l'insurmontable ennui d'un roi rassasié de tout? Chaque jour son
imagination fertile lui suggérait quelque moyen nouveau. Louis XV avait
cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise
apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame
aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en scène ne lui coûtait. Le
roi avait un jour remarqué une religieuse fort jolie: il trouva le
lendemain la marquise vêtue en soeur grise.
Toute jeune fille, madame de Pompadour avait joué avec succès la comédie
et le petit opéra; devenue reine de Choisy, elle résolut d'y faire
élever un théâtre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait à la
retrouver dans des rôles toujours nouveaux.
Cette idée fut exécutée avec la rapidité que donne la toute-puissance:
Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des décors merveilleux;
les répétitions commencèrent. Toute la cour s'arrachait les rôles. Jouer
la comédie devant le roi, avec madame de Pompadour, la précieuse faveur!
Les principaux artistes du théâtre de Choisy étaient: la marquise
d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de
Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de
Nivernais, d'Entragues.
Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de
Melfort et le comte de Langeron étaient les premiers sujets.
Le duc de La Vallière était le directeur de cette noble compagnie.
L'abbé de Lagarde soufflait: Gresset, Crébillon et l'abbé de Bernis
dirigeaient les répétitions.
Le corps de ballet était insuffisant, et les choeurs laissaient à
désirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux.
--Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant.
Et c'était une grosse injure à jeter à des choeurs d'opéra; le roi
possédait la voix la plus fausse de son royaume.
Mais les distractions de la comédie ne suffisaient pas à l'ennuyé Louis
XV; les petits voyages impromptus continuaient soit à Marly, soit à
Crécy, chez la marquise, ou à Trianon, que l'on avait fait réparer à
grands frais. Les chasses étaient plus fréquentes que jamais; on courait
le cerf à Fontainebleau ou à Compiègne, le plus souvent dans la forêt de
Sénart. La chasse, voilà la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il
conserva jusqu'à la fin de sa vie.
À Choisy, après la comédie, après la chasse, au retour de toutes les
excursions, on soupait. Le souper, c'était l'heure du repos, de la
liberté, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laissé sur les
soupers de Louis XV de longs et minutieux détails; mais tous sont
empreints de la plus haineuse exagération. Ces soupers ne furent point,
tant que régna la marquise, les crapuleuses orgies racontées avec
complaisance par quelques libellistes obscurs.
Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du
souper venue, désignait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on
passait dans la salle à manger. C'était un charmant salon, meublé avec
élégance, décoré par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun apprêt de festin
ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une
vaste rosace. À un signe du roi, la rosace s'élevait, et, comme dans
les contes de fées, on voyait apparaître une table chargée de plats et
de flacons, étincelante de cristaux et de porcelaines, éclairée par des
centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invités prenaient place;
des pages de la petite écurie, fils de grande famille pour la plupart,
servaient le souper rapidement, sans bruit; à chaque service, la table
était renouvelée. Au dessert, les pages étaient renvoyés.
Alors seulement on oubliait l'étiquette. Mais les propos grossiers du
libertinage ou de l'impiété étaient sévèrement bannis. Une ironie
spirituelle, légère, superficielle, était la seule arme dont on se
servît. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants
éclataient de tous côtés, les anecdotes spirituelles circulaient autour
de la table. La conversation était leste parfois, et même un peu
grivoise, mais jamais ordurière; la langue avait d'ailleurs à cette
époque une licence qu'aujourd'hui on ne tolérerait plus.
Alors s'échangeaient les joyeux défis de vins d'Aï ou de Tokai, les
coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant
des éclats de rire, et quelque poëte, l'abbé de Bernis, par exemple,
improvisait d'anacréontiques couplets.
Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du départ; souvent les
invités restaient après l'hôte; mais la liberté n'était pas plus grande,
elle ne dégénérait pas en licence.
Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le
champagne frappé, dont il abusait, lui montait à la tête; la marquise en
faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever
quelque femme de chambre, mais dans le plus grand mystère, et on
préparait du thé. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'être inquiète,
et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut
en danger; mais on avait toujours un médecin sous la main.
--Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi
venait à mourir chez moi!!! Je serais massacrée; la populace me
traînerait dans les ruisseaux.
Le premier médecin la rassurait alors, jusqu'à la prochaine mésaventure.
Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon
était devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il écoutait;
la marquise prenait les décisions pour lui.
--Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse.
Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exerçait et
s'enhardissait au métier d'homme d'État. Afin de se perfectionner, elle
travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise était
une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix
était faite, et quelle paix! et les affaires à l'intérieur n'en allaient
pas mieux. Aussi, tandis qu'à la cour on dansait, on soupait après la
comédie, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de
son peuple, le roi ne savait même pas le prix du pain à Paris. Et comme
un jour un placet lui était parvenu par le plus grand des hasards, il
voulut savoir. Alors un courtisan chercha à rassurer le roi.
--Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais été meilleur marché.
--Malpeste, s'écria un grand seigneur qui était du parti du Dauphin, je
suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas bâtonner mon maître
d'hôtel qui a l'impudence de me le faire payer très-cher.
De toutes parts craquait l'édifice vermoulu de la royauté; il fallait un
bras pour soutenir l'édifice, une tête pour diriger ce bras; il n'y
avait ni bras ni tête, il y avait madame de Pompadour, une femme
charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions,
ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel était son code
politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur.
D'ailleurs un vent s'était levé, qui n'était plus un vent de fronde,
c'était le souffle puissant de la liberté. Il venait d'Angleterre et de
Genève, de partout un peu. Les philosophes avaient allumé un bûcher pour
y brûler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent
attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui
s'exerçaient à la rébellion, et le clergé qui, par ses divisions et son
intolérance, poussait à la révolte.
Dans le public, on disait que le traité d'Aix-la-Chapelle était un
traité honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui
savait ses pensées? Une des clauses secrètes de ce traité était
l'expulsion de France du prince Édouard, le prétendant, ce prince
infortuné pour lequel la France avait prodigué son or et versé son sang.
Louis XV voulut tenir la parole donnée et écrite; un soir, au sortir de
l'Opéra, le prince Édouard fut saisi, lié, jeté dans une chaise de
poste, et conduit à la frontière. Le ministère d'alors semblait vraiment
être à la discrétion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que
tout bas pensait le peuple:
--Sire, c'est une lâcheté!
Des pamphlets, des épigrammes, des libelles, seule arme du
mécontentement, parurent aussitôt de tous côtés contre le roi, la
favorite, les ministres, contre le régiment des gardes qui avait exécuté
les ordres reçus et arrêté le prince Édouard:
Des gardes en un mot, le brave régiment,
Vient, dit-on, d'arrêter le fils du prétendant.
Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire!
Muses, gravez bien vite au temple de mémoire
Ce rare événement.
Va, déesse aux cent voix, va l'apprendre à la terre,
Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris à la guerre.
Une épître remarquable, dédiée: AU ROI, commençait ainsi:
Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,
Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile.
Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy,
À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi.
Des enlèvements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le
roi et contre la favorite; la faute en est certainement à quelques
misérables, agents subalternes de la police, qui outrepassèrent leurs
ordres; mais le peuple ne s'arrête point à ces considérations.
Une ordonnance du roi avait défendu la mendicité et ordonné
l'arrestation des gens sans aveu; à Paris, ils étaient arrêtés et
dirigés sur Marseille où on les embarquait pour les colonies. Il arriva
que des agents de police, pour rançonner quelques pauvres mais honnêtes
familles, abusèrent de leur pouvoir et enlevèrent plusieurs enfants.
Un jour, un de ces misérables enlève et conduit au dépôt un jeune
garçon, espérant forcer la mère à le racheter. Cette femme, au
désespoir, croyant son fils perdu, mort, s'élance dans la rue et
parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris,
invoquant la pitié du peuple. Sur ses pas, la population sort des
maisons, des groupes se forment, les mères prennent parti pour la mère.
Les rumeurs les plus étranges circulent: on dit que dans tous les
quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a
été enlevé, ce sont des milliers d'enfants. Tout à coup une imputation
horrible, épouvantable, se répand dans la foule: on dit que les médecins
ont ordonné des bains de sang au roi, pour rétablir sa santé usée par la
débauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont
conduits et égorgés pour ces bains réparateurs.
Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements
augmentent, l'exaspération du peuple est à son comble. On se jette sur
les agents de police, partout où on les reconnaît. Mais les agents ne
sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de
police qui ordonne. Aussitôt la multitude roule ses flots menaçants
jusqu'à son hôtel pour le massacrer. Prévenu, il s'enfuit par les
jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'hôtel. Tout à
coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de
police, moins craintive que son époux. Du moment où il peut entrer, le
peuple hésite; il craignait un piége. Mais les troupes de la maison du
roi accourent à toute bride; à leur vue l'insurrection se dissipe. On
arrête ceux dont la fuite n'a pas été assez prompte, et le lendemain,
sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans
miséricorde.
Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'être désagréable à la
cour. Une information fut décidée. On manda le lieutenant de police pour
l'admonester. Mais ce lieutenant était une créature de madame de
Pompadour; le Parlement le blâmait, elle le nomma, pour le récompenser,
conseiller d'État; plus tard elle l'appela au ministère. Telle était sa
politique.
Paris avait calomnié son roi par une horrible imputation; Louis XV prit
en dégoût sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des fêtes,
devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le
peuple lui avait retiré ce beau titre de Louis le bien-aimé; quelques
années plus tard il disait avec justice:
Le bien-aimé de l'almanach
N'est plus le bien-aimé de France.
Le roi prit donc la résolution de ne plus traverser Paris pour aller de
Versailles à Compiègne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait
est qu'il en était réduit à le craindre. On fit, par ses ordres, un
chemin de la porte du bois de Boulogne à Saint-Denis, en tournant la
capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la Révolte,
qu'elle a gardé depuis.
À l'occasion de cette émeute, le guet reçut une organisation militaire;
on fit bâtir des casernes à Rueil et à Courbevoie, afin d'avoir toujours
des troupes sous la main; enfin le maréchal de Lowendal fut chargé de
dresser un plan de fortifications contre Paris.
Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des
billets de confession menaçait l'Église d'un schisme.
Mais le mépris des Français pour Louis XV n'avait pas détruit encore
dans leur coeur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection
du peuple s'était reportée sur le Dauphin, dont la vie sérieuse et calme
formait un contraste éloquent avec les goûts de son père. D'ailleurs,
c'est surtout à la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la
cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple
chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien
l'expression des sentiments de l'époque:
Les grands seigneurs s'avilissent,
Les financiers s'enrichissent,
Tous les Poissons s'agrandissent,
C'est le règne des vauriens.
On épuise la finance
En bâtiments, en dépense,
L'État tombe en décadence,
Le roi ne met ordre à rien,
Rien, rien, rien.
* * * * *
Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, était
destinée à faire fortune.
Assez de fautes graves, assez d'accusations méritées pèsent sur la
mémoire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit nécessaire de la
calomnier encore. Il est donc juste de la décharger d'une imputation
odieuse et ridicule, fort accréditée par quelques romans _historiques_
et un gros mélodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant persécuté
un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On
devine qu'il s'agit de Latude--ou trente ans de captivité. Rétablissons
donc les faits:
Le 15 mai 1750, madame de Pompadour était à sa toilette, lorsqu'on lui
remit une lettre apportée par la poste. On y dénonçait un complot contre
ses jours, et on donnait la liste des principaux conjurés. Le nom des
plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre
l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des
poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre était
signée Henri Mazers de Latude.
La marquise, on le comprend, fut épouvantée, et fit aussitôt prévenir le
lieutenant de police, un homme qui lui était tout dévoué. La cassette
annoncée ne tarda pas à arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes
précautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre
complètement inoffensive. L'innocence de tous les personnages dénoncés
résultant d'une information des plus sérieuses, on résolut de découvrir
le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris
si peu de précautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette
étaient renfermés dans des papiers écrits de sa main; or, du premier
coup d'oeil, on s'était convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui
avait envoyé la cassette ne faisaient qu'un seul et même personnage.
Latude ne se cachait pas, il fut arrêté comme calomniateur.
Interrogé par le lieutenant de police, il répondit que, se trouvant sans
ressources et sans protecteurs, il avait trouvé ce moyen, dans l'espoir
que madame de Pompadour, se croyant sauvée par lui d'un grand danger,
lui accorderait sa protection.
Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort
de Vincennes.
Mazers de Latude était un petit gentilhomme gascon, né à Montagnac dans
le Languedoc. Il avait fait en Hollande, près des réfugiés protestants,
de remarquables études, et se destinait au génie militaire. C'est donc
comme officier qu'il fut conduit à Vincennes.
Latude s'évada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il eût été
oublié sans doute, s'il ne s'était avisé d'une nouvelle plaisanterie
dans le goût de la première. Il avait la monomanie de la dénonciation.
Arrêté dans l'hôtel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit à la
Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier.
Là il se lia avec un nommé d'Alègre, Gascon comme lui, et six mois après
tous les deux s'évadaient avec une incontestable hardiesse.
Ils se sauvèrent en Hollande, où Latude s'affilia aux conjurations des
protestants et des jansénistes réfugiés. Il fut enlevé et réintégré à la
Bastille. Naturellement, on dut prendre à son égard certaines
précautions de surveillance; mais il fut néanmoins bien traité. On lui
accordait la permission d'écrire: les plans et les projets de génie
militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme supérieur,
esprit d'élite, Latude avait des idées jeunes et fécondes; le ministre
lui fit offrir la liberté à la condition de retourner à Montagnac. Sans
refuser précisément, il prit occasion d'écrire à madame de Pompadour des
lettres d'une extrême insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer
par les mains du lieutenant de police, n'arrivèrent pas à leur adresse.
En novembre 1765, Latude s'échappait de nouveau, par un miracle inouï
d'audace et de présence d'esprit. Repris, il fut enfermé à Bicêtre, et
on ne le relâcha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait
son lieu de naissance.
Où voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de
Pompadour? Si cela était, n'eût-il pas recouvré sa liberté à la mort de
la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, eût-il fait
poursuivre en 1765 le prisonnier évadé? Le duc de Choiseul l'eût-il fait
enfermer à Bicêtre? M. de Malhesherbes, visitant cet hôpital en 1775,
n'eût-il pas fait droit à ses réclamations?
Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgré toute son
imagination, se voyait à bout de moyens de distraction. C'est alors que
l'idée lui vint d'inspirer au roi le goût des bâtiments et des
constructions. On mit des ouvriers partout à la fois. Le public cria
fort. C'était la moindre des préoccupations de la favorite. Les finances
se trouvaient dans le plus déplorable état; mais telle était
l'indifférence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put
faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'était tout
simplement conduire l'État à la banqueroute. Quelques entreprises utiles
furent cependant conseillées par madame de Pompadour, et l'on commença
les bâtiments de l'École militaire et de la Manufacture de porcelaines
de Sèvres.
L'établissement de la manufacture de porcelaines de Sèvres rendit le
plus grand service à l'industrie française. Nous avions les Gobelins, la
Savonnerie, les glaces, qui, par la supériorité de leurs produits, nous
donnaient la première place; mais l'art céramique était resté en retard.
Bien plus, il avait dégénéré, et depuis longtemps le secret était perdu
de ces magnifiques poteries des XVe et XVIe siècles, si
recherchées encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se
bornaient alors à l'imitation mal réussie, à la contrefaçon grotesque
des produits de la Saxe ou du Japon.
Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus
rapides progrès; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut
le secret de la pâte tendre, si fine et si belle, et bientôt les
produits de la Manufacture de Sèvres firent l'admiration du monde
entier.
Les constructions de l'École militaire et de la Manufacture de Sèvres ne
faisaient pas négliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais
plus coûteuses: on travaillait à force à Choisy, à Crécy, à la Muette,
et surtout au château de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la
favorite.
Madame de Pompadour allant un jour de Sèvres à Meudon, s'arrêta sur la
colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point où la route de
Versailles traversait cette rivière.
--Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle
vue!
Et sur cette hauteur abandonnée aux bruyères, elle résolut de se faire
construire un château. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs,
jardiniers, furent aussitôt convoqués, les plans furent arrêtés séance
tenante, et les travaux commencèrent avec une magique rapidité. La
marquise elle-même surveillait l'oeuvre des architectes, et souvent le
roi quittait la chasse pour venir déjeuner au milieu des ouvriers. Moins
de deux ans après, le château de Bellevue était achevé. Les petits
bâtiments, situés au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine,
prirent le nom de Brimborion.
Bellevue, inauguré le 25 novembre 1760, par des fêtes magnifiques,
devint bientôt la résidence favorite de Louis XV; il est vrai que la
marquise avait prodigué les millions pour faire de ce château un
véritable séjour des Mille et une nuits.
Le jour de l'inauguration, la marquise, après avoir promené son royal
amant dans toutes les pièces de ce merveilleux château, après avoir joui
de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement
qui s'ouvrait sur une serre immense éclairée de mille bougies. Là se
trouvaient à profusion les fleurs les plus rares, les plus éloignées de
la saison: roses, lilas, jasmins, oeillets, renoncules et primevères
s'épanouissaient «dans ce domaine enchanté de Flore,» comme on disait
alors, et répandaient les plus suaves parfums. Le roi fut ébloui.
--Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il.
--Venez vous-même le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un
ravissant sourire, venez.
Le roi y alla. Mais à la première fleur qu'il voulut détacher, il
s'aperçut que la tige était froide et rigide.
Tout ce charmant parterre était en fine porcelaine de Saxe, et de suaves
essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de
perles de rosée, remplaçaient les émanations de toutes ces fleurs.
Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bientôt les
invitations de Bellevue.
Mais le château était petit, le nombre des invités fut très-restreint.
Il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les ministres, quelques
favoris intimes étaient les hôtes habituels. Ceux-là passaient la nuit
au château. Les invités ordinaires se retiraient après les fêtes et
allaient chercher un gîte dans les habitations des environs. On appelait
ces convives de jour, des _polissons_; et cependant, aller à Bellevue,
même en _polisson_, était une faveur insigne. Hommes et femmes devaient
revêtir un uniforme choisi et dessiné par madame de Pompadour: elle-même
avait distribué les étoffes et donné le calque des dessins que chacun
devait faire exécuter; les broderies seules étaient une affaire de plus
de douze cents livres. Les habits des hommes étaient de velours, les
robes des dames de damas.
Les dépenses du château de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et
chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte,
pour quatre mauvais vers, fut condamné à un an de détention, puis
exilé. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce.
Toute-puissante dans l'État, madame de Pompadour n'avait pas à la cour
les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot à dire, tout fléchit
devant ses volontés, même l'étiquette, qui n'accordait cette prérogative
qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur,
l'occasion du rétablissement du Dauphin, qui avait été si sérieusement
malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut
donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa à son
élévation, elle fut présentée.
Suivant le cérémonial des présentations, elle devait être embrassée par
la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles
se soumirent à cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais
le Dauphin ne put cacher son dégoût. Après avoir embrassé la nouvelle
élue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses lèvres du
revers de sa main, selon d'autres.