Le nombre des malheureuses qui passèrent successivement au

Parc-aux-Cerfs est immense. À leur sortie, elles étaient mariées à des

hommes vils ou crédules, à qui elles apportaient une bonne dot. On leur

trouvait toujours un mari. La turpitude du chef de l'État provoquait

ainsi la bassesse des sentiments. L'argent, au besoin, n'était pas

épargné, on le prodiguait, on prodiguait aussi les places dans l'armée

ou dans le clergé. Le roi était généreux, le trésor public fournissait à

tout. Il est difficile d'évaluer les sommes englouties par le

Parc-aux-Cerfs, mais on peut assurer sans exagération que pendant

trente-quatre ans que subsista cet établissement, elles s'élevèrent au

moins à cent cinquante millions.

Le peuple savait toutes ces infamies, son mépris et sa haine

augmentaient.

Le traité de paix signé à Paris (10 février 1763) vint mettre le comble

à l'exaspération générale. C'était cependant la fin de cette guerre

absurde, entreprise en faveur de l'Autriche sous l'inspiration de madame

de Pompadour. Mais ce traité nous faisait perdre toute notre

prépondérance européenne, la France humiliée devenait une puissance de

troisième ordre. Enfin, malgré la détresse des finances, il fallut payer

à Marie-Thérèse, la bonne amie de la marquise, une somme de trente-huit

millions qui l'aida à réparer ses pertes.

On trouva que les amitiés de la favorite coûtaient un peu trop cher. La

nation fut frappée au coeur.

La majesté royale était avilie, et tous ceux qui entouraient le trône

semblaient prendre à tâche de flétrir la couronne. Le bruit ne courut-il

pas que, pour augmenter ses ressources, pour payer plus largement ses

honteux plaisirs, le roi s'était mis à la tête du pacte de famine et

créait pour s'enrichir des disettes factices!

La marquise, on le pense, n'était pas épargnée. Depuis longtemps déjà

elle n'osait plus se montrer en public, elle était accueillie par des

huées. On ne l'appelait plus que le _fléau de la France_. On disait

hautement qu'elle avait ruiné l'État, et cette allégation ne manquait

pas de fondement.

Sans compter les sommes fabuleuses englouties dans la guerre de

Sept-Ans, la marquise avait dilapidé les finances pour enrichir ses

parents, ses amis, pour se faire des créatures, pour satisfaire les

passions du roi.

Sa fortune à elle-même était scandaleuse. Elle possédait le marquisat de

Pompadour, le château de Crécy, en Brie, les châteaux de Bel-Air et de

Bellevue, des Réservoirs, le marquisat de Mesnars, sans compter

plusieurs autres magnifiques propriétés, entre autres l'hôtel d'Évreux,

qu'elle avait fait reconstruire à l'extrémité des Champs-Elysées.

Enfin, pour se faire une idée de son luxe, on n'a qu'à jeter les yeux

sur son livre de dépenses, qui ne dit pas tout, et l'on voit qu'elle

paya de 1748 à 1754, pour la construction et les décorations intérieures

seulement de sa maison de Bellevue, la somme de près de trois millions

(2,983,047 francs). Le linge, pour draps et table de sa maison de Crécy,

avait coûté 60,452 livres. Qu'on estime ce qu'elle avait dû dépenser

pour Bellevue! Elle possédait pour près de deux millions de diamants, et

elle estimait elle-même sa vaisselle d'or et d'argent à 687,600 francs.

Ses seuls colifichets sont évalués à 394,000 livres; ses porcelaines,

non compris celles de Sèvres, à 261,945 livres, sa garde-robe à 350,000

livres.

Les voyages du roi, comédies, fêtes données en ses différentes maisons,

lui coûtèrent plus de quatre millions. Enfin, pendant ses dix-neuf

années de règne, elle dépensa pour sa bouche la somme de trois millions

cinq cent quatre mille huit cents livres.

Les tableaux, les objets d'art, les mobiliers splendides, les

collections de camées et de pierres fines, ne sont pas compris dans cet

état fort abrégé des richesses de la favorite. La vente seule de son

mobilier dura plus d'un an.

Madame de Pompadour avait entrepris une tâche impossible, celle d'amuser

Louis XV: elle succomba à cette tâche, elle y usa sa santé, sa vie.

Cette femme, partie de si bas pour s'élever si haut, n'avait pas été

heureuse. Elle régnait, tous ses désirs semblaient remplis, mais une

inquiétude profonde la consumait en secret. Son pouvoir tenait à si peu

de chose! On se fait difficilement une idée de ce qu'il en coûta de

peines, de soucis, de douleurs à cette favorite, pour conserver au

milieu de tous ses ennemis sa haute situation. Sa santé s'altéra sous le

poids des angoisses de son âme. La Providence allait être justifiée.

Hélas! elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Jeune femme, elle

avait été menacée d'épuisement; sa maladie dégénéra bientôt en une

langueur mortelle.

Longtemps elle réussit à cacher ses souffrances au roi, mais un jour, à

Choisy, au milieu d'une partie de plaisir, elle fut terrassée par le

mal. On crut d'abord que ce ne serait qu'une indisposition passagère,

mais les symptômes devinrent vite menaçants, et on la transporta de

Choisy à Versailles. Les médecins ne désespéraient pas, elle seule ne

s'abusa point sur son état.

--Je suis perdue, dit-elle; qu'on aille me chercher un confesseur!

Louis XV vit sans émotion les progrès de la maladie. Il fut convenable,

voilà tout. Chaque jour il envoyait plusieurs fois prendre de ses

nouvelles, chaque matin un de ses favoris lui apportait un bulletin de

la nuit.

Calme et résignée, elle vit approcher la mort. Au commencement de sa

dernière journée, le curé de la Magdeleine, sa paroisse, était venu la

voir et l'exhorter au courage; à onze heures il prit congé d'elle.

--Attendez encore un moment, monsieur le curé, murmura-t-elle, nous nous

en irons ensemble.

Peu après elle expira (15 avril 1764); elle avait alors quarante-trois

ans, et en avait passé près de vingt avec le roi.

Louis XV, jusqu'au dernier moment, lui laissa l'exercice de son pouvoir

suprême, et elle eut cette dernière faveur de «rendre le dernier soupir

dans la demeure des rois, quoique l'étiquette en bannisse la mort, cette

messagère importune.»

Mais avec la vie de la favorite s'éteignirent toute sollicitude, toute

commisération. Son cadavre, roulé dans un drap, fut placé sur une

civière, et deux hommes de peine le portèrent hors du palais. Louis XV,

de la fenêtre de ses appartements, vit passer dans la cour l'ignoble

cortège. Le temps était sombre, il tombait une pluie fine et glacée.

--Pauvre marquise! dit le roi, elle aura bien mauvais temps pour son

dernier voyage.

Ce fut tout. Louis XV n'eut pas une larme, un mot de regret pour cette

femme qui, pendant vingt ans, avait été son amie.

Madame de Pompadour fut inhumée au couvent des Capucines de Paris, dans

une chapelle qu'elle avait achetée un an auparavant. Le marquis de

Marigny fut l'héritier de ses immenses richesses.

Son corps n'était pas refroidi encore, que d'ignobles épitaphes

circulaient déjà à Paris et à Versailles. Enfin, dirent les Parisiens

transportés de joie, Louis XV va donc régner.

IX

LA COMTESSE DU BARRY.

Malgré son indifférence apparente, Louis XV avait été vivement frappé de

la mort de madame de Pompadour. Un instant il sembla vouloir réformer

ses moeurs; vainement quelques grandes dames essayèrent de prendre cette

place vacante de favorite, leurs tentatives échouèrent, «et il ne leur

revint que la honte d'un infructueux essai.» Le vieux monarque sembla

renoncer à l'institution d'une maîtresse en titre, en possession d'une

influence quelconque sur les affaires. Son ennui devint plus profond,

plus incurable, voilà tout.

D'autres douleurs que celles de la mort de la favorite étaient réservées

au vieux roi. La santé du Dauphin, depuis longtemps altérée, devint tout

à fait mauvaise, une maladie de poitrine se déclara, et les médecins ne

tardèrent pas à déclarer qu'il ne restait plus aucun espoir.

À cette nouvelle, un cri d'effroi retentit dans toute la France. Depuis

longtemps toutes les espérances de la nation reposaient sur ce jeune

prince, véritable philosophe chrétien, qui se conduisait en apôtre et

pensait en roi.

--Il faut bien me hâter de mourir, disait-il à ceux qui le soignaient,

je vois bien que j'impatiente trop de monde.

Quelques jours avant il avait dit à ses confidents:

--Pour tout le monde j'ai une maladie de poitrine, je feins de le

croire; mais à vous, je vous le dis, je meurs empoisonné.

Le Dauphin succomba le 20 décembre 1765. Il était âgé de trente-six ans.

L'opinion publique attribua la mort de ce prince à un crime, et on

l'imputa au duc de Choiseul, son ennemi.

La Dauphine ne tarda pas à suivre son époux dans la tombe (1767). Enfin

la reine; cette pieuse et résignée Marie Leczinska, trop faible pour

résister à tant de cruelles épreuves, fut atteinte d'une maladie de

langueur qui la conduisit au tombeau (25 juin 1768).

Tant de pertes successives frappèrent douloureusement Louis XV. Il avait

vu d'un oeil sec la mort de son fils et de la Dauphine; son chagrin

éclata en larmes amères devant la tombe entr'ouverte de la mère de ses

enfants. Toutes les énormités de sa conduite privée lui apparurent

menaçantes, et il jura de changer de vie. Le Parc-aux-Cerfs fut réformé.

La nouvelle existence du roi fit trembler ses favoris, courtisans des

vices qui assuraient leur crédit, anciens compagnons des débauches

royales. Ils essayèrent de ranimer les sens endormis du roi. Ils lui

persuadèrent de chercher dans les plaisirs l'oubli de ses chagrins et de

ses tristes pensées. Le faible Louis XV céda.

Tous les partis cherchaient à donner une maîtresse au roi afin de

s'emparer par ses mains de la toute-puissance. Mesdames, filles du roi,

de leur côté, essayèrent de marier Louis XV. Elles lui proposaient une

jeune et charmante femme, Louise de Savoie-Carignan, veuve du prince de

Lamballe. La jeune princesse consentait à ce mariage. Le roi refusa. Il

craignait le ridicule qui s'attache toujours aux unions

disproportionnées. Malheureusement, il craignit moins l'infamie que le

ridicule.

Telle était la situation, lorsque Lebel reçut l'ordre de pourvoir, comme

par le passé, aux goûts passagers du maître.

«Le libertinage dont se souille la vieillesse conduit toujours à une

profonde dégradation; ainsi advint à Louis XV. Après avoir admis près de

sa personne des femmes de toutes les conditions, on le vit accueillir

une prostituée, Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry.»

À la face de la France, il éleva cette femme jusqu'à lui, ou plutôt il

descendit jusqu'à elle. Il la maria, pour lui donner un titre, et,

foulant aux pieds toute pudeur, tout respect de lui-même, il la présenta

à ses filles, la fit asseoir près de la jeune Dauphine, en un mot

l'établit à la cour comme maîtresse déclarée.

Marie-Jeanne Gomard Vaubernier naquit le 28 août 1744, à Vaucouleurs, la

patrie de Jeanne Darc. Souvent, au temps de sa faveur, on plaisanta sur

ce singulier rapprochement.

Le père Vaubernier, simple commis aux barrières, avait épousé par amour

une femme aussi pauvre que lui. C'est dire la gêne de cette famille.

Elle comptait, il est vrai, sur la protection du délégué des fermes

générales, M. du Breuil, qui lui voulait du bien.

Le hasard donna un protecteur à l'enfant qui venait de naître. Un des

hauts délégués des fermes générales, M. Billard de Monceaux, consentit à

être son parrain.

À huit ans à peine, Marie-Jeanne perdit son père. Le pauvre commis aux

barrières était l'unique soutien de sa famille; sa veuve et son enfant

se trouvèrent à Vaucouleurs dans la plus affreuse misère. Madame

Vaubernier sollicita une place dans un bureau de loterie; mais toutes

ses démarches restant sans résultat, elle se décida à venir chercher

fortune à Paris.

Elle croyait pouvoir, dans la capitale, compter sur deux protecteurs,

sur son frère d'abord, religieux de l'ordre des Minimes, et connu sous

le nom de frère Ange; sur le parrain de sa fille ensuite, le riche

Billard de Monceaux.

Les espérances de la veuve ne furent point déçues. Frère Ange accueillit

de son mieux la mère et l'enfant, et leur promit de les conduire chez le

parrain, et en attendant il leur procura un logement.

Dès le lendemain, madame Vaubernier se présentait avec sa fille chez M.

de Monceaux. Le riche financier reçut très-bien sa filleule, déjà

gentille à croquer à cette époque, et promit de lui tenir lieu de père.

Pour commencer, il la fit entrer au couvent de Sainte-Anne de la rue

Saint-Martin, où les filles de petite noblesse et de bourgeoisie

recevaient une excellente éducation.

Plus tard, la bienveillance du financier fournit matière à la médisance

des pamphlétaires aux gages de M. de Choiseul. On insinua que M. Billard

de Monceaux n'élevait l'enfant que pour ses plaisirs, de connivence avec

la mère. Madame Vaubernier était elle-même accusée d'entretenir des

rapports incestueux avec son frère le minime.

Marie-Jeanne resta au couvent jusqu'à l'âge de seize ans.

C'était alors une ravissante enfant, vive, enjouée, d'une inaltérable

bonne humeur, coquette déjà au-delà des limites du possible. Sa figure,

d'un ovale parfait, était éclairée par deux grands yeux noirs, brillants

d'audace et de gaîté, sous des sourcils noirs admirablement tracés. Son

nez avait une exquise pureté de lignes, et sa bouche rieuse et rose

laissait voir des dents d'une blancheur à défier la neige. Enfin, pour

achever ce portrait, ses fins cheveux cendrés lui faisaient, comme un

manteau soyeux qui traînait à terre lorsqu'elle les dénouait.

Une fille de seize ans belle comme un ange, sans un sou vaillant, devait

être difficile à surveiller. Son parrain et son oncle, le frère minime,

tinrent conseil, et Marie-Jeanne fut confiée à madame Labille, qui

tenait, près de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré, un magasin

de modes fort en vogue. Seulement, l'oncle Ange, qui rougissait de voir

sa nièce exercer un métier manuel, lui conseilla de changer de nom, et

mademoiselle Vaubernier entra chez la marchande de modes sous le nom de

mademoiselle Lançon.

Les beaux yeux de la jeune ouvrière ne tardèrent pas à faire des

miracles, et nombre d'amoureux, clercs, mousquetaires, voire même riches

gentilshommes, vinrent à l'envi rôder autour du magasin de madame

Labille. Le parrain lui-même venait rendre parfois visite à sa gentille

filleule, et dame! les autres ouvrières en jasaient.

Un garçon pâtissier eut les prémices du coeur de la belle Jeanne.

C'était un amoureux sérieux, celui-là. Il ne parlait rien moins que de

l'épouser, quoiqu'elle n'eût rien et qu'il fût, lui, possesseur en

perspective d'une boutique de bonbonnerie. La belle ouvrière refusa. Un

hardi mousquetaire avait murmuré de douces paroles à son oreille, elle

dédaigna le pauvre pâtissier pour suivre le brillant militaire. Mais le

second amoureux vengea le premier. Il délaissa pour une procureuse déjà

mûre sa charmante amie. Jeanne prétendit se venger du mousquetaire. Les

vengeurs ne manquaient pas; il y en eut un, puis deux, puis trois, puis

tant enfin, que le bruit en arriva aux oreilles du parrain.

Il fut médiocrement satisfait de la conduite de sa filleule, et la

menaça de lui retirer sa protection.

La belle Jeanne lui répondit que seul il était coupable de tout ce qui

était arrivé. Pourquoi mettre dans les modes une aussi jolie filleule?

Le parrain avoua qu'il avait eu tort en effet, et, pour réparer autant

que possible son manque de réflexion, il fit quelques démarches pour la

faire entrer dans une maison bourgeoise. Justement, à cette époque, le

père Ange était le directeur spirituel de la veuve d'un riche fermier

général, madame de Lagarde. Jeanne eut une place de dame de compagnie

dans cette opulente maison.

Malheureusement, ni le parrain ni l'oncle n'avaient réfléchi à une

chose, c'est que madame de Lagarde avait deux fils; et un mois ne

s'était pas écoulé, qu'à la suite d'une aventure avec les deux jeunes

gens, elle était forcée d'aller chercher fortune ailleurs.

On retrouve Marie-Jeanne chez les demoiselles de Verrières. Seulement

elle a changé de nom une seconde fois, elle s'appelle mademoiselle

Lange, et c'est sous ce nom de guerre qu'elle sera connue de tout Paris.

Mesdemoiselles de Verrières étaient deux soeurs charmantes qui faisaient

alors fureur à Paris. Pour leurs beaux yeux, financiers et gentilshommes

se ruinaient de la façon la plus galante du monde.

Dans ces salons aimables, on rencontrait en hommes belle et grande

compagnie. La fine fleur de la noblesse de cour, les coffres-forts les

mieux garnis de la haute finance s'y donnaient rendez-vous. Les princes

de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais y coudoyaient les

Maillé, les Boufflers, les d'Ayen; là venaient d'Alembert, et Diderot,

et Gentil-Bernard. Puis on soupait, la chère était délicate, les vins

exquis, et on jouait gros jeu, un jeu d'enfer, toute la nuit.

Belle, délurée, mademoiselle Lange ne tarda pas à faire des conquêtes,

dix adorateurs furent bientôt à ses pieds; elle pouvait choisir,

l'embarras du choix la troubla sans doute, elle n'eut pas la main

heureuse. Elle accepta les hommages d'un financier, le sieur Radix de

Sainte-Foix, qui mit à ses genoux son coeur et le produit de ses

dilapidations. L'union ne fut point heureuse. Radix de Sainte-Foix était

un homme sans préjugés, et il n'avait rien trouvé de mieux que

d'exploiter, à son profit, les charmes de son amie. La belle Lange se

hâta de rompre, et de nouveau se trouva beaucoup plus libre qu'elle ne

l'eût souhaité.

C'est ici l'instant le plus critique de son aventureuse carrière. Sans

amis, sans protecteurs, plus insouciante que jamais, elle descendit d'un

degré encore l'escalier doré du vice, et bientôt la Jourdan la compta au

nombre de ses pensionnaires les plus courues.

C'est dans l'une de ces maisons suspectes que, pour la première fois,

mademoiselle Vaubernier, toujours sous le nom de Lange, rencontra le

comte Jean du Barry, son complice futur dans la comédie de sa royauté.

Le comte Jean du Barry était, à cette époque, un homme de quarante à

quarante-cinq ans, grand, fort, avec des façons de laquais de mauvais

lieu. Le vice sur sa laide figure avait creusé des stigmates profonds;

son oeil était vacillant et terne, son teint couperosé. Toutes les

couleurs de l'arc-en-ciel enluminaient son nez bourgeonnant. C'était un

homme perdu d'honneur. Fils d'une honnête famille du Languedoc, il avait

depuis longtemps abandonné sa femme pour vivre à Paris du fruit de ses

industries illicites. Joueur, ivrogne, brelandier, quelque peu grec, il

avait à toutes les difficultés de la vie laissé un lambeau de sa

réputation.

Homme du monde d'ailleurs, spirituel à sa façon et à ses heures,

ingénieux, rusé, fertile en expédients pour se sortir des embarras où

son genre de vie le jetait sans cesse. Il affectait des prétentions au

bel esprit et se déclarait protecteur-né des beaux-arts.

Tel qu'il était, cet homme plut à la belle Lange, ce qui fait peu

d'honneur à son goût. Elle consentit à former avec lui une union libre,

et à signer un traité offensif et défensif contre les difficultés de

l'existence.

Le comte Jean du Barry habitait alors rue des Petits-Champs, non loin de

la rue des Moulins. Il donnait à jouer presque tous les soirs. La jolie

Lange lui devait être du plus grand secours. Elle comprit

merveilleusement son rôle, prodigua les oeillades, abusa des tendres

soupirs, reçut ou écrivit une foule de billets doux, attira enfin riche

et nombreuse clientèle dans le tripot du comte Jean.

C'est là que pour la première fois la remarquèrent Soubise, d'Ayen et le

duc de Richelieu. Ils la trouvèrent ravissante, et en parlèrent à Louis

XV. Depuis quelques jours précisément Lebel avait reçu l'ordre de se

mettre en chasse pour le compte de Sa Majesté; un rapprochement devenait

presque inévitable.

Les deux associés, de leur côté, le gentilhomme taré et la courtisane,

avaient fait un beau rêve. Jean, dans la beauté de son amie, voyait une

mine à exploiter. La bonne Lange ne demandait pas mieux. Or Jean, dans

son ambition, ne rêvait pour sa complice rien moins que les honneurs de

la couche royale! Mais comment franchir cette immense distance qui

sépare le trône d'un tripot infect? Là était la difficulté.

L'aimable couple se creusait vainement la tête pour trouver un

expédient, lorsque le hasard, ce dieu hostile aux honnêtes projets, leur

vint en aide au moment où ils s'y attendaient le moins. Le hasard avait

pris les traits de Lebel, le valet de chambre et le Mercure ordinaire de

Sa Majesté le roi de France.

Oui, Lebel avait entendu parler des charmes divins, des rares

perfections de mademoiselle Lange, et, en pourvoyeur consciencieux, il

venait voir, s'assurer par lui-même de la vérité des récits qui lui

avaient été faits par MM. de Richelieu et de Soubise.

À la vue de la belle Lange, qui trônait, reine et maîtresse, dans le

tripot du comte Jean, Lebel fut ébloui. Il ne sut même pas dissimuler

ses impressions. Il se glissa derrière la jolie fille et appliquant un

baiser sur son épaule nue:

--Vous êtes ravissante, dit-il, je reviendrai demain.

Il revint en effet, et bientôt Marie-Jeanne Vaubernier, dite la belle

Lange, donnant la main à cet honnête serviteur, fit son entrée dans les

petits appartements de Versailles.

La salle à manger où venait d'être introduite l'associée du comte Du

Barry était royalement ornée; tout autour des buffets somptueux

supportaient d'admirables porcelaines, chefs-d'oeuvre précieux de la

Chine ou de la manufacture de Sèvres. Sur la table, dressée au milieu,

il y avait quatre couverts.

Deux gentilshommes qui causaient auprès d'une fenêtre, se levèrent à

son entrée; l'un des deux était le duc de Richelieu, elle le reconnut.

--Charmante, ravissante, adorable! s'écria-t-il en la voyant entrer.

Puis, il s'avança vers elle, lui prit la main, et se tournant vers

l'autre gentilhomme qui était resté immobile:

--Je vous présente, marquis, dit-il, l'astre nouveau qui se lève à

Versailles.

Marie-Jeanne eut un mot, leste, c'est vrai, mais spirituel.

--Permettez, monsieur le duc, répondit-elle en faisant une profonde

révérence, il faut d'abord que l'astre se couche.

Cependant le baron de Gonesse ne tarda pas à arriver. C'était un fort

bel homme, aux façons royalement distinguées, un incommensurable ennui

se lisait en traits profonds sur sa belle et majestueuse figure. La

belle fille reconnut le roi. Elle l'eût deviné à la noblesse de son

maintien, à ses gestes, à cette imposante dignité que donne le pouvoir

absolu.

On se mit à table.

Mademoiselle Lange avait un rôle à jouer, elle ne l'oublia pas. Depuis

huit jours, le comte Jean lui faisait minutieusement la leçon.

Toute entière à ce rôle, Marie-Jeanne, pendant la première partie du

souper, ne fut pas elle-même: ses gestes étaient embarrassés, ses

réponses longues et entortillées; on voyait passer le bout de l'oreille,

on devinait la leçon apprise à l'avance et récitée par une élève

malhabile. Le duc de Richelieu faisait tous les frais de la

conversation; le marquis de Chauvelin ne soufflait mot; l'ennui du baron

de Gonesse semblait avoir redoublé.

Mais le champagne bientôt délia la langue de l'ancienne élève de la

Jourdan. Son rôle lui pesait, elle l'envoya par-dessus les moulins

rejoindre son bonnet. Elle oublia tout, et les recommandations du comte

Jean, et le comte Jean lui-même; elle ne vit plus qu'un souper délicat

et des convives charmants, mais royalement ennuyés. Elle voulut avant

tout les distraire, et bientôt sa gaieté expansive chassa tous les

nuages de tristesse.

Elle fut vive, enjouée, brillante, licencieuse. Les propos lestes et les

mots grivois éclatèrent bientôt comme un feu d'artifice. Elle ne se

souvenait plus que le roi était là, elle se croyait encore à quelqu'un

des soupers des demoiselles de Verrières.

Sans s'en douter, elle venait de trouver le chemin du coeur du roi.

Louis XV, l'ennuyé monarque, n'avait pas idée de cette verve légèrement

graveleuse, de cette pétulance, de ce sans-gêne de mauvais ton. Lui,

toujours à l'affût de la nouveauté, il ne connaissait rien de semblable.

Ses maîtresses avaient, malgré elles, respecté ce qu'il respectait si

peu lui-même, la dignité royale. Il pensait que Jeanne Vaubernier serait

comme les autres. Il s'attendait à de la timidité, à des marques de

respect. Il se trompait.

La nouvelle venue le traitait avec aussi peu de façons que s'il eût été

le dernier gentilhomme. Elle lui parlait librement et follement, lui

coupait la parole, le raillait; elle agrémentait ses répliques de

locutions populaires, et empruntait des images au dictionnaire familier

des maisons où elle avait vécu.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 17 / 19 段