Ne faisait-elle pas, d'ailleurs, tous ses efforts pour distraire

l'insurmontable ennui d'un roi rassasié de tout? Chaque jour son

imagination fertile lui suggérait quelque moyen nouveau. Louis XV avait

cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise

apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame

aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en scène ne lui coûtait. Le

roi avait un jour remarqué une religieuse fort jolie: il trouva le

lendemain la marquise vêtue en soeur grise.

Toute jeune fille, madame de Pompadour avait joué avec succès la comédie

et le petit opéra; devenue reine de Choisy, elle résolut d'y faire

élever un théâtre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait à la

retrouver dans des rôles toujours nouveaux.

Cette idée fut exécutée avec la rapidité que donne la toute-puissance:

Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des décors merveilleux;

les répétitions commencèrent. Toute la cour s'arrachait les rôles. Jouer

la comédie devant le roi, avec madame de Pompadour, la précieuse faveur!

Les principaux artistes du théâtre de Choisy étaient: la marquise

d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de

Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de

Nivernais, d'Entragues.

Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de

Melfort et le comte de Langeron étaient les premiers sujets.

Le duc de La Vallière était le directeur de cette noble compagnie.

L'abbé de Lagarde soufflait: Gresset, Crébillon et l'abbé de Bernis

dirigeaient les répétitions.

Le corps de ballet était insuffisant, et les choeurs laissaient à

désirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux.

--Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant.

Et c'était une grosse injure à jeter à des choeurs d'opéra; le roi

possédait la voix la plus fausse de son royaume.

Mais les distractions de la comédie ne suffisaient pas à l'ennuyé Louis

XV; les petits voyages impromptus continuaient soit à Marly, soit à

Crécy, chez la marquise, ou à Trianon, que l'on avait fait réparer à

grands frais. Les chasses étaient plus fréquentes que jamais; on courait

le cerf à Fontainebleau ou à Compiègne, le plus souvent dans la forêt de

Sénart. La chasse, voilà la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il

conserva jusqu'à la fin de sa vie.

À Choisy, après la comédie, après la chasse, au retour de toutes les

excursions, on soupait. Le souper, c'était l'heure du repos, de la

liberté, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laissé sur les

soupers de Louis XV de longs et minutieux détails; mais tous sont

empreints de la plus haineuse exagération. Ces soupers ne furent point,

tant que régna la marquise, les crapuleuses orgies racontées avec

complaisance par quelques libellistes obscurs.

Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du

souper venue, désignait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on

passait dans la salle à manger. C'était un charmant salon, meublé avec

élégance, décoré par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun apprêt de festin

ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une

vaste rosace. À un signe du roi, la rosace s'élevait, et, comme dans

les contes de fées, on voyait apparaître une table chargée de plats et

de flacons, étincelante de cristaux et de porcelaines, éclairée par des

centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invités prenaient place;

des pages de la petite écurie, fils de grande famille pour la plupart,

servaient le souper rapidement, sans bruit; à chaque service, la table

était renouvelée. Au dessert, les pages étaient renvoyés.

Alors seulement on oubliait l'étiquette. Mais les propos grossiers du

libertinage ou de l'impiété étaient sévèrement bannis. Une ironie

spirituelle, légère, superficielle, était la seule arme dont on se

servît. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants

éclataient de tous côtés, les anecdotes spirituelles circulaient autour

de la table. La conversation était leste parfois, et même un peu

grivoise, mais jamais ordurière; la langue avait d'ailleurs à cette

époque une licence qu'aujourd'hui on ne tolérerait plus.

Alors s'échangeaient les joyeux défis de vins d'Aï ou de Tokai, les

coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant

des éclats de rire, et quelque poëte, l'abbé de Bernis, par exemple,

improvisait d'anacréontiques couplets.

Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du départ; souvent les

invités restaient après l'hôte; mais la liberté n'était pas plus grande,

elle ne dégénérait pas en licence.

Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le

champagne frappé, dont il abusait, lui montait à la tête; la marquise en

faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever

quelque femme de chambre, mais dans le plus grand mystère, et on

préparait du thé. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'être inquiète,

et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut

en danger; mais on avait toujours un médecin sous la main.

--Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi

venait à mourir chez moi!!! Je serais massacrée; la populace me

traînerait dans les ruisseaux.

Le premier médecin la rassurait alors, jusqu'à la prochaine mésaventure.

Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon

était devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il écoutait;

la marquise prenait les décisions pour lui.

--Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse.

Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exerçait et

s'enhardissait au métier d'homme d'État. Afin de se perfectionner, elle

travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise était

une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix

était faite, et quelle paix! et les affaires à l'intérieur n'en allaient

pas mieux. Aussi, tandis qu'à la cour on dansait, on soupait après la

comédie, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de

son peuple, le roi ne savait même pas le prix du pain à Paris. Et comme

un jour un placet lui était parvenu par le plus grand des hasards, il

voulut savoir. Alors un courtisan chercha à rassurer le roi.

--Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais été meilleur marché.

--Malpeste, s'écria un grand seigneur qui était du parti du Dauphin, je

suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas bâtonner mon maître

d'hôtel qui a l'impudence de me le faire payer très-cher.

De toutes parts craquait l'édifice vermoulu de la royauté; il fallait un

bras pour soutenir l'édifice, une tête pour diriger ce bras; il n'y

avait ni bras ni tête, il y avait madame de Pompadour, une femme

charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions,

ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel était son code

politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur.

D'ailleurs un vent s'était levé, qui n'était plus un vent de fronde,

c'était le souffle puissant de la liberté. Il venait d'Angleterre et de

Genève, de partout un peu. Les philosophes avaient allumé un bûcher pour

y brûler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent

attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui

s'exerçaient à la rébellion, et le clergé qui, par ses divisions et son

intolérance, poussait à la révolte.

Dans le public, on disait que le traité d'Aix-la-Chapelle était un

traité honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui

savait ses pensées? Une des clauses secrètes de ce traité était

l'expulsion de France du prince Édouard, le prétendant, ce prince

infortuné pour lequel la France avait prodigué son or et versé son sang.

Louis XV voulut tenir la parole donnée et écrite; un soir, au sortir de

l'Opéra, le prince Édouard fut saisi, lié, jeté dans une chaise de

poste, et conduit à la frontière. Le ministère d'alors semblait vraiment

être à la discrétion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que

tout bas pensait le peuple:

--Sire, c'est une lâcheté!

Des pamphlets, des épigrammes, des libelles, seule arme du

mécontentement, parurent aussitôt de tous côtés contre le roi, la

favorite, les ministres, contre le régiment des gardes qui avait exécuté

les ordres reçus et arrêté le prince Édouard:

Des gardes en un mot, le brave régiment,

Vient, dit-on, d'arrêter le fils du prétendant.

Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire!

Muses, gravez bien vite au temple de mémoire

Ce rare événement.

Va, déesse aux cent voix, va l'apprendre à la terre,

Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris à la guerre.

Une épître remarquable, dédiée: AU ROI, commençait ainsi:

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,

Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile.

Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy,

À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi.

Des enlèvements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le

roi et contre la favorite; la faute en est certainement à quelques

misérables, agents subalternes de la police, qui outrepassèrent leurs

ordres; mais le peuple ne s'arrête point à ces considérations.

Une ordonnance du roi avait défendu la mendicité et ordonné

l'arrestation des gens sans aveu; à Paris, ils étaient arrêtés et

dirigés sur Marseille où on les embarquait pour les colonies. Il arriva

que des agents de police, pour rançonner quelques pauvres mais honnêtes

familles, abusèrent de leur pouvoir et enlevèrent plusieurs enfants.

Un jour, un de ces misérables enlève et conduit au dépôt un jeune

garçon, espérant forcer la mère à le racheter. Cette femme, au

désespoir, croyant son fils perdu, mort, s'élance dans la rue et

parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris,

invoquant la pitié du peuple. Sur ses pas, la population sort des

maisons, des groupes se forment, les mères prennent parti pour la mère.

Les rumeurs les plus étranges circulent: on dit que dans tous les

quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a

été enlevé, ce sont des milliers d'enfants. Tout à coup une imputation

horrible, épouvantable, se répand dans la foule: on dit que les médecins

ont ordonné des bains de sang au roi, pour rétablir sa santé usée par la

débauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont

conduits et égorgés pour ces bains réparateurs.

Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements

augmentent, l'exaspération du peuple est à son comble. On se jette sur

les agents de police, partout où on les reconnaît. Mais les agents ne

sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de

police qui ordonne. Aussitôt la multitude roule ses flots menaçants

jusqu'à son hôtel pour le massacrer. Prévenu, il s'enfuit par les

jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'hôtel. Tout à

coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de

police, moins craintive que son époux. Du moment où il peut entrer, le

peuple hésite; il craignait un piége. Mais les troupes de la maison du

roi accourent à toute bride; à leur vue l'insurrection se dissipe. On

arrête ceux dont la fuite n'a pas été assez prompte, et le lendemain,

sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans

miséricorde.

Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'être désagréable à la

cour. Une information fut décidée. On manda le lieutenant de police pour

l'admonester. Mais ce lieutenant était une créature de madame de

Pompadour; le Parlement le blâmait, elle le nomma, pour le récompenser,

conseiller d'État; plus tard elle l'appela au ministère. Telle était sa

politique.

Paris avait calomnié son roi par une horrible imputation; Louis XV prit

en dégoût sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des fêtes,

devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le

peuple lui avait retiré ce beau titre de Louis le bien-aimé; quelques

années plus tard il disait avec justice:

Le bien-aimé de l'almanach

N'est plus le bien-aimé de France.

Le roi prit donc la résolution de ne plus traverser Paris pour aller de

Versailles à Compiègne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait

est qu'il en était réduit à le craindre. On fit, par ses ordres, un

chemin de la porte du bois de Boulogne à Saint-Denis, en tournant la

capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la Révolte,

qu'elle a gardé depuis.

À l'occasion de cette émeute, le guet reçut une organisation militaire;

on fit bâtir des casernes à Rueil et à Courbevoie, afin d'avoir toujours

des troupes sous la main; enfin le maréchal de Lowendal fut chargé de

dresser un plan de fortifications contre Paris.

Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des

billets de confession menaçait l'Église d'un schisme.

Mais le mépris des Français pour Louis XV n'avait pas détruit encore

dans leur coeur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection

du peuple s'était reportée sur le Dauphin, dont la vie sérieuse et calme

formait un contraste éloquent avec les goûts de son père. D'ailleurs,

c'est surtout à la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la

cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple

chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien

l'expression des sentiments de l'époque:

Les grands seigneurs s'avilissent,

Les financiers s'enrichissent,

Tous les Poissons s'agrandissent,

C'est le règne des vauriens.

On épuise la finance

En bâtiments, en dépense,

L'État tombe en décadence,

Le roi ne met ordre à rien,

Rien, rien, rien.

* * * * *

Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, était

destinée à faire fortune.

Assez de fautes graves, assez d'accusations méritées pèsent sur la

mémoire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit nécessaire de la

calomnier encore. Il est donc juste de la décharger d'une imputation

odieuse et ridicule, fort accréditée par quelques romans _historiques_

et un gros mélodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant persécuté

un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On

devine qu'il s'agit de Latude--ou trente ans de captivité. Rétablissons

donc les faits:

Le 15 mai 1750, madame de Pompadour était à sa toilette, lorsqu'on lui

remit une lettre apportée par la poste. On y dénonçait un complot contre

ses jours, et on donnait la liste des principaux conjurés. Le nom des

plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre

l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des

poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre était

signée Henri Mazers de Latude.

La marquise, on le comprend, fut épouvantée, et fit aussitôt prévenir le

lieutenant de police, un homme qui lui était tout dévoué. La cassette

annoncée ne tarda pas à arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes

précautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre

complètement inoffensive. L'innocence de tous les personnages dénoncés

résultant d'une information des plus sérieuses, on résolut de découvrir

le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris

si peu de précautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette

étaient renfermés dans des papiers écrits de sa main; or, du premier

coup d'oeil, on s'était convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui

avait envoyé la cassette ne faisaient qu'un seul et même personnage.

Latude ne se cachait pas, il fut arrêté comme calomniateur.

Interrogé par le lieutenant de police, il répondit que, se trouvant sans

ressources et sans protecteurs, il avait trouvé ce moyen, dans l'espoir

que madame de Pompadour, se croyant sauvée par lui d'un grand danger,

lui accorderait sa protection.

Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort

de Vincennes.

Mazers de Latude était un petit gentilhomme gascon, né à Montagnac dans

le Languedoc. Il avait fait en Hollande, près des réfugiés protestants,

de remarquables études, et se destinait au génie militaire. C'est donc

comme officier qu'il fut conduit à Vincennes.

Latude s'évada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il eût été

oublié sans doute, s'il ne s'était avisé d'une nouvelle plaisanterie

dans le goût de la première. Il avait la monomanie de la dénonciation.

Arrêté dans l'hôtel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit à la

Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier.

Là il se lia avec un nommé d'Alègre, Gascon comme lui, et six mois après

tous les deux s'évadaient avec une incontestable hardiesse.

Ils se sauvèrent en Hollande, où Latude s'affilia aux conjurations des

protestants et des jansénistes réfugiés. Il fut enlevé et réintégré à la

Bastille. Naturellement, on dut prendre à son égard certaines

précautions de surveillance; mais il fut néanmoins bien traité. On lui

accordait la permission d'écrire: les plans et les projets de génie

militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme supérieur,

esprit d'élite, Latude avait des idées jeunes et fécondes; le ministre

lui fit offrir la liberté à la condition de retourner à Montagnac. Sans

refuser précisément, il prit occasion d'écrire à madame de Pompadour des

lettres d'une extrême insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer

par les mains du lieutenant de police, n'arrivèrent pas à leur adresse.

En novembre 1765, Latude s'échappait de nouveau, par un miracle inouï

d'audace et de présence d'esprit. Repris, il fut enfermé à Bicêtre, et

on ne le relâcha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait

son lieu de naissance.

Où voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de

Pompadour? Si cela était, n'eût-il pas recouvré sa liberté à la mort de

la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, eût-il fait

poursuivre en 1765 le prisonnier évadé? Le duc de Choiseul l'eût-il fait

enfermer à Bicêtre? M. de Malhesherbes, visitant cet hôpital en 1775,

n'eût-il pas fait droit à ses réclamations?

Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgré toute son

imagination, se voyait à bout de moyens de distraction. C'est alors que

l'idée lui vint d'inspirer au roi le goût des bâtiments et des

constructions. On mit des ouvriers partout à la fois. Le public cria

fort. C'était la moindre des préoccupations de la favorite. Les finances

se trouvaient dans le plus déplorable état; mais telle était

l'indifférence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put

faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'était tout

simplement conduire l'État à la banqueroute. Quelques entreprises utiles

furent cependant conseillées par madame de Pompadour, et l'on commença

les bâtiments de l'École militaire et de la Manufacture de porcelaines

de Sèvres.

L'établissement de la manufacture de porcelaines de Sèvres rendit le

plus grand service à l'industrie française. Nous avions les Gobelins, la

Savonnerie, les glaces, qui, par la supériorité de leurs produits, nous

donnaient la première place; mais l'art céramique était resté en retard.

Bien plus, il avait dégénéré, et depuis longtemps le secret était perdu

de ces magnifiques poteries des XVe et XVIe siècles, si

recherchées encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se

bornaient alors à l'imitation mal réussie, à la contrefaçon grotesque

des produits de la Saxe ou du Japon.

Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus

rapides progrès; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut

le secret de la pâte tendre, si fine et si belle, et bientôt les

produits de la Manufacture de Sèvres firent l'admiration du monde

entier.

Les constructions de l'École militaire et de la Manufacture de Sèvres ne

faisaient pas négliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais

plus coûteuses: on travaillait à force à Choisy, à Crécy, à la Muette,

et surtout au château de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la

favorite.

Madame de Pompadour allant un jour de Sèvres à Meudon, s'arrêta sur la

colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point où la route de

Versailles traversait cette rivière.

--Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle

vue!

Et sur cette hauteur abandonnée aux bruyères, elle résolut de se faire

construire un château. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs,

jardiniers, furent aussitôt convoqués, les plans furent arrêtés séance

tenante, et les travaux commencèrent avec une magique rapidité. La

marquise elle-même surveillait l'oeuvre des architectes, et souvent le

roi quittait la chasse pour venir déjeuner au milieu des ouvriers. Moins

de deux ans après, le château de Bellevue était achevé. Les petits

bâtiments, situés au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine,

prirent le nom de Brimborion.

Bellevue, inauguré le 25 novembre 1760, par des fêtes magnifiques,

devint bientôt la résidence favorite de Louis XV; il est vrai que la

marquise avait prodigué les millions pour faire de ce château un

véritable séjour des Mille et une nuits.

Le jour de l'inauguration, la marquise, après avoir promené son royal

amant dans toutes les pièces de ce merveilleux château, après avoir joui

de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement

qui s'ouvrait sur une serre immense éclairée de mille bougies. Là se

trouvaient à profusion les fleurs les plus rares, les plus éloignées de

la saison: roses, lilas, jasmins, oeillets, renoncules et primevères

s'épanouissaient «dans ce domaine enchanté de Flore,» comme on disait

alors, et répandaient les plus suaves parfums. Le roi fut ébloui.

--Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il.

--Venez vous-même le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un

ravissant sourire, venez.

Le roi y alla. Mais à la première fleur qu'il voulut détacher, il

s'aperçut que la tige était froide et rigide.

Tout ce charmant parterre était en fine porcelaine de Saxe, et de suaves

essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de

perles de rosée, remplaçaient les émanations de toutes ces fleurs.

Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bientôt les

invitations de Bellevue.

Mais le château était petit, le nombre des invités fut très-restreint.

Il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les ministres, quelques

favoris intimes étaient les hôtes habituels. Ceux-là passaient la nuit

au château. Les invités ordinaires se retiraient après les fêtes et

allaient chercher un gîte dans les habitations des environs. On appelait

ces convives de jour, des _polissons_; et cependant, aller à Bellevue,

même en _polisson_, était une faveur insigne. Hommes et femmes devaient

revêtir un uniforme choisi et dessiné par madame de Pompadour: elle-même

avait distribué les étoffes et donné le calque des dessins que chacun

devait faire exécuter; les broderies seules étaient une affaire de plus

de douze cents livres. Les habits des hommes étaient de velours, les

robes des dames de damas.

Les dépenses du château de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et

chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte,

pour quatre mauvais vers, fut condamné à un an de détention, puis

exilé. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce.

Toute-puissante dans l'État, madame de Pompadour n'avait pas à la cour

les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot à dire, tout fléchit

devant ses volontés, même l'étiquette, qui n'accordait cette prérogative

qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur,

l'occasion du rétablissement du Dauphin, qui avait été si sérieusement

malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut

donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa à son

élévation, elle fut présentée.

Suivant le cérémonial des présentations, elle devait être embrassée par

la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles

se soumirent à cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais

le Dauphin ne put cacher son dégoût. Après avoir embrassé la nouvelle

élue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses lèvres du

revers de sa main, selon d'autres.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 15 / 19 段