Afin de pouvoir suivre Louis XV dans la forêt de Sénart, madame

d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, à

genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas à ce qu'elle

suivît de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi,

couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment à cheval

ou conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses,

croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait duré

la faveur de madame de Châteauroux, la belle d'Etioles avait dissimulé

son amour et ses ambitieuses pensées; elle attendait son tour avec cette

inaltérable patience que donne une immuable volonté. Mais après la mort

de la favorite, la place était vacante dans la couche royale, elle pensa

que son heure était enfin venue, et la scène du bal de l'Hôtel-de-Ville

fut comme le couronnement de son oeuvre de séduction.

Louis XV cependant, de retour à Choisy après les fêtes qui célébrèrent

le mariage du Dauphin, ne pouvait détacher ses pensées de la belle

chasseresse qui lui était un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs

ordinaires, les valets de chambre, essayèrent d'attirer son attention

sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, «le roi n'avait de

goût à rien.»

La marquise de Rochechouart elle-même, malgré son esprit et sa beauté,

ne put vaincre la froide indifférence du monarque.

Un valet de chambre nommé Binet fut le premier confident que choisit

Louis XV.

Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir

le chemin de la fortune. Justement, il était quelque peu parent des

Poisson, il se chargea des premières démarches.

Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles

n'était pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle

accepta donc tout ce que lui proposa Binet.

La première entrevue eut lieu dans l'hôtel de M. de Turneheim, rue

Croix-des-Petits-Champs.

À quelques jours de là, c'est-à-dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles

soupait à Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de

Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient été invités.

Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fasciné des bras

de l'enchanteresse. Huit jours après madame d'Etioles abandonnait son

ravissant manoir pour un petit appartement à Versailles.

Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui était allé passer

les fêtes de Pâques chez un de ses amis.

À son retour seulement, il apprit tout à la fois que sa femme avait

déserté sa maison et qu'elle était maîtresse déclarée.

Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa

femme, cet homme. Sa première pensée fut de s'armer de ses droits

d'époux outragé pour ramener l'infidèle. Aux premières démarches qu'il

fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait

Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient à sa

légitime douleur, il reçut l'avis de se rendre à Avignon et d'y rester

jusqu'à nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il écrivit

à sa femme un dernier adieu. C'était un suprême effort qu'il tentait

pour la faire revenir à ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au

désespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin

sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait.

Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet époux

mortellement blessé dans ses plus chères affections le troublèrent et

l'émurent.

--Ah! madame, dit-il à sa nouvelle maîtresse, vous aviez là pour mari un

honnête et digne homme.

Cependant madame d'Etioles habitait désormais Versailles. Le roi lui

avait donné l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et

chaque soir il y soupait avec elle. Les convives étaient alors

Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de

Lauraguais, dont la destinée fut toujours d'être l'amie des favorites

qui se succédèrent dans la couche royale.

À l'exemple de madame de Châteauroux, madame d'Etioles poussa le roi à

prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la

duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de

répondre aux lettres qu'elle lui écrirait, et, sûre des séductions de

son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la

campagne, le roi lui écrivit presque tous les jours, et ses lettres

étaient scellées d'un cachet qui portait ces deux mots: _discret et

fidèle_.

Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entrée dans sa bonne

ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, fêtes,

illuminations et carrousels célébrèrent le retour du vainqueur de

Fontenoy.

Ainsi que l'avait prévu madame d'Etioles, l'absence avait augmenté

l'empire qu'elle exerçait sur le roi; il revenait plus amoureux que

jamais; son premier soin en arrivant à Versailles fut donc de fixer la

position de la favorite.

Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de présenter à la

cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait

d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace

du passé. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de

Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait à une

illustre famille du Limousin dont le dernier représentant était mort

après avoir été compromis dans la conspiration de Cellamare.

C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de

Poisson, le fournisseur infidèle, fut solennellement présentée à

Versailles, le mardi 14 septembre 1745, à dix heures du soir, par la

princesse douairière de Conti, qui avait vivement sollicité cet honneur.

«La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre

rang au milieu de la cour; chacun cherchait à deviner quelles seraient

les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna à lui demander

des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribué à obtenir

la révision du jugement qui condamnait le père Poisson à être pendu.

«Confuse, déconcertée, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa

réponse; on ne put saisir que les mots suivants:

«--Je désire passionnément, madame, accomplir tout ce que Votre Majesté

m'ordonnera pour son service.»

Le lendemain on célébra à Choisy la présentation de la favorite;

courtisans et grandes dames s'étaient disputé la faveur d'une

invitation. Le roi devait revenir à Versailles le lendemain, mais il

soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodité

assez grave.

La reine et toute la cour accoururent aussitôt à Choisy, et dans cette

circonstance Marie Leczinska, à force de résignation, manqua de dignité.

Elle consentit à manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames

invitées à cette résidence royale s'assirent à la même table que la

concubine: leur délicatesse se trouvait sauvée par l'exemple de la

reine.

À l'apparition à la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en

deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand même des caprices

du maître, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses

manières, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se défaire,

mais ils se moquaient tout bas, résolus à tirer parti de son pouvoir.

Les hommes honnêtes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui

croyaient encore la religion nécessaire à la conservation de l'ordre

social, se rangèrent autour du Dauphin, afin de balancer autant que

possible l'influence de madame de Pompadour, de _la marquise_, comme on

l'appela dès le premier moment. Et ce nom que lui donnèrent ses ennemis,

lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de

Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise.

Les gens habiles d'ailleurs ne s'y trompèrent pas. Ils s'aperçurent bien

vite que c'était un ministre en jupons qui arrivait à Versailles.

Le séjour de madame de Pompadour pendant cette première période de sa

liaison avec le roi fut le château de Choisy, cette petite maison sans

étiquette qu'elle préférait à toutes les autres. Louis XV, encore dans

l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps auprès

d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et

se conformait à ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour remplaçait le

cardinal Fleury.

La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu à ne pas faire ses

conditions à l'avance; à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire

six mois après ce premier souper avec le roi où assistait le duc de

Richelieu, elle avait déjà de ses dons: 180,000 livres de rentes, un

logement splendide à la cour, un appartement dans toutes les résidences

royales, et le marquisat de Pompadour. L'année suivante, 1746, le roi

devait lui donner: la terre de Selle, achetée cent cinquante-cinq mille

livres, et dans laquelle on dépensa immédiatement soixante mille livres

rien qu'en réparations; la terre et le château de Crécy, qui valaient

sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent

mille livres chacune. C'était ostensiblement plus de quatre millions en

moins d'une année. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se

contenter pour si peu.

À Paris, l'indignation était grande, et l'on chantait dans tous les

salons:

Autrefois de Versaille

Nous venait le bon goût,

Aujourd'hui la canaille

Règne et tient le haut bout.

Si la cour se ravale,

De quoi s'étonne-t-on?

N'est-ce pas de la halle

Que nous vient le _poisson_?

L'avénement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le

ministère: elle voulait des hommes qui lui fussent dévoués. Elle usa

donc des prémices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contrôleur

général Orry, qui pendant seize ans avait administré avec habileté et

intégrité les finances de l'État. Orry avait le malheur d'être l'ennemi

des frères Pâris, et la favorite n'avait pas oublié ses anciens amis de

la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la maîtresse. Il

fut remplacé par M. de Machault, lié aux intérêts de la ferme générale.

C'était un homme probe et rangé, mais à genoux devant toutes les

fantaisies de la favorite.

Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans

les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les poëtes et les

beaux-esprits commencèrent à se glisser à la cour. Il était difficile de

les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement

spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il détestait

surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait

alors, _apprendre à penser_ en Angleterre, et revenaient en France

propager des idées nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser à

madame de Pompadour, et l'on protégea bientôt tous les auteurs de

l'Encyclopédie.

L'hiver de 1745 à 1746 fut des plus brillants à Versailles: la nouvelle

favorite entreprenait cette tâche difficile d'amuser le plus inamusable

des rois; elle réussit cependant. Elle multipliait les soupers et les

fêtes, les voyages se succédaient, soit à Choisy, soit dans les châteaux

qu'elle tenait des libéralités de son amant. La vie du roi était un

perpétuel enchantement. «Comme les jours passent!» s'écriait-il

quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette déplorable

inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait.

Bientôt ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le séjour des plaisirs

et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement

nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de _l'Art

d'aimer_, secrétaire des dragons de Coigny, était l'ordonnateur de

toutes les fêtes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres

détails ne fut poussée plus loin.

La marquise, alors dans tout l'éclat de sa beauté, réunissait l'esprit à

la gaîté, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites médisances.

Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontanéité d'un enfant.

Madame de Pompadour commença par transformer Choisy. Au moins cette

fortune royale qu'elle devait à l'amour du roi, et dont elle ne savait

que faire, servit à encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale,

Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite.

L'art, grâce à elle, se modifia, elle avait sous la main de grands

artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous

les caprices de ses rêves.

L'art descendit de ses hauteurs pour se prêter aux commodités de la

vie; il se transforma: il n'était qu'agréable, il devint utile. Il se

prêta aux moindres détails de l'ameublement. Ces mille futilités dont

une femme s'entoure, ces mille petits riens qui réjouissent ses yeux,

devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes à la mode

ont pris sous la protection de leur goût ce genre futile et coûteux

auquel la marquise a donné son nom.

Tous les mérites avaient part aux libéralités royales dont la favorite

était la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les

moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans,

Leguay, l'éminent graveur, recueillait sur ses ordres les camées, les

pierres gravées, précieux bijoux de l'antiquité, et Bouchardon, sous ses

inspirations, façonnait les dragons et les chimères, des grandes pièces

d'eau de Versailles.

Duclos et Marmontel étaient logés aux frais du roi dans l'hôtel des

affaires étrangères, avec douze mille livres de pension; enfin Crébillon

le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au

Louvre, et le titre de bibliothécaire de Choisy avec cinq mille livres.

Et cependant, dans ses contes licencieux, Crébillon fils, plus d'une

fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise.

Après une représentation brillante de _Catilina_, madame de Pompadour

obtint encore, pour le vieux Crébillon, l'honneur d'une impression

gratuite de ses oeuvres à l'imprimerie royale.

Le lendemain, le vieux poëte, alors âgé de quatre-vingt-un ans, vint à

Choisy remercier sa protectrice.

La marquise était souffrante, elle reçut néanmoins Crébillon et le fit

asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le poëte

embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux

tragique eût alors un à-propos charmant.

--Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris.

Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main

de la marquise comme un amant en bonne fortune.

Mais de tous les hôtes de la marquise, artistes, poëtes, grands

seigneurs, le plus cher à son coeur était assurément l'abbé de Bernis,

l'ancien commensal du château d'Etioles. Les médisants disaient que

l'abbé était mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait

pour rien ce qu'achetait si chèrement Louis XV. Mais il la remboursait

généreusement en madrigaux.

Sûre de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille.

Malheureusement sa mère n'était plus. Malade depuis longtemps, la dame

Poisson était morte de joie en apprenant que sa fille était maîtresse

déclarée. «Tous mes voeux sont comblés, dit-elle en expirant, je pars

contente.»

Cent épitaphes circulèrent aussitôt, tant à Paris qu'à la cour, et voici

celle qui obtint le plus de succès:

Ci-git qui, sortant du fumier,

Sut faire une fortune entière,

Vendit son honneur au fermier

Et sa fille au propriétaire.

Le fermier, c'était M. de Turneheim, le propriétaire était le roi.

Le père Poisson fut anobli. C'était ravaler l'institution, mais peu

importait à madame de Pompadour; sa mission semblait être de saper

l'ordre de choses établi, elle accomplissait sa mission sociale; elle

conduisait la royauté à sa ruine et préparait la révolution.

Personne ne fut surpris de l'élévation du père Poisson, mais plus que

jamais les chansons et les épigrammes circulaient; madame de Pompadour

en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait à la cour que le

père Poisson avait une chance de pendu.

C'était un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il

avait besoin d'argent, c'est-à-dire souvent. Il forçait toutes les

consignes, et la présence du roi ne l'arrêtait pas. En parlant de Louis

XV il disait: mon gendre.

Certain jour, un valet voulut l'empêcher d'entrer chez la favorite.

--Maraud! s'écria le père Poisson exaspéré, ne sais-tu donc pas que je

suis le père de la ... du roi.

Il dînait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier

enrichi depuis peu. La salle à manger était splendide, la chère exquise,

les domestiques nombreux.

--Morbleu! dit tout à coup le père de la favorite que le vin mettait en

belle humeur, ne dirait-on pas à nous voir une assemblée de princes? et

cependant au fond nous ne sommes tous que....

Les convives crurent prudent de l'empêcher d'aller plus loin.

Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse.

Le frère de madame de Pompadour était plus digne des faveurs royales.

Nommé marquis de Vandières, il dut bientôt changer ce nom qui prêtait au

ridicule, on ne l'appelait que marquis _d'Avant-hier_. Il prit le titre

de marquis de Marigny.

Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation était

instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux

soupers intimes, et l'appelait son _petit frère_.

Un jour la favorite allait se mettre à table avec le marquis de Marigny.

On annonce le roi, le marquis se retire.

--Mais, dit Louis XV à madame de Pompadour, il me semble que je vois ici

deux couverts: avec qui donc dîniez-vous?

--Sire, avec mon frère.

--Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on

mette un troisième couvert pour moi.

Tous les courtisans s'inclinaient devant le frère de la maîtresse du

roi, les uns redoutaient son influence, les autres espéraient s'en

servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi:

--Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis

laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour

le ramasser.

Mais à ce marquis de fraîche date, _d'avant-hier_, comme disaient les

courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres

du roi.

Louis XV hésita longtemps, la faveur était insigne.

--C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au

bleu.

Une prière de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le

marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secrétaire de

l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel.

Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honnête homme.

Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une

nombreuse famille. Son parent le plus éloigné était un certain Poisson

de Malvoisin, tambour au régiment de Piémont. Il voulut comme de raison

profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On résolut

de le faire avancer dans l'armée, mais ce n'est qu'après bien des peines

et des démarches qu'on parvint à le caser. Les officiers des régiments

consentaient bien à l'accepter, mais à la condition qu'il se battît avec

eux tous.

De 1746 à 1748, c'est-à-dire jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, madame

de Pompadour ne songea qu'à consolider sa puissance. Louis XV ayant été

prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito,

déguisée en page, à la suite du duc de Richelieu. Bien des dames

suivaient alors leurs maris ou leurs amants à l'armée, et le maréchal de

Saxe appelait cette partie de son bagage «son artillerie légère.» Le

théâtre de madame Favart faisait campagne, cette année-là, et entre deux

assauts, tandis qu'on assiégeait une ville, les officiers couraient au

spectacle. À Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur

de la troupe annonça que le lendemain il ferait _relâche pour cause de

victoire_.

Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres,

elle se retirait à Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes

dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de

l'armée, car elle était, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseignée;

elle était en correspondance avec les généraux, et le roi lui écrivait

presque tous les jours.

Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste

habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de

Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres gravées imitées de

l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-même l'onyx, la sardoine,

l'émeraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs

éclairés de l'art nous a conservé _l'oeuvre de madame de Pompadour_, et

toutes ces oeuvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature:

_Pompadour sculpsit_, sont d'une perfection achevée.

Lorsque, la campagne terminée, Louis XV revenait à Versailles prendre

ses quartiers d'hiver, la marquise continuait près de lui son rôle

d'amuseuse, rôle ingrat s'il en fût jamais. Avec un art infini, elle

multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par

adopter quelques-uns des goûts de sa maîtresse: il prenait intérêt aux

oeuvres des artistes dont la marquise était comme la reine; il se

plaisait aux pompes du théâtre, et presque chaque jour l'Opéra venait

donner des représentations à Versailles. Le roi chassait ensuite et

soupait avec ses intimes.

Le second mariage du Dauphin, dont la première femme était morte en

couches l'année précédente, avait été, à Paris, le signal de fêtes

magnifiques. Le roi avait assisté à plusieurs bals masqués donnés à

l'Hôtel-de-Ville. Ces fêtes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle

redoutait pour le roi, instruite par sa propre expérience, les dangers

de ces bals où l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour

écarter ce danger, des hommes à elle entouraient inostensiblement le roi

et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il à une femme, paraissait-il

prendre plaisir à sa conversation, aussitôt la marquise était prévenue

et accourait.

La paix générale, signée à Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et

de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui

venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent

oublier à Versailles les fatigues et les dangers.

Cette période est la plus brillante du règne de madame de Pompadour.

Sans être arrivée à la toute puissance, son influence n'a déjà plus

d'obstacles, et elle est encore aimée du roi. La femme aimable n'a pas

encore fait place à la femme d'État dont la responsabilité terrible

assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'éclat de sa

jeunesse et de sa beauté.

Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, tracé par un homme qui

certes ne l'aimait pas:

«On peut la citer encore comme une des très-belles femmes de la

capitale, et peut-être comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa

physionomie un tel mélange de vivacité et de tendresse, elle est si bien

tout à la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que

la réunion de ces qualités en fait une sorte de phénomène.

«Cette femme dangereuse, cette habile comédienne, peut être tour à tour

superbe, impérieuse, calme, lutine, sensée, curieuse, attentive,

enjouée. Sa voix a un ton sentimental qui touche même ceux qui l'aiment

le moins, et de plus elle possède ce qu'on a d'habitude le moins à la

cour, _le don des larmes_.

«Elle met peu de rouge, la fraîcheur de son teint lui suffit. Ses yeux

ont reçu d'ailleurs une telle vivacité, qu'il semble qu'une étincelle en

jaillit quand elle donne un coup d'oeil.

«Ses yeux sont châtains, ses dents très-belles, ainsi que ses mains. Sa

taille est fine, bien coupée, de moyenne grandeur et sans aucun défaut.

«Elle connaît si bien ses qualités, qu'elle a grand soin de les aider de

tous les secours de l'art. Elle a inventé des négligés, adoptés par la

mode, et qu'on appelle les robes à la Pompadour, et qui font ressortir

toutes les beautés qu'elles semblent vouloir cacher.»

Ce portrait, où l'on reconnaît la main d'un ennemi furieux d'être forcé

de se rendre à l'évidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence

de madame de Pompadour?

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 14 / 19 段