façon dont il était traité dans l'intimité, entre Chon et Bischi, il ne
tenait qu'au vieux monarque de se croire le plus humble de ses sujets.
Il n'était plus le roi, il était M. La France, ou même La France, tout
court. La comtesse, pour flatter ses goûts, redevenait la petite Lange,
et retrouvait l'effronterie de manières et le cynisme de langage de ses
jeunes années, de ce temps où, du salon des demoiselles Verrières, elle
passait au tripot du comte Jean. Le roi aimait fort à préparer lui-même
son café, et si, distrait par Chon ou par Zamore, il laissait la
liqueur se répandre sur la table, la comtesse lui criait en lui jetant
sa pantoufle à la tête:
--Eh! La France! ton café f...iche le camp!
Au contraire de toutes les favorites, madame Du Barry, c'est une justice
à lui rendre, n'était ni avide ni intéressée. La fragilité de son
pouvoir ne l'épouvantait nullement, et jamais elle ne s'inquiéta de
l'avenir. Elle pillait le trésor, mais elle ne pillait pas pour son
propre compte. Ne lui fallait-il pas enrichir tous ceux qui
l'entouraient, parents, amis, flatteurs? elle s'exécutait de bonne
grâce. Il lui en coûtait si peu. Les acquits au comptant payaient tout,
et l'abbé Terray semblait n'être véritablement que le trésorier de la
favorite.
Depuis longtemps elle avait assuré au vicomte Adolphe du Barry une
position magnifique. Doté richement, il avait épousé une fille de grande
maison, fort pauvre il est vrai, mais dont le roi avait fait un
excellent parti.
Le mari pour rire de la favorite dépensait annuellement des sommes
considérables; mais il lui fallait bien chercher des consolations. Chon
et Bischi avaient une fortune indépendante. La maréchale de Mirepoix ne
donnait pas son amitié. Enfin, il y avait le comte Jean, de force à
absorber tout seul les revenus de l'État.
De tout cela le roi s'inquiétait fort peu. Le trône s'en allait à
vau-l'eau, sans que personne parût en prendre souci. Chaque ministre
était maître absolu dans son département, à la condition d'obéir aux
fantaisies de la comtesse.
Le chancelier Maupeou entre un matin chez madame Du Barry; la veille, il
avait pris une mesure d'une certaine gravité.
--Eh bien! monsieur le chancelier, demanda la comtesse, que dit-on dans
le public de votre décision?
--Ma foi! ma cousine, répond Maupeou, je n'en sais rien, mais je m'en
f...iche.
La favorite part d'un éclat de rire. Le roi survient.
--On est bien gai, ce me semble, ici, dit-il; de quoi rit-on si fort?
--Sire, je demandais au chancelier ce que l'on pense de ses mesures, il
m'a répondu qu'il s'en f...ichait.
--Vraiment, comtesse.
--Oui, Sire, et je partage son opinion, je m'en f...iche.
--En ce cas, reprend le roi, riant aussi, nous sommes trois qui nous en
f...ichons.
Parfois, cependant, les murmures du parti du Dauphin arrivaient jusqu'au
roi. Ces jours-là, il était de mauvaise humeur; la comtesse mettait tout
sur le compte de M. de Choiseul, exilé à Chanteloup. Des pamphlets qui
continuaient à pleuvoir, on ne faisait que rire, même lorsqu'ils étaient
encore plus outrageants que celui-ci, longtemps attribué au comte Jean.
Drôlesse,
Où prends-tu donc ta fierté?
Princesse,
D'où te vient ta dignité?
Si jamais ton teint se fane ou se pelle,
Au train
De catin
Le public te rappelle.
Drôlesse,
Où prends-tu ta fierté?
Princesse,
D'où te vient ta dignité?
Lorsque tu vivais de la messe
De ton père Gomard,
Que la Romson volait la graisse
Pour joindre à ton morceau de lard,
Tu n'étais pas si fière,
Et n'en valais que mieux.
Baisse ta tête altière,
Au moins devant mes yeux;
Écoute-moi, rentre en toi-même,
Pour éviter de plus grands maux,
Permets à qui t'aime
De t'offrir encor des sabots.
Mais la bonté de la comtesse fut toujours extrême envers ces mêmes
Choiseul qui l'attaquaient si cruellement. Elle aimait à les railler,
elle ne voulut pas les persécuter; et cependant leur sort était entre
ses mains. Plus d'une fois Louis XV, en parlant de son ancien ministre,
avait dit:
--Cet homme-là devrait être à la Bastille.
Mais toujours la favorite avait désarmé Louis XV; elle le désarmait par
un bon mot, par une plaisanterie.
Véritablement, elle était le type de _la bonne fille_: folle,
insouciante, crédule même, jamais elle n'abusa de son pouvoir pour faire
du mal; toutes les fautes qu'on lui impute doivent retomber sur les gens
qui l'entouraient.
Sous son _règne_, il est vrai, on fit un épouvantable abus des lettres
de cachet, mais il faut s'en prendre au duc de La Vrillière, dont la
maîtresse en faisait publiquement commerce: pour cinquante louis, on
faisait mettre un homme en prison. La favorite ne trempait aucunement
dans toutes ces infamies: plusieurs fois même elle usa de son influence
pour rendre à la liberté des malheureux injustement détenus.
Elle avait d'ailleurs bien autre chose à faire; les amours la
préoccupaient beaucoup plus que la politique, dont elle ne se mêlait
que pour obéir à ses amis. Louis XV, en effet, ne régna jamais seul sur
le coeur de la belle comtesse, il lui fallait plus d'un amant, et nombre
de simples gentilshommes furent tout aussi heureux que le roi de France.
Le comte de Cossé-Brissac fut son plus grand, son plus durable amour.
Jeune, élégant, chevaleresque, il était fait pour plaire à toutes les
femmes, elle ne put le voir sans l'aimer. Pour la comtesse Du Barry, M.
de Brissac délaissa une femme jeune et charmante, qu'il avait épousée
depuis peu; il était fou de la belle favorite, et telle était
l'imprudence des deux amants, que plusieurs fois ils faillirent être
surpris par le roi.
Tous les amis de la comtesse connaissaient cette intrigue, mais ils la
cachaient avec un soin extrême; sa fortune était la leur, et une
indiscrétion pouvait tout renverser. Madame de Cossé elle-même apprit un
jour les relations de son mari et de la favorite; elle surprit une
lettre, une lettre qui ne laissait aucun doute; elle pouvait se venger,
elle ne le fit pas, pensant qu'à force de résignation elle ramènerait
son mari: elle réussit à demi.
Madame Du Barry était alors au plus haut degré de la faveur; ses amis
rêvèrent pour elle la destinée de madame de Maintenon, épousée
secrètement par Louis XIV. C'était s'assurer contre toutes les chances.
La favorite adopta cette idée avec empressement, et bientôt les
démarches commencèrent.
Madame du Barry femme du roi de France, c'était une grosse affaire à
traiter, et cependant, du premier coup, les obstacles qui avaient semblé
les plus terribles furent levés. Mesdames, filles du roi, donnaient leur
assentiment. Pieuses, aimantes, les filles de Louis XV tremblaient pour
le salut de leur père; ne pouvant le détacher d'une maîtresse aimée,
elles trouvèrent bon de légitimer la passion du vieux monarque, et de
faire ainsi cesser le scandale. On se souciait peu de l'opposition du
Dauphin. Depuis longtemps, le roi savait les dispositions hostiles de
son petit-fils: un jour que la vicomtesse Adolphe du Barry lui avait été
présentée, il s'était détourné avec mépris et n'avait pas daigné
répondre. On pensa qu'on pouvait passer outre. Tiraillé de tous côtés,
Louis XV donna son consentement; il promit même à la comtesse de la
nommer, à cette occasion, duchesse de Roquelaure.
Une union morganatique fut donc résolue, et le cardinal de Bernis fut
chargé de poursuivre secrètement à Rome la nullité du mariage de la
favorite avec le comte Guillaume du Barry.
Déjà, comme pour donner l'exemple et préparer les esprits, le duc
d'Orléans avait, depuis peu, épousé en secret madame de Montesson, sa
maîtresse. Madame Du Barry avait favorisé ce mariage de tout son
pouvoir, elle devait même obtenir de le faire déclarer; le duc
d'Orléans, qui savait son influence, avait pour cela sollicité son
appui.
--Épousez toujours, mon gros père, avait-elle répondu, après nous
verrons. J'y suis, comme vous le savez, fort intéressée moi-même.
Cependant l'inexplicable mélancolie du roi gagnait de jour en jour; son
front se faisait plus sombre, l'ennui l'enveloppait. Vainement, pour le
distraire, la comtesse redoublait d'enjoûment, de gaîté, de licence;
vainement, pour chasser ses noires idées, elle se prêtait à ses
infidélités passagères et peuplait le Parc-aux-Cerfs de fraîches et
charmantes jeunes filles: rien ne pouvait plus émouvoir cette âme
rassasiée.
Bientôt, à cette tristesse incessante, vinrent se mêler des
pressentiments de mort. Un soir, à un souper chez la favorite, Louis XV
vit tout à coup pâlir, puis chanceler un de ses vieux compagnons, le
marquis de Chauvelin.
--Qu'avez-vous, Chauvelin? vous trouvez-vous mal? s'écria-t-il.
On s'empressa autour du marquis, affaissé sur lui-même; il était mort.
Cette foudroyante destruction épouvanta le roi. Il se leva de table sans
mot dire et se retira dans son appartement.
--C'est un avertissement du ciel! disait-il à ceux qui l'entouraient.
On était alors en carême: les sermons prêchés par l'évêque de Sénés
firent une impression profonde sur le coeur du roi. L'évêque ne
ménageait pas les vices des grands. Le jour du jeudi-saint, le sermon du
ministre de l'Évangile fut d'une «audace inouïe.» En traits hardis, il
peignit la misère des peuples et flétrit les désordres de la cour, dont
le roi était le premier complice et le plus coupable.
--Écoutez-moi bien, s'écria-t-il, et repentez-vous. Encore quarante
jours, et Ninive sera détruite!...
À ces mots, le vieux monarque frissonna; il lui sembla qu'il venait
d'entendre son arrêt, et, loin de punir ce que les courtisans appelaient
«l'insolence de ce prêtre,» il récompensa l'homme qui avait osé lui
faire entendre des paroles de vérité.
De ce jour, il devint plus exact à ses prières; il restait seul enfermé
dans ses appartements, et rendait de fréquentes visites à madame Louise,
cette pieuse princesse qui, retirée à Saint-Denis, priait avec ferveur
pour la conversion et le salut de son père.
Ces symptômes alarmèrent la favorite et ceux de ses amis qui
exploitaient son crédit. On tint conseil chez elle, et il fut décidé
qu'à tout prix on essaierait de distraire le roi et de ranimer son goût
pour le plaisir.
Le comte Jean proposa un voyage à Trianon. Là, il amènerait une jeune
fille d'une rare beauté qu'il avait rencontrée; ses charmes naissants
réveilleraient les sens blasés du roi et feraient diversion aux lugubres
pensées qui assiégeaient son âme.
À l'unanimité, on adopta les propositions du comte Jean, le voyage à
Trianon fut résolu, la jeune fille amenée.
C'était le 5 mai 1774; les invités étaient les convives habituels du
roi: le prince de Soubise, les ducs d'Aiguillon, d'Ayen et de Duras;
mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flammarens.
Le souper fut d'une gaîté folle; jamais le roi n'avait paru de meilleure
humeur; il cherchait à s'étourdir, les convives l'y aidaient à qui mieux
mieux. L'aï bientôt exalta toutes les têtes, on porta des toasts, on
chanta: les propos les plus lestes, les anecdotes les plus scabreuses,
les mots les plus déshabillés éclataient de tous côtés; la licence,
cette nuit-là, fut sans bornes. À deux heures, le roi se retira dans
l'appartement où l'attendait la jeune fille; il l'avait vue et l'avait
trouvée charmante; les convives, rassurés sur l'avenir, se couchèrent
donc en attendant le jour.
Triste fut le réveil de cette nuit si folle. De grand matin, on vint
annoncer à madame Du Barry que le roi était souffrant. Vite, elle courut
aux appartements. Le roi était couché, il avait la tête fort lourde,
tout le corps endolori.
--Ah! comtesse, lui dit-il, ne m'en veuillez pas de mon infidélité; je
suis, vous le voyez, bien puni.
--Ce ne sera rien, répondit-elle; Votre Majesté va dormir, et dans
quelques heures il n'y paraîtra plus.
Mais vainement elle cherchait à tromper le roi, à se tromper elle-même;
le 10 mai 1774, à trois heures et quelques minutes, le premier médecin
s'aperçut que Louis venait de rendre le dernier soupir; il interrogea le
coeur, plaça une glace devant la bouche du roi, et, après une minute
environ, il se retourna vers les assistants, et prononça les paroles
sacramentelles: Le roi est mort, vive le roi!...
Madame Du Barry savait depuis deux heures à peine l'écroulement de sa
fortune, lorsqu'elle vit paraître le duc de la Vrillière. Il lui
apportait une lettre de cachet écrite en entier de la main du nouveau
roi.
«Madame Du Barry, pour des raisons à moi connues, qui tiennent à la
tranquillité de mon royaume et à la nécessité de ne point permettre la
divulgation du secret de l'État qui vous a été confié, je vous fais
cette lettre pour que vous ayez à vous rendre à Pont-aux-Dames sans
retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du
sieur Hamont, l'un de nos exempts. Cette mesure ne doit pas vous être
désagréable: elle aura un terme prochain.»
--Un beau fichu commencement de règne! s'écria la comtesse, quand elle
eut pris connaissance de cette lettre. Je vais obéir, monsieur, dit-elle
au duc de la Vrillière.
La route fut triste jusqu'à Pont-aux-Dames, et cependant la comtesse
montra beaucoup de fermeté et de résignation.
Prévenues de l'arrivée de la favorite du feu roi, les bonnes religieuses
l'attendaient avec une impatience mêlée de curiosité. De monstrueux
récits étaient venus jusqu'à elles, et lorsqu'elles accoururent pour
l'accueillir, elles furent étonnées de trouver tant de grâces unies à
une si parfaite modestie.
Une nouvelle existence commençait pour madame Du Barry; elle eut le bon
esprit de se plier sans murmure à sa fortune présente, et d'oublier sa
puissance passée. Elle n'était pas riche, son insouciance pour l'avenir
avait toujours été grande, jamais elle n'avait rien demandé. Ses
diamants, son hôtel à Versailles, son pavillon de Luciennes formaient
toute sa fortune. C'était de quoi vivre modestement et simplement: elle
s'y résigna de la meilleure grâce du monde.
Les religieuses de l'abbaye l'avaient prise en amitié, elle-même se
plaisait à ce tranquille bonheur du monastère; un instant elle eut la
pensée d'y finir ses jours; elle pouvait y jouer le rôle de madame de
Maintenon à Saint-Cyr. Le souvenir de ses amis l'arrêta.
Bientôt elle obtint du roi la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle
venait de vendre au comte de Provence son hôtel de Versailles, elle en
consacra le prix à l'achat de la terre de Saint-Vrain, près de Chartres,
et s'y retira. À Saint-Vrain, entourée de sa famille, elle reçut tous
ses amis d'autrefois, Soubise, Richelieu, le duc et la duchesse
d'Aiguillon, et le comte de Cossé-Brissac, qui, fidèle dans la disgrâce,
voulut partager son exil. Plusieurs fois déjà, déguisé en paysan, il
était allé la consoler à l'abbaye de Pont-aux-Dames.
Les faiseurs de libelles ne furent point désarmés par la chute de la
favorite; puissante, ils l'avaient accablée, ils la poursuivirent dans
l'exil, et un matin ces vers ignobles lui étaient parvenus jusque dans
sa chambre du monastère de Pont-aux-Dames:
Les ponts ont fait époque dans ma vie,
Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie;
Fille d'un moine et de Manon Giroux,
J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux;
À peine a lui l'aurore de mes charmes,
Que le Pont-Neuf vit mes premières armes.
Au Pont-au-Change, à plaisir je fêtais
Le tiers, le quart, bourgeois, nobles, laquais.
L'art libertin de rallumer les flammes,
Au Pont-Royal me mit le sceptre en main.
Un si haut fait m'amène au Pont-aux-Dames,
Où j'ai bien peur de finir mon destin.
L'exil de madame Du Barry à Saint-Vrain fut de courte durée. Elle eut
recours à la générosité de la reine Marie-Antoinette: bientôt elle reçut
une réponse conforme à ses désirs, et toute joyeuse elle revint
s'établir à Luciennes.
Cependant des nuages sanglants grossissaient à l'horizon; les jours
sombres étaient venus pour Versailles.
Madame Du Barry, qui avait conçu pour la famille royale un attachement
profond et respectueux, ne songea qu'à tirer parti de sa position pour
lui être utile. Déjà, dans la triste affaire du collier, elle avait pu
donner à Marie-Antoinette la mesure de son dévoûment. Sacrifiant, sans
hésiter, sa vieille amitié pour le cardinal de Rohan, elle avait de
toutes ses forces défendu l'honneur de la reine.
Chaque jour amena désormais à madame Du Barry un nouveau malheur. Des
escrocs, aussi habiles qu'audacieux, lui arrachèrent des sommes
considérables; ses diamants, sa seule ressource, lui furent volés; enfin
le séjour de Luciennes lui fut rendu insupportable par Zamore. Ce noir
ingrat, qu'elle avait comblé de ses bienfaits, était devenu l'orateur le
plus ardent du club de Luciennes, et chaque jour il déclamait contre sa
maîtresse, qui n'osait pas le chasser.
Mais une douleur plus grande lui était réservée; le 4 septembre 1792,
des clameurs menaçantes s'élevèrent autour du château, un groupe
d'hommes armés pénétra dans le vestibule; l'un d'eux, au bout d'une
pique, portait une tête affreusement sanglante. Cette tête était celle
de Brissac, «tué en faisant son devoir.» Au bruit, la comtesse était
accourue. Alors, un des hommes saisit la tête, et l'envoyant rouler aux
pieds de madame Du Barry:
--Tiens, s'écria-t-il, voilà la tête de ton amant!
Reçue plusieurs fois à Trianon par la reine, madame Du Barry s'était
chargée de suivre à Londres les négociations secrètes commencées par la
cour avec le comité d'émigration. Sous prétexte de rechercher les
voleurs de ses diamants, elle fit successivement plusieurs voyages en
Angleterre. Le 14 décembre 1792, au moment du procès du roi, elle quitta
Paris une fois encore avec un passeport du district de Versailles.
À Londres, elle apprit la terrible catastrophe du 21 janvier 1793, la
mort de Louis XVI. Sans doute, à ce moment, elle se souvint de ce
portrait de Charles Ier qu'elle avait autrefois fait placer dans sa
chambre, pour le montrer à Louis XV.
Tous les amis de la comtesse lui conseillaient de rester en Angleterre;
elle ne voulut rien entendre, elle osa revenir en France. Mais la colère
du peuple devait atteindre tout ce qui, de près ou de loin, avait tenu à
la monarchie; la favorite de Louis XV ne pouvait être oubliée.
Le 3 juillet 1793, un arrêté du comité de sûreté générale ordonna
l'arrestation de la ci-devant comtesse Du Barry.
Louis XVI innocent expiait les crimes pompeux de Louis XIV et les
turpitudes de Louis XV; en la pauvre Du Barry, une _fille_ égarée sur le
trône de France, on frappa toutes les favorites qui depuis tant de
siècles avaient pris à tâche de ruiner la France; elle fut la victime
expiatoire des Diane de Poitiers, des Montespan et des Pompadour.
Elle ne tarda pas à comparaître devant le tribunal révolutionnaire, et,
à l'unanimité, la _courtisane de Capet XV_ fut condamnée à la peine de
mort.
Le lendemain, 9 décembre 1793, on vint tirer la comtesse de la prison
pour la conduire à l'échafaud.
À ce moment suprême, tout son courage l'abandonna. Elle poussa un grand
cri, et s'affaissa sur elle-même. On fut obligé de la porter. Pâle,
défaite, elle gisait inanimée sur le devant de la charrette fatale. Ses
sanglots et ses gémissements ne cessèrent pas tant que dura le funèbre
trajet. Lorsque, arrivée à la place de la Révolution, on la porta sur la
terrible machine, les forces lui revinrent; elle se débattait aux mains
de ceux qui la soutenaient; d'une voix déchirante elle criait à la
multitude: «Bon peuple! au secours, délivre-moi, je suis innocente[41]!»
[Note 41: _Histoire-musée de la République Française_, par Augustin
Challamel, t. II, p. 14.]
Tandis qu'on la liait, elle tournait vers le bourreau ses yeux noyés de
larmes.
--Encore une minute, disait-elle, une seule minute, je vous en conjure!
monsieur le bourreau.
Pauvre comtesse, elle ne put achever sa phrase, et la foule qui hurlait
autour de la guillotine battit des mains lorsqu'on lui montra la tête
sanglante de la dernière favorite des rois de France.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
I. La cour de Louis XIV
II. Premières amours
III. Mademoiselle de La Vallière
IV. Madame de Montespan
V. Madame de Maintenon
VI. Les femmes de la Régence
VII. Les demoiselles de Nesle
VIII. Madame de Pompadour
IX. Madame Du Barry
_____________________________________________
Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.
End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau