tristes qu'il accueillait chèrement, et ce muet

compagnon que le hasard lui donnait n'avait garde de lui déplaire.

Sa pensée était à Penhoël. Son cœur lui parlait de Diane, si belle et

si aimée, de Diane qui semblait l'avoir fui au moment de l'adieu...

Que s'était-il passé à Penhoël depuis son départ? Était-il regretté?

Les yeux de Diane avaient-ils eu des larmes pour accueillir la nouvelle

de son absence?

Pauvre Diane!

Il y avait des moments où Étienne se disait:

—Je n'aurais pas dû la quitter peut-être, car elle est malheureuse...

Et qui sait si elle n'a pas besoin d'aide dans cette tâche mystérieuse

où elle est engagée? Mais comment rester davantage?

Et d'ailleurs, Diane l'aimait-elle?

Oh oui!... du moins il l'espérait du fond de l'âme. Et c'était tout le

bonheur de son avenir!

Comme cette route était longue! Il eût voulu déjà être à Paris, dans

son atelier, pinceaux et palette à la main. Il sentait au dedans de

lui-même une ardeur inconnue; sa pensée fermentait; devant ses yeux,

l'horizon s'élargissait tout à coup.

Il était peintre. Il sentait sa force; les obstacles qui l'avaient

arrêté jadis lui apparaissaient petits et misérables. C'est à peine si

son regard dédaigneux pouvait les distinguer en travers de sa route

brillante. De la lutte, il ne voyait plus que le résultat, qui était la

victoire.

Et alors, il se reprochait d'avoir tardé si longtemps. Que d'heures

perdues à ce manoir de Penhoël! Il remerciait Robert de Blois de

l'avoir enfin chassé, car il s'avouait que jamais, de lui-même, il

n'aurait eu le courage de quitter Diane.

Il y avait, entre le bourg de Glénac et le marais, une grande allée de

châtaigniers qui s'étendait, tortueuse, au bord de l'eau. Les jours

d'été, quand le soleil à son déclin se cachait derrière la colline,

une brise douce et fraîche s'élevait sur le marais. Étienne se voyait

encore assis au pied d'un arbre. C'était l'heure du tacite rendez-vous

que nul n'avait donné ni reçu, mais auquel on ne manquait jamais.

Un pas léger se faisait entendre derrière le rideau de châtaigniers;

le cœur d'Étienne se prenait à battre, et ses yeux souriants étaient

humides.

Diane venait. Qu'elle était belle! Oh! la joie des jeunes amours! Ce

qu'ils se disaient, peut-on l'écrire? Et le cœur a-t-il besoin de

lèvres pour parler?

Diane! Diane!... Peut-être la veille encore, la belle jeune fille était

venue s'asseoir sous l'arbre aimé?

Plus rien; l'absence!...

La tête d'Étienne se penchait sur sa poitrine, et ses mains étaient

jointes comme à l'heure où l'on prie.

L'Anglais dormait dans son coin.

Puis le cœur du jeune peintre, un instant amolli, se redressait dans

sa force vive. Il se retrouvait lui-même courageux et plein de séve;

il comptait par avance ses heures de travail; il fixait son effort.

Vaincre! vaincre! pour revenir chercher Diane, qui était le prix du

triomphe et la couronne.

A cette heure, Roger s'était acquitté sans doute de la mission confiée.

Diane savait le motif du départ d'Étienne: pour la première fois elle

avait reçu l'aveu de cet amour qui durait depuis si longtemps.

Qu'avait-elle dit? Étienne aurait voulu voir les grands cils baissés de

sa paupière, et la rougeur pudique montant à son front de vierge.

Roger lui écrirait à Paris, mais quand? Mon Dieu! des jours entiers

avant de savoir!...

Comme il songeait ainsi, son regard se tourna par aventure vers le

compagnon de voyage que le hasard lui avait donné. Il ne l'avait point

examiné encore, et ce premier coup d'œil lui fit faire un mouvement de

surprise.

L'Anglais était à demi couché sur les coussins de la diligence;

ses pieds se perdaient dans la fourrure épaisse; le grand châle de

cachemire qu'il avait mis derrière sa tête, pour s'affranchir de tout

contact avec les parois de la diligence, retombait sur son front et lui

faisait une sorte de coiffure étrange. Ses magnifiques cheveux noirs

s'échappaient confusément des plis du cachemire et venaient boucler

jusque sur ses épaules.

Étienne fit trêve à ses souvenirs pour admirer le dessin fier et

régulier de cette tête si complétement belle. Il ne se rappelait point

d'avoir rencontré jamais, dans sa vie d'artiste, un modèle aussi

parfait.

Plus il contemplait l'Anglais, plus il découvrait de noblesse

intelligente et mâle sur ses traits au repos.

Il dessinait par la pensée ce front, pur comme le front d'un

adolescent, et pourtant chargé de rêveries, cette bouche calme où le

travail de la vie avait laissé à peine une nuance légère d'amertume.

Ce visage était pour lui comme le reflet d'une âme puissante et

blessée. Il allait beaucoup trop loin peut-être dans la poésie de ses

suppositions; mais, malgré lui, son admiration d'artiste se mélangeait

de respect, parce qu'il pensait deviner toute une vie de souffrances

vaillamment supportées.

L'Anglais fit un mouvement dans son sommeil; le jeune peintre détourna

les yeux pour ne point paraître indiscret.

Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait déjà

huit ou neuf lieues; la route courait dans un vallon large et plat

entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des

prairies humides où la Vilaine perdait en de capricieux détours son

mince filet d'eau.

En somme, l'aspect n'avait rien de remarquable. C'était un de ces

paysages de la haute Bretagne qui peuvent se résumer ainsi: des

pommiers et un ruisseau.

Mais, tout à coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre

laissa échapper un cri de plaisir qui réveilla son compagnon de voyage.

C'était une sorte de changement à vue. Au lieu du monotone coup

d'œil, l'horizon, soudainement élargi, montrait l'admirable paysage au

milieu duquel s'assied la vieille ville de Vitré.

Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un

tableau plus frappant. Étienne regardait avec des yeux charmés ces

maisons de style bizarre jetées pêle-mêle sur le penchant de la colline

et s'ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du château. Il

lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits

aigus, découpés comme des pièces d'orfévrerie. Le vent chassait les

nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait à percer tout à coup,

c'était une étrange vie parmi ces masures dix fois séculaires qui

grimpaient, serrées et en désordre, aux flancs rocheux de la montagne.

L'œil se perdait à vouloir suivre les innombrables détails du

tableau. Depuis la belle prairie où serpentait la Vilaine jusqu'au

sommet lointain de la rampe, c'était comme un grand perron aux marches

inégales et formées de constructions qui chancelaient de vieillesse.

Tout en bas, au-dessus du moulin dont la roue jetait un cri monotone,

une cabane s'élevait avec sa toiture de chaume; sur la cabane

s'appuyait la maison d'un bourgeois vitriais, entourée d'un porche

branlant; sur la maison se dressait un hôtel décharné, gris, maussade,

coiffé de girouettes monstrueuses et ceint de longues balustrades de

fer; au-dessus, de grands rochers, des églises roides et tristes, des

arbres vieux comme la ville elle-même, qui est la doyenne des cités de

Bretagne; et au-dessus encore le château, ce débris informe dont le

temps a fait une merveille.

N'y a-t-il point là le caprice d'un génie artiste? et n'est-ce que le

résultat du patient travail des années? La main de l'homme a-t-elle

aidé à cette confusion puissante qui, mêlant le riant et le terrible,

va couronner ce sombre géant de pierre d'une chevelure odorante et

fleurie.

On ne sait où commence, on ne sait où finit la lourde enceinte,

flanquée de tours rondes et ventrues. Elle se perd parmi les maisons;

elle disparaît derrière les arbres; on la voit montrer au détour d'une

rue sa maçonnerie cyclopéenne, dont la base plonge au fond des vertes

douves transformées en jardins. Ce furent des bras de Titans qui

portèrent au haut de la montagne ces énormes blocs de granit. Et quel

contraste! Sur cette ruine usée, noircie, caduque, des fleurs partout!

Chaque crevasse présente son brillant bouquet; chaque meurtrière laisse

échapper sa joyeuse guirlande. Au bas des murailles, où commence

l'épais manteau de lierre qui voile la décrépitude du géant, la

campanule agite à la brise des clochettes légères; les liserons blancs

et roses dessinent leurs festons sur le vert foncé des vignes sauvages,

et du haut des créneaux à jour, pend la moisson d'or des giroflées.

On dit qu'entre toutes les villes de France, Vitré est la plus

indigente; qu'elle se vende à un marchand de curiosités, et sa fortune

est faite...

Étienne regardait. A mesure que la voiture avançait, l'aspect changeait

pour lui, comme s'il eût mis son œil à la lentille d'un kaléidoscope.

Sans savoir qu'il parlait, il murmurait:

—C'est beau!... c'est beau! sur ma parole.

—Qu'est ce qui est beau? demanda auprès de lui une voix brusque et

grondeuse.

Étienne se retourna vivement. A son tour, il avait oublié l'Anglais.

Celui-ci frottait ses yeux chargés de sommeil, et portait sur son

visage les traces d'une humeur détestable.

—Vous m'avez réveillé, monsieur, reprit-il, avec vos soubresauts et

vos cris... Ne pouviez-vous me laisser dormir en paix?

Étienne, étonné de cette sortie, voulut s'excuser; l'Anglais lui coupa

la parole.

—Je vous demande, monsieur, répéta-t-il, où vous prenez ces belles

choses qui vous arrachent ces cris d'admiration.

Étienne étendit la main vers la ville et le château de Vitré, que l'on

apercevait en ce moment sous leur point de vue le plus pittoresque.

L'Anglais eut un rire sec et provoquant.

—Ah! diable!... fit-il, c'est cela que vous trouvez beau, monsieur? Un

sale fouillis de maisons poudreuses, où je ne voudrais pas demeurer si

j'étais un mendiant!...

—Mais, milord..., dit Étienne, veuillez donc remarquer...

—Je remarque, monsieur... et je prétends que ces taudis misérables

sont la honte d'un pays civilisé!

—Cependant...

—Monsieur, je déteste de toute mon âme cette espèce de badauds qui

tombent en admiration devant les vieilles murailles et les maisons

lépreuses... De tous les travers, je suis fâché de vous l'avouer,

celui-là est, sans contredit, le plus sot que je sache.

Étienne restait abasourdi devant cette attaque brutale et imprévue.

—Milord, dit-il en essayant de sourire, j'ai eu tort assurément de

troubler votre sommeil...

—Oui, monsieur! interrompit l'Anglais, grand tort!... mais il ne

s'agit pas de cela. Ce qui me déplaît, c'est le genre que vous vous

donnez de rester en extase à la vue de ce monceau de poussière... Je

vous promets, moi, que vous trouvez cela très-laid.

—Je vous proteste...

—Du tout!... A quoi bon soutenir cette comédie?... Parmi certaines

gens à moitié fous et désœuvrés, on est convenu de se pâmer à froid

devant ces vilenies.

Étienne fit un mouvement d'impatience.

—C'est comme cela, monsieur!

—Ce qui serait fou, milord, dit le jeune peintre, ce serait de

discuter sérieusement avec vous un sujet que vous ne paraissez pas

comprendre.

—Comprendre! s'écria l'Anglais dont l'accent britannique semblait en

ce moment plus désagréable et plus discord, voilà le grand mot!...

Quand on est à bout de bonnes raisons, on se croise les bras, et l'on

dit: Profanes que vous êtes, vous ne savez pas me comprendre!

Étienne était un garçon de sang-froid et d'esprit; mais toute cette

boutade le prenait hors de garde.

Il examina en fronçant le sourcil cette noble et belle figure de son

compagnon de voyage que naguère encore il admirait de tout son cœur.

En ce moment il ne voyait plus avec les mêmes yeux. Cette physionomie

fière et calme lui semblait méchante, petite, hargneuse.

—Brisons là! dit-il avec un commencement de colère; dans notre

position, une querelle serait souverainement ridicule... D'ailleurs, je

n'en suis pas à savoir que, sur certains sujets, le diable ne ferait

pas concorder l'instinct d'un bourgeois et le sens d'un artiste!

—Ah!... ah!... ah!... fit par trois fois l'Anglais; nous sommes

donc artiste, monsieur?... Franchement, j'en suis fâché pour vous...

les bras manquent à la culture de la terre... Il n'y a pas assez

de boulangers; les tailleurs demandent en vain des apprentis... et

il se trouve des gens qui n'ont pas honte d'avouer bonnement leur

fainéantise... C'est pitoyable!

Étienne frappa du pied et se redressa; des paroles de défi étaient

sur sa lèvre. L'Anglais le regarda encore durant un instant avec son

sourire sec et dédaigneux.

Puis au moment où Étienne allait parler, l'Anglais haussa les épaules,

ferma les yeux et remit sa tête sur son beau châle de cachemire.

—Pour Dieu! monsieur, dit-il, ne me réveillez plus... j'ai sommeil.

Étienne demeura tout déconcerté. Il garda le silence, rongeant son

frein et se demandant s'il avait décidément affaire à un maniaque.

L'Anglais avait repris tout de bon son somme interrompu.

On avait eu des chevaux frais à Vitré; la voiture roulait tant bien que

mal sur les confins de la Bretagne et du Maine. A mesure que le temps

passait, Étienne reprenait son calme et revenait à ses souvenirs.

Au bout de deux heures, employées par le jeune peintre à rêver et par

l'Anglais à dormir, la diligence atteignit un relais.

Tandis qu'on changeait de chevaux, les voyageurs, la tête à la

portière, faisaient les questions d'usage:

—Où sommes-nous ici, mon brave?

—Au bourg de la Gravelle, où finit la Bretagne et où commence la

France...

L'Anglais bondit dans son coin et se frotta les yeux.

—Ah!... fit-il en poussant un soupir de soulagement; enfin!... nous

sommes débarrassés de ce maudit pays!...

Il s'adressait à Étienne, qui lui tournait le dos et faisait mine de ne

pas l'entendre.

—Monsieur..., reprit-il:

Point de réponse.

—Monsieur...

Nul signe de vie. Étienne trouvait un charme incomparable à contempler

les tristes coursiers qu'on attelait à la voiture.

L'Anglais s'agita dans son coin. Il tira de sa poche un étui mignon, en

nacre de Chine, et l'ouvrit.

—Monsieur..., dit-il encore; voulez-vous me permettre de vous offrir

un cigare?

—Je ne fume pas..., répliqua Étienne sans se retourner.

—Et l'odeur du tabac vous incommode peut-être?

—Beaucoup... mais je n'ai pas le droit de vous gêner... milord, vous

êtes chez vous.

L'Anglais referma son étui à cigares, et le remit tristement dans sa

poche.

Étienne, qui s'était retourné à demi, suivait ses mouvements du coin de

l'œil.

L'Anglais s'était croisé les bras sur sa poitrine d'un air de bonne

humeur.

—Monsieur, poursuivit-il en se rapprochant du jeune peintre, je vous

sacrifie là une habitude de vingt ans... A tout le moins, causons pour

faire quelque chose.

—Ma foi, milord, répliqua Étienne d'un ton piqué, je trouve que nous

avons causé suffisamment tout à l'heure.

—Allons donc!... s'écria l'Anglais; vous me gardez rancune... Faut-il

vous demander pardon?

Il y avait dans les inflexions de sa voix une franchise si

communicative et si bonne qu'Étienne ne put s'empêcher de se retourner

tout à fait. L'Anglais souriait, son sourire attirait comme un charme;

son accent britannique lui-même, si désagréable tout à l'heure,

s'adoucissait et n'était plus qu'une sorte d'assaisonnement à son

langage.

—S'il ne vous faut que des excuses, reprit-il avec une grâce avenante

et pleine de rondeur, je vous en offre bien volontiers... Chacun a ses

travers en ce monde: un peu plus, un peu moins... Moi, j'en ai un peu

plus... mais, voyez-vous, je suis déjà un vieil homme... et j'ai bien

souffert en ma vie... Allons, prenez ma main et soyons amis.

Étienne n'eut même pas la pensée de refuser. Ce sentiment de sympathie

respectueuse qu'il avait éprouvé en contemplant l'étranger pour la

première fois se réveillait plus vif en lui, et déjà toute trace de

rancune était effacée.

Il donna sa main; l'Anglais la toucha cordialement et poursuivit:

—C'est cet odieux ciel de Bretagne, qui me donnait la migraine et me

rendait nerveux comme une vieille femme!

—Ah çà!... dit Étienne en souriant, vous détestez donc bien cette

pauvre Bretagne?

Il se souvenait de la question singulière que l'Anglais lui avait

adressée avant de l'admettre en sa compagnie.

Le front de milord se rembrunit quelque peu.

—On ne sait pas expliquer ces choses-là..., répondit-il. J'arrive

de Brest... J'ai fait malgré moi quatre-vingts lieues en Bretagne,

et je promets bien qu'on ne m'y reprendra plus!... C'est peut-être

un travers... mais ces trois jours m'ont paru plus longs que trois

années... J'avais envie de contrarier quelqu'un, de blesser, de me

venger.

—Et vous m'avez pris pour victime?

—Je trouverai bien l'occasion d'expier ma faute, mon jeune camarade...

Pour commencer, je vous dirai que Vitré est un admirable point de vue.

—Franchement?

—Franchement... Que de poésie dans ces ruines antiques!... J'avais à

peu près votre âge... Je voyageais à pied, un bâton de houx à la main

et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m'arrêtai au

détour de la route, à l'endroit même où vous avez poussé ce cri qui m'a

réveillé en sursaut... Je m'assis au revers d'un talus, et je restai là

une grande demi-heure en extase.

—Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines

poudreuses, qui est une honte pour un pays civilisé?...

—Vous êtes méchant!... J'y trouvais ce que vous y trouvez vous-même...

des souvenirs du temps passé... une voix qui parle au cœur... que

sais-je?... La jeunesse a des émotions délicieuses qu'un autre âge

s'efforce en vain d'évoquer et de faire renaître... Mais parlons de

nous, s'il vous plaît, et faisons connaissance... A moi de m'exécuter

le premier... Je suis Anglais d'origine: je m'appelle Berry Montalt,

ancien général en chef des armées de l'iman de Mascate... Vous n'avez

peut-être jamais entendu parler de ce petit prince?

—Si fait... mais vaguement.

—En Arabie, où est sa capitale, et sur les côtes d'Afrique, il possède

quelques provinces grandes comme la France à peu près, mais plus riches.

—Ah!... fit le jeune peintre étonné.

—Oui... vos gros richards de Paris et de Londres seraient des

mendiants à Mascate, la ville des perles et des diamants... l'entrepôt

de l'Inde... Mais il y fait trop chaud... Je reviens en France parce

que je m'ennuyais là-bas... L'iman avait fait la paix avec l'Égypte,

et mes soldats cipayes n'avaient plus de besogne... J'ai laissé

mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de côtes qu'on m'avait

données... Je rapporte à peine quelques millions... A votre tour, mon

jeune camarade.

III

DEUX PETITS CHAPEAUX DE PAILLE.

Montalt avait énuméré ses titres pompeux avec une grande simplicité,

mais cette simplicité même parut au jeune peintre un surcroît de

fanfaronnade. Elle le mit en défiance et rompit tout à coup le charme

qui l'entraînait vers son compagnon de voyage. Ce charme, d'ailleurs,

agissait contre son désir. Il était bien jeune et tenait d'autant plus

à la dignité de sa moustache naissante. Il eût voulu montrer plus de

constance dans sa rancune; il se reprochait un peu la rapidité de son

facile pardon. En somme, la conduite de l'Anglais avait été insultante;

ses tardives excuses ne pouvaient effacer qu'à demi la grossièreté de

son procédé.

Et puis, qui ne sait que ces excuses, octroyées de bon cœur et sans

qu'on les demande, ont l'air parfois d'une aumône faite à la faiblesse?

Étienne se disait tout cela depuis dix minutes et bien d'autres choses

encore. S'il ne pouvait point parvenir à froncer le sourcil, c'est

que Montalt le dominait déjà par l'attrait de sa nature séduisante et

sympathique.

Mais en ce moment on se moquait de lui par trop à découvert; sa

susceptibilité engourdie se réveilla. Pour répondre à la question du

nabab, il tâcha d'aiguiser son sourire le plus railleur.

—Parbleu! milord, dit-il, nous n'avons pas eu de chance!... Attendre

si longtemps pour nous rencontrer, quand nous étions si près l'un

de l'autre... Tel que vous me voyez, je suis premier ministre

démissionnaire de Sa Majesté le bon roi de Lahore.

—Vous ne me croyez donc pas?... demanda Montalt sans perdre son

sourire ami.

—Pourquoi cela?

—Parce que vous me répondez comme on fait à ces hâbleurs d'auberge,

connus pour raconter des aventures impossibles.

Étienne se pinça la lèvre avec triomphe: le coup avait porté.

—Il me semble, dit-il, que si vous avez été général en chef des armées

de l'iman de Mascate, je puis bien...

—Enfant que vous êtes! interrompit Montalt; sur ma parole, l'ignorance

est plus incrédule encore que l'expérience!... Mes dignités passées et

mes millions vous semblent une plaisante rodomontade, parce que vous me

trouvez dans une voiture publique, n'est-ce pas?

—Le fait est...

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3 · 第 5 / 10 段