Le roi était ravi. Il s'imaginait qu'il n'était plus roi, ce qui était

son rêve. Aussi, la fin de ce souper fut aussi gaie que le commencement

avait été triste. Les convives sortirent de table dans cette

demi-ivresse lucide et joyeuse qui suit toujours les repas arrosés de

vins exquis et généreux.

Bientôt le baron de Gonesse se retira. Mademoiselle Lange resta seule

avec les deux convives, trop animée pour être le moins du monde inquiète

de l'effet qu'elle avait produit.

Un second souper annoncé fut suivi d'un troisième, puis d'un quatrième;

au bout de quinze jours, Jeanne Vaubernier occupait définitivement un

des petits appartements de Versailles et avait une maison montée.

Les relations du roi et de la séduisante courtisane devenaient

sérieuses. Toute la cour s'en émut; les histoires les plus étranges

circulèrent. Comme toujours en pareil cas, deux partis se formèrent,

l'un contre, l'autre pour la nouvelle favorite. À la tête du premier

était le duc de Choiseul; le duc d'Aiguillon fut le chef de l'autre.

Le duc de Choiseul, en cette circonstance, se conduisit en politique

inhabile. Fort de l'amitié du roi, des services rendus, des secrets même

qu'il possédait, il crut pouvoir tenir tête à une maîtresse de naissance

obscure, sans influences apparentes, sans alliances. Il se flattait de

la renverser d'un souffle. Il devait bien cependant, lui, la créature de

madame de Pompadour, connaître la faiblesse du maître qu'il servait.

Peut-être fut-il poussé dans cette voie par madame de Grammont, qui,

après avoir essayé vainement de prendre d'assaut le coeur de Louis XV,

se voyait, à sa grande colère, préférer une fille qui longtemps avait

trôné dans les tripots.

Plus habile ou mieux inspiré, le duc d'Aiguillon voulut être l'ami de la

favorite. Elle était sans expérience, il devint son guide, son confident

intime, mieux encore, dit la chronique scandaleuse. Mais il basa sur sa

faveur tous ses projets d'ambition, mais il en fit l'instrument de sa

politique. Elle devint entre ses mains un levier dont il se servait

pour renverser tous ses ennemis.

Sûre de l'affection du roi, Marie-Jeanne n'était pourtant pas sans

inquiétudes. Elle s'était offerte sous le nom de comtesse Du Barry,

empruntant ainsi, sans façon, le nom et le titre du comte Jean. D'un

jour à l'autre on pouvait apprendre qu'elle n'était ni comtesse ni

mariée. Qu'adviendrait-il alors? Elle tremblait rien que d'y penser. Le

comte Jean l'eût bien épousée, mais il avait déjà une femme, et

La bigamie est un cas pendable.

La favorite, mieux servie par son audace que par la politique la plus

habile, aima mieux aller au-devant d'une explication qui devait tôt ou

tard avoir lieu; elle avoua tout au roi.

La confession amusa prodigieusement Louis XV, mais il était formaliste,

il ne voulait pas s'écarter des usages reçus, il engagea vivement son

amie à trouver un mari le plus vite possible, à n'importe quel prix.

C'était chose facile. Le comte Jean avait une nombreuse famille, il

pensa que ce rôle de mari de la maîtresse déclarée du roi conviendrait

admirablement à l'un de ses frères. Il écrivit donc à Toulouse, et ses

parents, jaloux de ne pas laisser échapper une pareille aubaine,

accoururent aussitôt. Cet expédient avait l'avantage de laisser à

mademoiselle Vaubernier le nom de Du Barry, sous lequel on commençait à

la connaître à Versailles.

Le comte Guillaume du Barry fut l'heureux élu. Il épousa, le plus

secrètement possible, mademoiselle Marie-Jeanne Gomard-Vaubernier, à la

paroisse de Saint-Laurent, toucha la prime qui s'élevait à quelques

centaines de mille livres, et repartit aussitôt.

Il laissait à Paris ses deux soeurs, mesdemoiselles Isabelle et Fanchon

du Barry, qui devinrent bientôt les commensales de la favorite. La

première avait été surnommée _Bischi_, on appelait familièrement l'autre

_Chon_. Ces deux sobriquets faisaient le bonheur du roi; il était

lui-même grand donneur de surnoms, et l'on sait qu'il avait baptisé ses

trois filles, mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie, des noms de

_Loque_, _Chiffe_ et _Graille_.

M. de Choiseul, de son côté, n'avait pas perdu son temps. Il avait mis

en campagne des agents habiles, et les aventures de Marie-Jeanne

Vaubernier, de mademoiselle Lançon et de la belle Lange, devenue depuis

comtesse du Barry, n'avaient pas tardé à être connues à la cour,

enjolivées et commentées. Ce fut à Versailles un haro universel; mais le

roi fit la sourde oreille, il ne voulait rien savoir. M. de Choiseul

songea alors à un autre moyen: nombre de poëtes et de beaux esprits

étaient admis dans ses salons, il eut recours à eux, espérant faire

tomber la favorite sous les épigrammes et les chansons. On ne pouvait

nommer madame Du Barry et le roi, on eut recours à des pseudonymes

bientôt connus de tout Paris. Louis XV était _monsieur Blaise_, la

favorite était _la belle Bourbonnaise_, et voici ce que l'on chantait en

plein Pont-Neuf, avec approbation de monsieur le lieutenant de police:

La belle _Bourbonnaise_

Arrivant à Paris,

La Bourbonnaise,

A gagné des louis,

Chez un marquis.

À la ville comme à la cour, cette plate chanson avait un succès fou,

mais elle était loin d'atteindre le but que se proposait M. de Choiseul.

De ces chansons, le roi ne faisait que rire, et, pour bien montrer à son

ministre qu'il n'ignorait pas ses menées, et le peu de cas qu'il en

faisait, il prit la peine de fredonner devant lui, de sa voix fausse,

l'air de _la Bourbonnaise_.

Les favoris du roi, ceux même qui avaient contribué à l'élévation de la

comtesse, ne se faisaient pas faute de l'éclairer sur ce qu'elle avait

été.

--Cette chère comtesse, disait un jour le roi devant quelques

confidents, vraiment elle vaut de l'or.

--Parbleu! Sire, répondit l'un d'eux, tout Paris le sait bien.

Une autre fois Louis XV disait au duc d'Ayen:

--Je sais bien que, dans le coeur de cette chère comtesse, je succède à

Radix de Sainte-Foix.

--Absolument, Sire, avait répondu d'Ayen, comme vous succédez à

Pharamond.

On pourrait à cela répondre que, sauf quelques rares exceptions, la

conduite des dames de la cour n'était guère plus édifiante que ne

l'avait été celle de Jeanne Vaubernier.

Jusque-là, cependant, la position de la comtesse n'était rien moins que

régularisée; elle habitait le château de Versailles, mais elle logeait

dans les petits appartements; le roi la comblait de présents et soupait

presque tous les soirs avec elle, mais il venait incognito et n'amenait

avec lui que des intimes. Elle n'était d'aucune partie, d'aucune chasse,

et ne suivait même pas le roi dans ses fréquents voyages, soit à Marly,

soit à Choisy.

Chaque jour, poussée par le comte Jean et le duc d'Aiguillon, madame Du

Barry demandait au roi, sinon de la déclarer, du moins de lui permettre

de l'accompagner lorsqu'il changeait de résidence. Après bien des

hésitations, le faible Louis XV consentit. C'était un premier pas de

fait.

Les ennemis du duc de Choiseul, ceux qui voulaient absolument sa ruine

pour en profiter, pensèrent alors que l'instant était venu de faire

présenter la favorite.

Présenter solennellement à Versailles, à la cour, Jeanne Vaubernier,

comtesse Du Barry, cette femme dont tout Paris chantait les scandaleuses

aventures, était une chose terriblement grave, c'était un bien audacieux

défi jeté à l'opinion.

Les ducs de Soubise et de Richelieu se chargèrent de commencer

l'attaque. Aux premiers mots qu'ils hasardèrent à ce sujet, Louis XV

leur coupa la parole par un refus qui paraissait ne laisser aucun

espoir. Le duc d'Aiguillon revint à la charge, le roi ne dit ni oui ni

non. Un mot, un regard de la comtesse arrachèrent un consentement

timide, il est vrai, mais enfin c'était un consentement.

Restait à trouver une marraine. Cette difficulté, qui dans le principe

n'en avait même pas semblé une, faillit faire manquer la présentation.

Impossible dans cette cour galante et dissolue de trouver une femme qui

voulût consentir à patronner la favorite. M. d'Aiguillon conjura

vainement sa femme de se charger de cette honteuse mission, madame

d'Aiguillon résista et se mit au lit, prétextant une maladie grave.

Madame de Mirepoix elle-même refusa. Des démarches près de quelques

grandes dames criblées de dettes, et qu'une somme considérable pouvait

tenter, n'amenèrent que des refus humiliants. C'était à se désespérer.

C'est alors que le comte Jean se mit à son tour en campagne. Où les

autres avaient échoué, il réussit. Il découvrit une vieille grande dame

qui traînait dans une misère mal supportée un des beaux noms de France,

la comtesse de Béarn. Elle consentit à patronner la favorite moyennant

cent mille livres, trente mille francs pour les frais, et un régiment

pour son frère.

Il ne restait plus qu'à fixer le jour de la présentation. Ceci regardait

le roi, il s'exécuta de bonne grâce, et le 21 août 1770, à son petit

coucher, il annonça que, le lendemain, il y aurait dans la grande

galerie des glaces présentation de dames; il prononça les paroles de la

formule:

--Nous avons permis à madame de Béarn de nous présenter la comtesse Du

Barry.

Il se fit, à cette déclaration du maître, un certain murmure

d'étonnement. Les courtisans s'entre-regardaient d'un air surpris, comme

des gens qui en croient à peine leurs oreilles. Une heure après, toute

la cour savait la grande nouvelle.

La présentation décidée, annoncée par le roi, une espérance restait

encore aux amis du duc de Choiseul. Ils comptaient constater et publier

les façons vulgaires, les hérésies de langage, les gaucheries de cette

_fille de rien_, jetée tout à coup à la cour devant la plus merveilleuse

société de l'Europe, au milieu de tous les gentilshommes persiffleurs,

de ces grandes dames insolentes et railleuses. On comptait bien rire des

révérences de _la belle Bourbonnaise, la servante de Blaise_; elle se

troublerait sans doute, il y aurait esclandre, et jamais elle n'oserait

se représenter à la cour. Les pamphlets et les chansons avaient si bien

préparé les esprits, on avait tant calomnié cette femme, éblouissante de

beauté, que tout le monde était convaincu que le jour de son triomphe

serait aussi celui de sa chute, et quelle chute! honteuse, grotesque, en

présence de toute la cour.

Le soir du 22 avril, tout était en émoi au château de Versailles. On

attendait avec une fiévreuse impatience l'heure de la présentation.

Cette heure déjà était passée, les groupes étaient nombreux et animés.

Le roi était inquiet, distrait; il causait avec le duc de Richelieu et

le prince de Soubise, et à chaque instant tournait les yeux vers la

porte. Les amis du duc de Choiseul affirmaient que la présentation

n'aurait pas lieu, on n'oserait pas; l'énormité de cette action avait

enfin épouvanté le roi.

Au milieu des conjectures les plus vives, de l'impatience la plus

haletante, la porte s'ouvrit, et un huissier de la chambre annonça:

--Madame la comtesse de Béarn, madame la comtesse Du Barry.

Éblouissante de beauté, rayonnante de grâce, la favorite entra donnant

la main à sa marraine. L'impression fut immense. Les plus méchants

complots étaient déjoués; la comtesse Du Barry n'avait pas fait dix pas,

que déjà son succès était assuré.

Tous les regards chargés de haine furent pour la vieille comtesse, qui

se sentait faiblir. La honte montait par bouffées à son visage, on la

voyait rougir sous le fard.

La favorite cependant s'avança vers le roi, dont la figure rayonnait

d'enthousiasme et de plaisir. Il ne la laissa pas s'agenouiller, selon

l'usage, devant lui; lui prenant les mains, il la releva.

--Les Grâces, dit-il, ne s'inclinent devant personne.

Ces mots de Louis XV furent entendus, et presque tous les ennemis de la

comtesse se changèrent en serviles courtisans.

Le soir même il y eut cercle chez elle, et au nombre de ses adulateurs

elle put compter avec orgueil un prince du sang, le comte de la Marche,

cadet des Conti.

Le crédit de madame Du Barry fut bientôt aussi grand que l'avait été

celui de la marquise de Pompadour. La comtesse n'était pas méchante,

c'était même ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fille, mais elle

se devait à ceux qui avaient favorisé son élévation, elle était un

instrument entre leurs mains. Ses conseillers étaient le duc

d'Aiguillon, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray; tous les trois

voulaient le renversement du ministère Choiseul.

Depuis longtemps le duc d'Aiguillon était l'ami de la belle comtesse, le

chancelier se disait son cousin; quant à l'abbé, le dernier venu de ce

triumvirat qui aspirait à gouverner la France, elle n'avait rien à lui

refuser: n'ouvrait-il pas pour elle le trésor du roi, n'acquittait-il

pas les bons à vue signés par la favorite avec plus d'exactitude que

ceux qui portaient le nom de Louis?

Le salon de la comtesse était le centre des intrigues du parti opposé à

M. de Choiseul. Mais le roi venait dans ce salon. Louis XV était

follement épris de sa nouvelle maîtresse. Son sans-gêne, son cynisme,

ses audacieuses reparties le divertissaient infiniment. Le vieux

monarque se plaisait dans la société des belles soeurs de la favorite,

_Bischi_ et la _petite Chon_; les grossièretés et les jurons de Jean du

Barry, qu'il appelait _frérot_, l'amusaient et le faisaient rire. Il

retrouvait dans ce salon toutes ses anciennes habitudes, et jusqu'à la

maréchale de Mirepoix, la compagne assidue autrefois de la marquise de

Pompadour.

De tous côtés on lui demandait le renvoi du duc de Choiseul. Entrait-il

chez la favorite, il la trouvait assise dans une chaise longue, faisant

sauter une orange de chaque main.

--Que faites-vous, comtesse?

--Vous le voyez, Sire.

Et l'étourdie continuait à faire sauter les oranges en disant:

--Saute, Choiseul! saute, Praslin! saute, Choiseul!

Le roi ne pouvait s'empêcher de rire, mais il tenait à son ministre.

--Le pauvre duc de Choiseul, disait-il, ne saurait tarder à être

renversé, je suis le seul ici à vouloir le maintenir.

Mais madame Du Barry, malgré toute son influence, ne pouvait ramener à

elle les femmes de la cour. Les grandes dames, chose incroyable,

résistaient au maître, et plusieurs osèrent lui témoigner publiquement

leur mépris.

Un jour, à Marly, la favorite était allée s'asseoir à une place vide

près de la princesse de Guéménée. La princesse se leva aussitôt, et d'un

air de dégoût:

--Fi! l'horreur! dit-elle, assez haut pour être entendue.

Une heure après, madame de Guéménée recevait l'ordre de quitter Marly

sur-le-champ.

Ces symptômes de faveur n'éclairaient pas le parti de M. de Choiseul. Le

ministre se croyait inattaquable. En ce moment il négociait le mariage

du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; il savait que tant que

l'union ne serait pas conclue il était indispensable, et pour l'avenir

il comptait sur l'influence de la future Dauphine. C'est donc de son

salon que partaient toutes les épigrammes, les chansons, les épîtres,

les nouvelles à la main destinées à battre en brèche le crédit de la

favorite. Le roi, comme de juste, n'était pas épargné; quelques-unes de

ces pièces légères étaient d'un goût douteux ou même tristement

ordurières:

France, tel est ton destin,

D'être soumise à la femelle:

Ton salut vint de la pucelle,

Tu périras par la catin.

D'autres au contraire étaient ravissantes de grâce et d'esprit, telle

l'_épître à Margot_, attribuée tour à tour à Boufflers et à Dorat, et

reniée également par tous les deux.

Pourquoi craindrai-je de le dire!

C'est Margot qui fixe mon goût;

Oui, Margot, cela vous fait rire;

Que fait le nom? la chose est tout.

Je sais que son humble naissance

N'offre pas à l'orgueil flatté

La chimérique jouissance

Dont s'enivre la vanité,

* * * * *

Mais Margot a de si beaux yeux

Qu'un seul de ses regards vaut mieux

Que fortune, esprit et naissance.

À l'instigation de M. de Choiseul, son ami Voltaire s'était mis de la

partie; il faisait pleuvoir sur la comtesse Du Barry une grêle de fines

épigrammes. On faisait même courir sous son nom un conte bêtement

ordurier intitulé _La cour du roi Pétaud_:

Il vous souvient encor de cette tour de Nesles,

Mintiville, Lymail, Rouxchâteau, Papomdour

(_Vintimille, Mailly, Châteauroux, Pompadour_),

Dans cette foule enfin de peut être cent belles

Qu'il honora de son amour

Pour choisir celle qu'à la cour

On soutenait n'avoir jamais été cruelle.

La bonne pâte de femelle,

Combien d'heureux fit-elle, dans ses bras!

Qui, dans Paris, ne connut ses appas?

Du laquais au marquis, chacune se souvient d'elle.

Certes, jamais Voltaire n'a écrit cette niaise platitude, mais enfin on

le comptait au nombre des ennemis de la comtesse, mal renseigné qu'il

était par ceux qui voulaient la chute de la favorite.

Madame Du Barry eut peur du patriarche de Ferney, et, sans en rien dire

au roi, elle fit faire quelques démarches près de lui par son grand ami

et admirateur Richelieu.

Éclairé sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie

joua en toutes circonstances un double jeu, fut épouvanté de

l'imprudence que, conseillé par les Choiseul, il avait été sur le point

de commettre, et le duc d'Aiguillon fut chargé de le réconcilier avec la

favorite.

La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte

contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner

contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner

raison à ceux qu'il appelait les _robes noires_; mais le ministre avait

pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un

magnifique portrait de Charles Ier, peint par Van-Dick, et souvent

elle le montrait au roi en lui disant:

--Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont traité Charles

Ier.

La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui

l'indignation générale. À Paris, on récitait ce _Pater noster_ d'un

nouveau genre:

«Notre père qui êtes à Versailles, que votre nom soit glorifié. Votre

règne est ébranlé; votre volonté n'est pas plus faite dans le ciel que

sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez ôté;

pardonnez à vos Parlements qui ont soutenu vos intérêts comme vous

pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux

tentations de la Du Barry, mais délivrez-nous de ce diable de

chancelier. Ainsi soit-il.»

À Versailles, on faisait courir les plus atroces épigrammes.

Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait «le

plus ferme et le plus intègre des ministres.» Il était sûr de l'appui de

la favorite, il était certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul

serait renversé; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de

madame Du Barry.

--C'est le règne de Cotillon III qui commence! s'était écrié le roi de

Prusse.

Débarrassé du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de

luttes à soutenir. «Les ministres s'entendent comme larrons en foire,

écrivait un bel esprit de l'époque, et la guenon (le mot n'est pas poli)

qui nous gouverne s'entend avec eux.» Le roi laissait agir ses

ministres.

--Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en

lave les mains.

Le vieux roi avait en effet «renoncé à toute fausse honte.» Il

délaissait complétement la cour pour vivre près de la favorite. Il

voyait rarement le Dauphin et la Dauphine; plus rarement ses filles.

Déjà l'une d'elles, Madame Victoire, navrée des désordres qui

flétrissaient la vieillesse de son père, avait pris le parti de se

retirer dans un couvent.

--En voilà une, disait le duc de Richelieu, qui veut gagner le paradis

uniquement pour ne pas être avec sa famille durant toute l'éternité.

Madame Du Barry accompagnait le roi partout, elle était de toutes les

chasses, de tous les voyages. Elle-même dressait les listes

d'invitation.

Docile aux conseils des vieux courtisans qui depuis longtemps

connaissaient les goûts et les habitudes de Louis XV, elle ne recevait

que les anciens compagnons du roi; les femmes admises devaient être

jolies ou l'avoir été, elles devaient surtout entendre admirablement la

plaisanterie. Le temps était passé des conversations finement

spirituelles des soupers de la marquise de Pompadour; il fallait du gros

sel pour réveiller le vieux monarque, et la favorite lui en servait à

pleines mains.

Mais c'est à Luciennes surtout, dans le ravissant pavillon qu'elle avait

fait bâtir, que madame Du Barry aimait à recevoir Louis XV.

Rien de merveilleux comme cette habitation, véritable bonbonnière

d'écaille et de marbre, bâtie sur les hauteurs des bois de Luciennes ou

de Louveciennes, au milieu d'un paysage digne de Paul Potter ou de

Claude Lorrain. Là, les eaux coulent à pleines cascades, et de beaux

bouquets d'arbres se mirent dans des lacs d'eaux vives.

Louis XV avait d'abord voulu donner à la comtesse le grand pavillon de

Luciennes, construit par le duc de Penthièvre, mais elle l'avait trouvé

trop vaste encore pour ses goûts simples et familiers.

Avec la permission du roi, elle fit élever, à quelque distance, une

toute petite maison, palais en miniature, bien commode, bien élégante.

Tout autour on dessina de charmants jardins, fouillis de fleurs au

milieu d'admirables pelouses. La terrasse avait un immense horizon, et à

perte de vue s'étendaient des allées de tilleuls. De ce petit pavillon

de Luciennes, elle fit un paradis.

Là, tout était disposé pour recevoir le roi. Les pièces étaient petites,

mais commodes; les domestiques étaient peu nombreux, mais choisis avec

soin, fidèles, éprouvés, discrets, et d'un inaltérable respect.

La comtesse avait toujours près d'elle ses deux belles-soeurs, Chon et

Bischi, ses conseils dans les petites occasions, ses confidentes

intimes; leur propre intérêt les faisait dévouées.

Puis, pour animer cet intérieur, pour faire cette solitude bruyante, il

y avait des oiseaux de toutes les couleurs dans des volières de

filigrane d'or, une perruche aux couleurs de feu, un singe du Brésil, et

enfin une petite épagneule blanche, avec des marques de feu, méchante

comme un petit démon, et qui mordait tout le monde, excepté le roi

qu'elle aimait beaucoup.

Comme les châtelaines du moyen âge, la favorite avait un page noir,

Zamore, enlacé de bracelets et de colliers de verroterie; il marchait

devant elle, et portait son parasol, comme dans les romans de

chevalerie.

Le négrillon, lui, ne respectait personne, pas même le roi; il enlevait

la perruque du chancelier, et faisait cent autres malices. Un jour Louis

XV trouva plaisant de faire de Zamore un gouverneur de résidence royale,

et la chancellerie expédia un brevet scellé par le chancelier, qui

nommait ce sapajou gouverneur du château de Luciennes, aux appointements

de deux cents louis.

Les ministres venaient travailler et tenaient conseil à Luciennes,

madame Du Barry présidait. On agitait en riant les questions les plus

sérieuses. Pour Louis XV un bon mot valait mieux qu'une bonne raison; il

disait toujours oui. Lorsque la chose semblait trop grave, et que le roi

se sentait embarrassé, il prenait l'avis de Chon. Mieux eût valu tirer

à pile ou face.

Lorsque la conversation se ralentissait, que l'on était à bout de bons

mots et de mauvaises épigrammes, que l'on avait ri du pamphlet de la

veille et chansonné le Parlement, on lisait les lettres décachetées à la

poste, on parcourait les rapports de la police.

La lecture de toutes ces turpitudes terminée, on allait faire une

promenade dans les jardins, puis l'on soupait. C'était l'heure heureuse

du roi. Les propos à ces soupers était d'une liberté telle, que la

maréchale de Mirepoix en rougissait; mais la favorite le voulait ainsi,

certaine par là de plaire à son amant. Le nombre des convives était

beaucoup plus restreint que du temps de la marquise de Pompadour; le roi

admettait à sa table six ou huit personnes, dix au plus, et encore

très-rarement.

Parfois Louis XV se mêlait de faire la cuisine; il y avait des

prétentions. Les convives devaient se résigner, ces jours-là, à manger,

en dissimulant de leur mieux une grimace, des beignets plus lourds que

du plomb, ou des omelettes brûlées.

Louis XV ne souhaitait qu'une chose, oublier sa royauté.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 18 / 19 段