d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, à
genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas à ce qu'elle
suivît de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi,
couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment à cheval
ou conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses,
croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait duré
la faveur de madame de Châteauroux, la belle d'Etioles avait dissimulé
son amour et ses ambitieuses pensées; elle attendait son tour avec cette
inaltérable patience que donne une immuable volonté. Mais après la mort
de la favorite, la place était vacante dans la couche royale, elle pensa
que son heure était enfin venue, et la scène du bal de l'Hôtel-de-Ville
fut comme le couronnement de son oeuvre de séduction.
Louis XV cependant, de retour à Choisy après les fêtes qui célébrèrent
le mariage du Dauphin, ne pouvait détacher ses pensées de la belle
chasseresse qui lui était un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs
ordinaires, les valets de chambre, essayèrent d'attirer son attention
sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, «le roi n'avait de
goût à rien.»
La marquise de Rochechouart elle-même, malgré son esprit et sa beauté,
ne put vaincre la froide indifférence du monarque.
Un valet de chambre nommé Binet fut le premier confident que choisit
Louis XV.
Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir
le chemin de la fortune. Justement, il était quelque peu parent des
Poisson, il se chargea des premières démarches.
Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles
n'était pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle
accepta donc tout ce que lui proposa Binet.
La première entrevue eut lieu dans l'hôtel de M. de Turneheim, rue
Croix-des-Petits-Champs.
À quelques jours de là, c'est-à-dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles
soupait à Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de
Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient été invités.
Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fasciné des bras
de l'enchanteresse. Huit jours après madame d'Etioles abandonnait son
ravissant manoir pour un petit appartement à Versailles.
Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui était allé passer
les fêtes de Pâques chez un de ses amis.
À son retour seulement, il apprit tout à la fois que sa femme avait
déserté sa maison et qu'elle était maîtresse déclarée.
Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa
femme, cet homme. Sa première pensée fut de s'armer de ses droits
d'époux outragé pour ramener l'infidèle. Aux premières démarches qu'il
fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait
Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient à sa
légitime douleur, il reçut l'avis de se rendre à Avignon et d'y rester
jusqu'à nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il écrivit
à sa femme un dernier adieu. C'était un suprême effort qu'il tentait
pour la faire revenir à ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au
désespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin
sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait.
Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet époux
mortellement blessé dans ses plus chères affections le troublèrent et
l'émurent.
--Ah! madame, dit-il à sa nouvelle maîtresse, vous aviez là pour mari un
honnête et digne homme.
Cependant madame d'Etioles habitait désormais Versailles. Le roi lui
avait donné l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et
chaque soir il y soupait avec elle. Les convives étaient alors
Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de
Lauraguais, dont la destinée fut toujours d'être l'amie des favorites
qui se succédèrent dans la couche royale.
À l'exemple de madame de Châteauroux, madame d'Etioles poussa le roi à
prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la
duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de
répondre aux lettres qu'elle lui écrirait, et, sûre des séductions de
son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la
campagne, le roi lui écrivit presque tous les jours, et ses lettres
étaient scellées d'un cachet qui portait ces deux mots: _discret et
fidèle_.
Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entrée dans sa bonne
ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, fêtes,
illuminations et carrousels célébrèrent le retour du vainqueur de
Fontenoy.
Ainsi que l'avait prévu madame d'Etioles, l'absence avait augmenté
l'empire qu'elle exerçait sur le roi; il revenait plus amoureux que
jamais; son premier soin en arrivant à Versailles fut donc de fixer la
position de la favorite.
Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de présenter à la
cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait
d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace
du passé. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de
Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait à une
illustre famille du Limousin dont le dernier représentant était mort
après avoir été compromis dans la conspiration de Cellamare.
C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de
Poisson, le fournisseur infidèle, fut solennellement présentée à
Versailles, le mardi 14 septembre 1745, à dix heures du soir, par la
princesse douairière de Conti, qui avait vivement sollicité cet honneur.
«La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre
rang au milieu de la cour; chacun cherchait à deviner quelles seraient
les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna à lui demander
des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribué à obtenir
la révision du jugement qui condamnait le père Poisson à être pendu.
«Confuse, déconcertée, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa
réponse; on ne put saisir que les mots suivants:
«--Je désire passionnément, madame, accomplir tout ce que Votre Majesté
m'ordonnera pour son service.»
Le lendemain on célébra à Choisy la présentation de la favorite;
courtisans et grandes dames s'étaient disputé la faveur d'une
invitation. Le roi devait revenir à Versailles le lendemain, mais il
soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodité
assez grave.
La reine et toute la cour accoururent aussitôt à Choisy, et dans cette
circonstance Marie Leczinska, à force de résignation, manqua de dignité.
Elle consentit à manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames
invitées à cette résidence royale s'assirent à la même table que la
concubine: leur délicatesse se trouvait sauvée par l'exemple de la
reine.
À l'apparition à la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en
deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand même des caprices
du maître, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses
manières, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se défaire,
mais ils se moquaient tout bas, résolus à tirer parti de son pouvoir.
Les hommes honnêtes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui
croyaient encore la religion nécessaire à la conservation de l'ordre
social, se rangèrent autour du Dauphin, afin de balancer autant que
possible l'influence de madame de Pompadour, de _la marquise_, comme on
l'appela dès le premier moment. Et ce nom que lui donnèrent ses ennemis,
lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de
Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise.
Les gens habiles d'ailleurs ne s'y trompèrent pas. Ils s'aperçurent bien
vite que c'était un ministre en jupons qui arrivait à Versailles.
Le séjour de madame de Pompadour pendant cette première période de sa
liaison avec le roi fut le château de Choisy, cette petite maison sans
étiquette qu'elle préférait à toutes les autres. Louis XV, encore dans
l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps auprès
d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et
se conformait à ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour remplaçait le
cardinal Fleury.
La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu à ne pas faire ses
conditions à l'avance; à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire
six mois après ce premier souper avec le roi où assistait le duc de
Richelieu, elle avait déjà de ses dons: 180,000 livres de rentes, un
logement splendide à la cour, un appartement dans toutes les résidences
royales, et le marquisat de Pompadour. L'année suivante, 1746, le roi
devait lui donner: la terre de Selle, achetée cent cinquante-cinq mille
livres, et dans laquelle on dépensa immédiatement soixante mille livres
rien qu'en réparations; la terre et le château de Crécy, qui valaient
sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent
mille livres chacune. C'était ostensiblement plus de quatre millions en
moins d'une année. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se
contenter pour si peu.
À Paris, l'indignation était grande, et l'on chantait dans tous les
salons:
Autrefois de Versaille
Nous venait le bon goût,
Aujourd'hui la canaille
Règne et tient le haut bout.
Si la cour se ravale,
De quoi s'étonne-t-on?
N'est-ce pas de la halle
Que nous vient le _poisson_?
L'avénement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le
ministère: elle voulait des hommes qui lui fussent dévoués. Elle usa
donc des prémices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contrôleur
général Orry, qui pendant seize ans avait administré avec habileté et
intégrité les finances de l'État. Orry avait le malheur d'être l'ennemi
des frères Pâris, et la favorite n'avait pas oublié ses anciens amis de
la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la maîtresse. Il
fut remplacé par M. de Machault, lié aux intérêts de la ferme générale.
C'était un homme probe et rangé, mais à genoux devant toutes les
fantaisies de la favorite.
Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans
les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les poëtes et les
beaux-esprits commencèrent à se glisser à la cour. Il était difficile de
les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement
spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il détestait
surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait
alors, _apprendre à penser_ en Angleterre, et revenaient en France
propager des idées nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser à
madame de Pompadour, et l'on protégea bientôt tous les auteurs de
l'Encyclopédie.
L'hiver de 1745 à 1746 fut des plus brillants à Versailles: la nouvelle
favorite entreprenait cette tâche difficile d'amuser le plus inamusable
des rois; elle réussit cependant. Elle multipliait les soupers et les
fêtes, les voyages se succédaient, soit à Choisy, soit dans les châteaux
qu'elle tenait des libéralités de son amant. La vie du roi était un
perpétuel enchantement. «Comme les jours passent!» s'écriait-il
quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette déplorable
inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait.
Bientôt ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le séjour des plaisirs
et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement
nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de _l'Art
d'aimer_, secrétaire des dragons de Coigny, était l'ordonnateur de
toutes les fêtes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres
détails ne fut poussée plus loin.
La marquise, alors dans tout l'éclat de sa beauté, réunissait l'esprit à
la gaîté, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites médisances.
Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontanéité d'un enfant.
Madame de Pompadour commença par transformer Choisy. Au moins cette
fortune royale qu'elle devait à l'amour du roi, et dont elle ne savait
que faire, servit à encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale,
Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite.
L'art, grâce à elle, se modifia, elle avait sous la main de grands
artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous
les caprices de ses rêves.
L'art descendit de ses hauteurs pour se prêter aux commodités de la
vie; il se transforma: il n'était qu'agréable, il devint utile. Il se
prêta aux moindres détails de l'ameublement. Ces mille futilités dont
une femme s'entoure, ces mille petits riens qui réjouissent ses yeux,
devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes à la mode
ont pris sous la protection de leur goût ce genre futile et coûteux
auquel la marquise a donné son nom.
Tous les mérites avaient part aux libéralités royales dont la favorite
était la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les
moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans,
Leguay, l'éminent graveur, recueillait sur ses ordres les camées, les
pierres gravées, précieux bijoux de l'antiquité, et Bouchardon, sous ses
inspirations, façonnait les dragons et les chimères, des grandes pièces
d'eau de Versailles.
Duclos et Marmontel étaient logés aux frais du roi dans l'hôtel des
affaires étrangères, avec douze mille livres de pension; enfin Crébillon
le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au
Louvre, et le titre de bibliothécaire de Choisy avec cinq mille livres.
Et cependant, dans ses contes licencieux, Crébillon fils, plus d'une
fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise.
Après une représentation brillante de _Catilina_, madame de Pompadour
obtint encore, pour le vieux Crébillon, l'honneur d'une impression
gratuite de ses oeuvres à l'imprimerie royale.
Le lendemain, le vieux poëte, alors âgé de quatre-vingt-un ans, vint à
Choisy remercier sa protectrice.
La marquise était souffrante, elle reçut néanmoins Crébillon et le fit
asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le poëte
embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux
tragique eût alors un à-propos charmant.
--Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris.
Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main
de la marquise comme un amant en bonne fortune.
Mais de tous les hôtes de la marquise, artistes, poëtes, grands
seigneurs, le plus cher à son coeur était assurément l'abbé de Bernis,
l'ancien commensal du château d'Etioles. Les médisants disaient que
l'abbé était mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait
pour rien ce qu'achetait si chèrement Louis XV. Mais il la remboursait
généreusement en madrigaux.
Sûre de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille.
Malheureusement sa mère n'était plus. Malade depuis longtemps, la dame
Poisson était morte de joie en apprenant que sa fille était maîtresse
déclarée. «Tous mes voeux sont comblés, dit-elle en expirant, je pars
contente.»
Cent épitaphes circulèrent aussitôt, tant à Paris qu'à la cour, et voici
celle qui obtint le plus de succès:
Ci-git qui, sortant du fumier,
Sut faire une fortune entière,
Vendit son honneur au fermier
Et sa fille au propriétaire.
Le fermier, c'était M. de Turneheim, le propriétaire était le roi.
Le père Poisson fut anobli. C'était ravaler l'institution, mais peu
importait à madame de Pompadour; sa mission semblait être de saper
l'ordre de choses établi, elle accomplissait sa mission sociale; elle
conduisait la royauté à sa ruine et préparait la révolution.
Personne ne fut surpris de l'élévation du père Poisson, mais plus que
jamais les chansons et les épigrammes circulaient; madame de Pompadour
en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait à la cour que le
père Poisson avait une chance de pendu.
C'était un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il
avait besoin d'argent, c'est-à-dire souvent. Il forçait toutes les
consignes, et la présence du roi ne l'arrêtait pas. En parlant de Louis
XV il disait: mon gendre.
Certain jour, un valet voulut l'empêcher d'entrer chez la favorite.
--Maraud! s'écria le père Poisson exaspéré, ne sais-tu donc pas que je
suis le père de la ... du roi.
Il dînait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier
enrichi depuis peu. La salle à manger était splendide, la chère exquise,
les domestiques nombreux.
--Morbleu! dit tout à coup le père de la favorite que le vin mettait en
belle humeur, ne dirait-on pas à nous voir une assemblée de princes? et
cependant au fond nous ne sommes tous que....
Les convives crurent prudent de l'empêcher d'aller plus loin.
Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse.
Le frère de madame de Pompadour était plus digne des faveurs royales.
Nommé marquis de Vandières, il dut bientôt changer ce nom qui prêtait au
ridicule, on ne l'appelait que marquis _d'Avant-hier_. Il prit le titre
de marquis de Marigny.
Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation était
instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux
soupers intimes, et l'appelait son _petit frère_.
Un jour la favorite allait se mettre à table avec le marquis de Marigny.
On annonce le roi, le marquis se retire.
--Mais, dit Louis XV à madame de Pompadour, il me semble que je vois ici
deux couverts: avec qui donc dîniez-vous?
--Sire, avec mon frère.
--Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on
mette un troisième couvert pour moi.
Tous les courtisans s'inclinaient devant le frère de la maîtresse du
roi, les uns redoutaient son influence, les autres espéraient s'en
servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi:
--Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis
laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour
le ramasser.
Mais à ce marquis de fraîche date, _d'avant-hier_, comme disaient les
courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres
du roi.
Louis XV hésita longtemps, la faveur était insigne.
--C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au
bleu.
Une prière de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le
marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secrétaire de
l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel.
Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honnête homme.
Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une
nombreuse famille. Son parent le plus éloigné était un certain Poisson
de Malvoisin, tambour au régiment de Piémont. Il voulut comme de raison
profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On résolut
de le faire avancer dans l'armée, mais ce n'est qu'après bien des peines
et des démarches qu'on parvint à le caser. Les officiers des régiments
consentaient bien à l'accepter, mais à la condition qu'il se battît avec
eux tous.
De 1746 à 1748, c'est-à-dire jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, madame
de Pompadour ne songea qu'à consolider sa puissance. Louis XV ayant été
prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito,
déguisée en page, à la suite du duc de Richelieu. Bien des dames
suivaient alors leurs maris ou leurs amants à l'armée, et le maréchal de
Saxe appelait cette partie de son bagage «son artillerie légère.» Le
théâtre de madame Favart faisait campagne, cette année-là, et entre deux
assauts, tandis qu'on assiégeait une ville, les officiers couraient au
spectacle. À Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur
de la troupe annonça que le lendemain il ferait _relâche pour cause de
victoire_.
Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres,
elle se retirait à Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes
dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de
l'armée, car elle était, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseignée;
elle était en correspondance avec les généraux, et le roi lui écrivait
presque tous les jours.
Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste
habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de
Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres gravées imitées de
l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-même l'onyx, la sardoine,
l'émeraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs
éclairés de l'art nous a conservé _l'oeuvre de madame de Pompadour_, et
toutes ces oeuvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature:
_Pompadour sculpsit_, sont d'une perfection achevée.
Lorsque, la campagne terminée, Louis XV revenait à Versailles prendre
ses quartiers d'hiver, la marquise continuait près de lui son rôle
d'amuseuse, rôle ingrat s'il en fût jamais. Avec un art infini, elle
multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par
adopter quelques-uns des goûts de sa maîtresse: il prenait intérêt aux
oeuvres des artistes dont la marquise était comme la reine; il se
plaisait aux pompes du théâtre, et presque chaque jour l'Opéra venait
donner des représentations à Versailles. Le roi chassait ensuite et
soupait avec ses intimes.
Le second mariage du Dauphin, dont la première femme était morte en
couches l'année précédente, avait été, à Paris, le signal de fêtes
magnifiques. Le roi avait assisté à plusieurs bals masqués donnés à
l'Hôtel-de-Ville. Ces fêtes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle
redoutait pour le roi, instruite par sa propre expérience, les dangers
de ces bals où l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour
écarter ce danger, des hommes à elle entouraient inostensiblement le roi
et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il à une femme, paraissait-il
prendre plaisir à sa conversation, aussitôt la marquise était prévenue
et accourait.
La paix générale, signée à Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et
de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui
venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent
oublier à Versailles les fatigues et les dangers.
Cette période est la plus brillante du règne de madame de Pompadour.
Sans être arrivée à la toute puissance, son influence n'a déjà plus
d'obstacles, et elle est encore aimée du roi. La femme aimable n'a pas
encore fait place à la femme d'État dont la responsabilité terrible
assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'éclat de sa
jeunesse et de sa beauté.
Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, tracé par un homme qui
certes ne l'aimait pas:
«On peut la citer encore comme une des très-belles femmes de la
capitale, et peut-être comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa
physionomie un tel mélange de vivacité et de tendresse, elle est si bien
tout à la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que
la réunion de ces qualités en fait une sorte de phénomène.
«Cette femme dangereuse, cette habile comédienne, peut être tour à tour
superbe, impérieuse, calme, lutine, sensée, curieuse, attentive,
enjouée. Sa voix a un ton sentimental qui touche même ceux qui l'aiment
le moins, et de plus elle possède ce qu'on a d'habitude le moins à la
cour, _le don des larmes_.
«Elle met peu de rouge, la fraîcheur de son teint lui suffit. Ses yeux
ont reçu d'ailleurs une telle vivacité, qu'il semble qu'une étincelle en
jaillit quand elle donne un coup d'oeil.
«Ses yeux sont châtains, ses dents très-belles, ainsi que ses mains. Sa
taille est fine, bien coupée, de moyenne grandeur et sans aucun défaut.
«Elle connaît si bien ses qualités, qu'elle a grand soin de les aider de
tous les secours de l'art. Elle a inventé des négligés, adoptés par la
mode, et qu'on appelle les robes à la Pompadour, et qui font ressortir
toutes les beautés qu'elles semblent vouloir cacher.»
Ce portrait, où l'on reconnaît la main d'un ennemi furieux d'être forcé
de se rendre à l'évidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence
de madame de Pompadour?