tardèrent pas à le lui apprendre. Grande fut sa colère contre le
Dauphin, qu'elle n'avait jamais aimé: sa piété, selon elle, n'était
qu'hypocrisie, sa charité, un moyen habile de se créer une popularité.
Elle alla donc trouver le roi, se plaignant amèrement de cette insulte
qui retombait sur lui. Louis XV partagea l'indignation de la favorite,
et le Dauphin reçut l'ordre de se rendre au château de Meudon. Vainement
la reine et ses filles intercédèrent pour lui, le roi mit pour condition
à son retour qu'il ferait des excuses à la marquise.
Après quelque résistance, le Dauphin fut obligé de se soumettre. En
présence de toute la cour, il déclara à madame de Pompadour qu'il était
très-innocent de l'injure que des calomniateurs lui imputaient.
La favorite reçut cette déclaration avec la dignité d'une reine, et
gracieusement elle lui répondit que jamais elle n'avait ajouté foi à
tout ce qu'on était venu lui rapporter. Puis, comme gage de
réconciliation, elle grava elle-même le portrait du Dauphin. Tel fut le
dénoûment de cette aventure, qui faillit diviser le parti du Dauphin:
les uns le blâmaient, les autres l'approuvaient d'avoir obéi au roi.
Mais le Dauphin fit observer que toute la honte, si honte il y avait,
retombait, non sur le fils qui se soumettait, mais sur le père qui avait
donné des ordres.
Le tabouret ne satisfit pas encore l'ambition de madame de Pompadour,
elle voulut être dame d'honneur de la reine. Sûre de l'approbation du
roi, elle fit faire quelques démarches près de Marie Leczinska. La
reine, toujours faible et soumise, n'osa refuser, mais elle objecta que,
toutes les dames du palais faisant leurs pâques, la favorite ne pouvait
être admise qu'à la condition d'approcher des sacrements.
La marquise s'occupa immédiatement de lever cet obstacle. Elle commença
par déclarer que ses relations avec le roi n'étaient plus qu'amicales,
ce qui était vrai, comme nous le verrons plus tard; elle sollicita
ensuite de son mari une lettre de pardon, dans laquelle il devait dire
que désormais, oubliant toutes les fautes de sa femme, il lui rendait
son estime et lui rouvrait sa maison.
M. d'Etioles consentit à tout ce que lui demanda sa femme. Depuis
longtemps il avait pris son parti de son abandon, et il s'était même
décidé à user de son pouvoir, tant pour lui que pour ses amis. En 1754
il avait accepté la place vacante de fermier général des postes, au
scandale de beaucoup de ses amis, qui pensaient que la retraite
convenait à sa situation.
Munie de ses pièces justificatives, la marquise entra en négociations
avec le père de Sacy, qui consentit à lui donner l'absolution et à lui
administrer les sacrements. Elle fut donc nommée dame d'honneur. Elle se
jeta alors pour quelque temps dans la dévotion, mais dès ce moment,
assure-t-on, elle résolut la perte des jésuites, qui avaient osé,
lorsqu'il s'était agi de ses pâques, résister à ses volontés.
L'expulsion des jésuites, due à madame de Pompadour et au duc de
Choiseul qui voulait la destruction ou la réforme des ordres religieux,
donna à la favorite une heure de popularité. Accepter la volonté des
partis est un moyen habile qu'ont toujours adopté les ambitieux. On se
grandit alors à peu de frais, et de tous les intéressés on se fait des
créatures. Un instant on oublia la haine vouée à la favorite, on oublia
la bassesse de sa naissance, son avidité, les traités honteux, et, pour
cette proscription d'une société dangereuse, on l'adula plus que si elle
eût donné une province à la France.
Dans le courant de l'année 1754, madame de Pompadour avait éprouvé le
plus grand chagrin de son existence. Alexandrine, sa fille bien-aimée,
mourut subitement pour avoir été saignée mal à propos au couvent de
l'Assomption, où on l'élevait avec le plus grand soin. Elle avait alors
onze ans.
Ici commence la seconde période de la vie de la marquise de Pompadour.
La maîtresse charmante de Louis XV fait place à la femme d'État.
L'ambitieuse incapable que flétrit l'histoire succède à l'artiste
spirituelle, qui avait trouvé grâce.
La favorite règne désormais. Elle est duchesse de fait, sinon de titre,
elle est dame d'honneur de la reine. Alors son orgueil devient immense,
insatiable comme son ambition.
Dans son salon, elle affecte le ton et les manières d'une reine, elle
trône, comme jamais, même après son mariage, ne l'avait osé faire madame
de Maintenon. Elle reçoit tout le monde, assise dans une chaise longue,
ne se levant jamais, même pour les princes du sang, obligeant tout le
monde à se tenir debout.
Pour qu'on ne lui _manque pas de respect_, c'est-à-dire pour que nul
n'ait l'idée de s'asseoir en sa présence, elle fait enlever les siéges,
si bien qu'un jour le marquis de Souvré, sorte d'original qui avait son
franc parler, vient, pour se reposer, s'asseoir sur un des bras de son
fauteuil.
Cette familiarité lui semble monstrueuse, et elle se plaint au roi de
l'outrage qu'elle a reçu. Louis XV demande une explication au marquis.
--Ma foi! sire, répond M. de Souvré, j'étais diablement las, et, ne
sachant où m'asseoir, je me suis aidé comme j'ai pu.
Cette réponse cavalière fit heureusement rire le roi. Si le coupable
avait essayé de se disculper, il était perdu.
Sous prétexte qu'elle est souffrante, la marquise ne rend de visites à
personne, même aux duchesses titrées, et un noël de la cour fait
allusion à ces prérogatives que la faiblesse royale donne à la favorite:
De Jésus la naissance
Fit grand bruit à la cour;
Louis, en diligence,
Fut trouver Pompadour.
Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne.
Non, dit la marquise au roi,
Qu'on l'apporte chez moi,
Je ne vais chez personne.
Elle fait donner à ses domestiques des titres et des décorations; sa
femme de chambre est une personne de qualité, et lorsqu'elle sort, il
lui faut un chevalier de Saint-Louis pour porter la queue de sa robe.
Et l'on se demande lequel des deux l'emporte, de la vanité de la
maîtresse ou de la bassesse du gentilhomme.
Les courtisans prenaient à tâche de justifier cette insolence par leur
plate obséquiosité, et les plus grands seigneurs de France ne
rougissaient pas de faire antichambre chez elle, attendant une audience
pour solliciter quelque grâce.
Elle est roi désormais, président du conseil des ministres. C'est dans
son cabinet que se fait le travail politique, les secrétaires d'État
viennent lui soumettre toutes les décisions, elle assiste aux lits de
justice, elle répond aux remontrances du Parlement. Richelieu, le grand
ministre, sous sa robe rouge de cardinal avait caché Louis XIII; Louis
XV disparaît sous les jupes amples de sa favorite. Un éventail, voilà le
sceptre de la France.
La toute-puissance de la marquise de Pompadour ne tarda pas à se faire
sentir d'une manière désastreuse.
Le traité d'Aix-la-Chapelle ne nous donnait qu'une paix boiteuse.
C'était une trêve armée, chacun le sentait, mais nul alors ne prévoyait
la guerre de Sept-Ans. Cette guerre impolitique, insensée, calamiteuse,
elle fut l'oeuvre de la favorite. De tout temps l'Autriche avait été
considérée comme l'ennemie naturelle de la France: ainsi pensaient Henri
IV et Richelieu, deux politiques au moins aussi forts que la maîtresse
de Louis XV. On changea de conduite, et l'on tendit la main à
Marie-Thérèse.
Cette guerre devait servir admirablement et les rancunes et les amitiés
de madame de Pompadour, qui détestait Frédéric, le roi de Prusse, et
affectionnait très-particulièrement l'impératrice d'Autriche.
La haine de la marquise contre le roi de Prusse datait de longtemps.
Frédéric, sorte de tyran philosophe et bel esprit, accueillait avec
distinction tous les mécontents que faisait la cour de France. Il
professait une tolérance universelle. Il permettait de tout dire, de
tout imprimer, lorsqu'il ne faisait pas mettre les libres penseurs en
prison et brûler les livres par la main du bourreau. Son palais était
une petite académie, un hôtel Rambouillet de l'Encyclopédie. Il écrivait
à Jean-Jacques Rousseau et donnait à Voltaire la clef de chambellan. À
ses soupers on raisonnait sur tout, et sur bien d'autres choses encore,
mais surtout on critiquait, on se moquait. Versailles, on le devine,
n'était point épargné, et la favorite de Louis XV était le point de mire
de tous les traits d'esprit. Souvent à ses oreilles étaient venus les
propos méchants, les piquantes épigrammes; on lui avait montré des vers,
apporté des chansons. Enfin Frédéric l'avait surnommée, et elle le
savait, Cotillon II.
L'amitié de madame de Pompadour pour Marie-Thérèse fut l'oeuvre du comte
de Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. Politique habile sous des dehors
frivoles, reconnaissant l'utilité de l'alliance de la France, il pensa
que l'amour-propre de la favorite valait la peine d'être exploité. Il
décida donc sa souveraine à écrire une lettre autographe à la maîtresse
du roi de France. Marie-Thérèse, dans ses lettres, traitait la marquise
d'égale à égale, elle l'appelait _cousine_, se disait son _amie_.
L'orgueil faillit étouffer madame de Pompadour. Kaunitz ne s'était pas
trompé, de ce jour elle voua une inaltérable affection à son amie et
cousine Marie-Thérèse.
Les négociations avec l'Autriche commencèrent, et bientôt un traité
d'alliance fut signé; c'était le signal de la guerre de Sept-Ans. La
France va désormais, au profit de son ancienne ennemie, prodiguer son or
et son sang. Frédéric sera plusieurs fois à deux doigts de sa perte,
dans son désespoir il songera même au suicide; mais, général habile, roi
vraiment grand et héroïque dans plusieurs campagnes, il tirera un
admirable parti de toutes ses ressources, fera face de tous côtés à la
fois, échappera à quatre armées qui le cernent, et sortira de cette
lutte inégale, sinon vainqueur, du moins sans grandes pertes.
Marie-Thérèse, grâce à une habile administration, aidée d'ailleurs par
la France, accroîtra son influence en Europe.
Tout le poids de la guerre retombera sur la France; durant ces sept
années d'hostilité il périra neuf cent mille combattants, nous
sacrifierons des millions, nous perdrons toute notre prépondérance, et
le pacte de famille que M. de Choiseul considérait comme un
chef-d'oeuvre de diplomatie, nous fera perdre la Louisiane.
Pendant cette guerre désastreuse, de petits généraux conduisent à la
mort de grandes armées, des rivalités mesquines éclatent entre les chefs
et font échouer tous les plans, les flatteurs seuls de la favorite
obtiennent des commandements; enfin des généraux français font
construire, ô honte! des palais à Paris avec l'or de l'ennemi.
Insouciant et ennuyé, Louis XV apprendra toutes les turpitudes, il verra
le mal et ne songera pas à y remédier; il a emprunté la devise de sa
favorite: Après nous le déluge!
Voilà cependant où nous conduisaient les petites passions de la marquise
de Pompadour. Sa politique ne rencontra aucun obstacle de la part des
ministres, elle n'admettait au pouvoir, il est vrai, que des créatures à
elle, et plus tard l'abbé de Bernis, son ami dévoué, un des auteurs du
traité avec l'Autriche, fut exilé pour avoir osé résister.
Depuis longtemps déjà M. de Maurepas, le ministre aimé de Louis XV, le
seul qui pût faire travailler le roi, entre un bon mot et une chanson,
ce qui ne l'empêchait pas d'être un habile homme d'État, avait été
renvoyé. Il avait fallu trouver un prétexte. La marquise l'accusa donc
d'être l'auteur d'un abominable quatrain qu'elle avait, disait-elle,
trouvé un jour sous sa serviette en se mettant à table.
Au dedans cependant les affaires n'en allaient pas mieux; les finances
étaient obérées; le clergé et le Parlement mesuraient tour à tour la
faiblesse du gouvernement et tenaient peu de compte de ses ordres; une
division intestine partageait le sacerdoce et la magistrature. Il y
avait débat entre toutes les juridictions. Bientôt, à la suite d'une
mesure prise par le roi, cent-quatre-vingt membres du Parlement
donnèrent leur démission.
«La douleur des Parisiens, dit l'auteur de _l'Histoire philosophique du
règne de Louis XV_, se manifesta bientôt en expressions de colère. Le
roi était hautement qualifié du nom de tyran. On se racontait la
turpitude de ses moeurs. La favorite était couverte d'imprécations;»
enfin les pamphlets et les placards les plus injurieux étaient chaque
jour affichés jusque sur les murs du palais. L'exaltation était à son
comble.
Le crime ne se fit pas attendre. Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du
soir, le roi qui, dans la journée, était venu à Versailles voir une de
ses filles malades, se disposait à monter en carrosse pour retourner à
Trianon. Il mettait le pied sur le degré de velours, lorsqu'un homme qui
s'était glissé dans l'ombre au milieu des personnes qui l'entouraient,
s'élança sur lui et le frappa.
--On vient, s'écria le roi, de me donner un furieux coup de coude.
Puis, passant la main sous son habit, il la retira pleine de sang.
--Je suis blessé, dit-il.
Alors, regardant autour de lui, et apercevant un homme qui gardait son
chapeau sur la tête:
--C'est cet homme qui m'a frappé! Qu'on le prenne, mais qu'on ne le tue
pas.
Des gardes du corps se précipitèrent aussitôt sur l'assassin, et
l'arrêtèrent.
Il eût pu s'enfuir dix fois avant ce temps, se perdre dans la foule;
mais, soit horreur de son crime, soit mépris de la vie, il était resté
immobile.
Conduit dans la salle des gardes du corps, il fut fouillé. On trouva sur
lui une trentaine de louis d'or et un couteau à deux lames. Il s'était
servi, pour frapper le roi, de la plus petite, qui avait la forme d'un
canif. Interrogé, il déclara se nommer François Damiens. Puis, tout à
coup, et comme pris de remords:
--Qu'on prenne garde, s'écria-t-il, à monseigneur le Dauphin! qu'il ne
sorte pas d'aujourd'hui!
Cette exclamation fit croire qu'il avait des complices, et, pour obtenir
une révélation complète, les gardes du corps commencèrent à lui donner
la torture.
Mais vainement on le tenailla avec des pincettes rouges, les soldats se
lassèrent plus vite que lui; il ne poussa pas un cri, il n'avoua rien.
Bientôt le grand prévôt de l'hôtel vint s'emparer de l'assassin et le
fit conduire à la geôle, pour commencer une instruction régulière.
Le roi cependant perdait beaucoup de sang. Il remonta l'escalier sans
être soutenu. Il devait coucher à Trianon, en sorte qu'il n'y avait rien
de préparé à Versailles. On coucha le roi sur des matelas, pendant qu'on
disposait son lit; et tous ceux qui étaient autour de lui commencèrent à
le déshabiller.
Un médecin était accouru. La blessure se réduisait à une forte
égratignure. Le roi portait ce jour-là, à cause du froid plusieurs
vêtements, ils avaient amorti le coup. La blessure pansée, le calme
commençait à renaître, lorsque tout à coup un imprudent énonça la
crainte que le couteau ne fût empoisonné.
Cette crainte frappa l'esprit du roi. Tout son sang-froid l'abandonna.
Il voulut un prêtre à l'instant; et comme tous les aumôniers étaient
absents, un simple chapelain remplit en tremblant la redoutable mission
de le réconcilier avec le ciel.
La famille royale était accourue; la reine se précipita tout en larmes
dans la chambre. Madame de Pompadour se présenta, mais la porte lui fut
interdite, par ordre du roi, qui lui fit donner le conseil de se retirer
de la cour. Ses terreurs de Metz le reprenaient. Puis il délégua tous
les pouvoirs au Dauphin, qui prit le gouvernement des affaires.
Le ministre Machault, conformément aux intentions du roi, était allé
trouver madame de Pompadour. Dans son intérêt, il lui conseillait de
fuir. Jamais la position de la favorite n'avait été ainsi menacée, elle
perdait la tête. Elle allait se décider à partir, lorsque madame de
Mirepoix, présente à l'entretien, lui représenta que son départ la
perdait à tout jamais.
--Il faut rester, lui dit-elle.
Et comme la marquise hésitait encore:
--Oui, ajouta madame de Mirepoix, mieux vaut être chassée, que de partir
un jour trop tôt.
Bien en prit à madame de Pompadour de suivre ce conseil. Huit jours
après, le roi était remis et redevenait son esclave.
Le procès de Damiens ne fit jaillir aucune lumière sur cet odieux
attentat. Il resta cependant à peu près prouvé qu'il n'avait pas de
complices.
Dans tous ses interrogatoires, il soutint qu'il n'avait voulu que
blesser le roi. Les tortures les plus atroces ne lui arrachèrent aucune
révélation.
Quelques jours après l'attentat, le ministère fut presque entièrement
renouvelé.
Le roi, revenu de ses terreurs de la mort, rougissait-il de ses
faiblesses, voulait-il en éloigner les témoins? Quelle que soit la
raison, les ministres furent brusquement renvoyés et remplacés par des
hommes complètement à la discrétion de la marquise, plus puissante que
jamais.
Depuis longtemps déjà, la marquise de Pompadour n'était plus pour le roi
qu'une amie; les sens n'étaient plus pour rien dans leur mutuel
attachement. Tel était l'état de sa santé, que, de l'avis même du
médecin, elle avait dû rompre entièrement toutes relations avec son
amant. Sa déclaration au père de Sacy, à l'occasion de ses pâques, était
donc vraie. Dans sa jeunesse d'ailleurs, au temps même où véritablement
elle était la maîtresse du roi, madame de Pompadour avait toujours eu un
tempérament très-opposé à celui de Louis XV, et on a peine à se figurer
les expédients auxquels elle avait recours pour garder seule l'amour du
maître et ménager son influence, lorsque l'amitié née de l'habitude
succédait à l'amour dans le coeur du roi.
Voici une anecdote empruntée aux Mémoires de madame du Hausset qui
peint admirablement le caractère de la marquise à cette époque, et cette
anecdote ne peut être révoquée en doute, venant d'une femme qui lui fut
toujours dévouée. C'est madame du Hausset qui parle.
«J'avais remarqué que, depuis plusieurs jours, madame de Pompadour se
faisait servir du chocolat à triple vanille et ambré, à son déjeuner;
qu'elle mangeait des truffes et des potages au céleri. La trouvant fort
échauffée, je lui fis un jour des représentations sur son régime,
qu'elle eut l'air de ne pas écouter. Alors je crus devoir en parler à
son amie, la duchesse de Brancas.
«--Je m'en suis aperçue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant
vous.
«Effectivement, après sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses
craintes sur sa santé.
«--Je viens de m'en entretenir avec elle, dit-elle en me montrant la
duchesse, elle est de mon avis.
«Madame la marquise témoigna un peu d'humeur et se mit à fondre en
larmes. J'allai aussitôt fermer la porte, et je revins écouter.
«--Ma chère amie, dit madame de Pompadour à madame de Brancas, je suis
troublée de la crainte de perdre le coeur du roi en cessant de lui être
agréable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de
prix à certaines choses, et j'ai le malheur d'être d'un tempérament
excessivement froid. J'ai imaginé de prendre un régime un peu
échauffant, pour réparer ce défaut, et depuis deux jours cet élixir me
fait du bien....
«Elle pleura encore, et ajouta:
«Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé il y a huit jours, le roi, sous
prétexte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canapé et y a passé la
moitié de la nuit; il se dégoûtera de moi et en prendra une autre.
«--Vous ne l'éviterez pas, répondit la duchesse, en suivant votre
régime, et ce régime vous tuera.
«Ces dames s'embrassèrent, madame de Pompadour recommanda le secret à
madame de Brancas, et le régime fut abandonné.
«Peu de temps après, elle me dit:
«--Le maître est plus content de moi, et c'est depuis que j'en ai parlé
à Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je
désire, il fallait avoir soin de se bien porter, et tâcher de bien
digérer et faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur
a raison, et je me sens tout autre. J'adore le roi: je voudrais lui être
agréable, mais, hélas! quelquefois il me trouve plus froide qu'une
macreuse.»
Mais l'influence de madame de Pompadour tenait à des sentiments plus
nobles que ceux qu'elle désirait alors. Elle devait son empire à son
adresse, à son dévouement constant à toutes les fantaisies du maître, au
soin qu'elle prenait de courir au-devant de ses moindres désirs, aux
charmes de son esprit, à sa grâce, à toutes ces qualités, enfin, qu'elle
possédait dans la première période de ses relations avec le roi.
Plus tard, elle fut pour Louis XV comme un vieux ministre; il n'osait la
renvoyer par cette même raison qui l'avait fait garder le cardinal
Fleury: il tremblait de voir retomber sur lui seul tout le poids des
affaires; il voyait bien que la royauté allait droit à sa perte. Il
pressentait la ruine, mais il disait: «Bast! tout cela durera bien
autant que moi.» Et il laissait faire le mal, pouvant l'empêcher, ce qui
est le plus grand crime qu'un souverain puisse commettre.
Madame de Pompadour, cependant, tremblait toujours de voir surgir une
rivale. Depuis longtemps, elle le savait, les valets de chambre du roi,
corrupteurs subalternes, méprisables agents de la débauche,
fournissaient aux caprices du maître de jeunes et jolies filles qu'ils
allaient recrutant de tous côtés. Les intrigues des ennemis de la
marquise pouvaient pousser dans la couche royale quelque femme de grande
maison, belle, fière, spirituelle, hardie, comme l'avait été la duchesse
de Châteauroux.
La favorite frémissait à cette idée; les infidélités passagères de son
amant lui importaient peu, elle ne l'aimait plus; mais elle tenait au
pouvoir plus qu'à la vie. Elle résolut donc d'être elle-même
l'intendante des honteux plaisirs du royal débauché. C'était la première
fois que cette idée venait à une favorite d'entourer son amant d'un
sérail, mais cette idée assura la puissance de madame de Pompadour. Elle
choisit pour le roi des maîtresses jeunes, jolies, gracieuses, mais
d'une classe inférieure ou sans fortune et sans alliances, aussi peu
spirituelles que possible, de façon à n'avoir rien à redouter du pouvoir
de leurs charmes. Les pourvoyeurs habituels du roi devinrent ses
créatures, et nulle ne put être admise près du roi sans son approbation.
Déjà, quelque temps auparavant, Louis XV était venu lui demander, avec
un certain embarras, il est vrai, ses bontés pour une jeune fille prête
à devenir mère, et sur laquelle il désirait que l'on veillât avec la
plus grande sollicitude. Il était fort embarrassé de cette jeune fille;
ne voulant pas trahir son incognito, et n'osant s'ouvrir à personne de
peur d'une indiscrétion, il avait pensé à son amie.
La marquise se chargea elle-même de prendre soin de la mère et de
l'enfant; elle pourvut généreusement à tous leurs besoins et leur assura
un revenu honnête.
«--Que vous êtes bonne! lui disait le roi; que de gratitude pour vous,
de vous charger d'une pareille mission!»
La marquise devait avoir bien d'autres complaisances: afin de favoriser
les goûts de Louis XV, elle lui donna, dès 1753, sa charmante retraite
de l'Ermitage, située dans le parc de Versailles, et admirablement
disposée pour les débauches secrètes.
Le Parc-aux-Cerfs était inventé.
C'est là que désormais furent logées les jeunes filles qui attendaient
les embrassements du maître. On donna à cette maison une organisation.
Un chevalier de Saint-Louis sollicita l'honneur d'en être l'intendant
général. Une ancienne chanoinesse fut chargée de la surveillance
intérieure: elle avait sous ses ordres deux sous-maîtresses; enfin, un
certain nombre de femmes de compagnie étaient chargées de l'éducation
des jeunes élèves.
Le valet de chambre Lebel, M. de Lugeac, neveu de la favorite, et sa
femme, la marquise elle-même, tels étaient les pourvoyeurs ordinaires de
cet infâme sérail. La police s'en mêlait aussi, et lorsque quelque
enfant de neuf à onze ans attirait par sa beauté les regards des agents,
elle était enlevée ou achetée à ses parents et conduite à Versailles.