Les ennemis de la favorite, M. de Maurepas en tête, étaient vaincus. M.

de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commençaient ainsi:

Incestueuse La Tournelle,

Qui des trois êtes la plus belle,

Le tabouret tant souhaité

A de quoi vous rendre bien fière....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignité de duchesse

donnait droit à un tabouret à la cour, inestimable faveur enviée des

plus grandes dames.

En apprenant la nouvelle élévation de sa fille La Tournelle, qu'il

n'appelait plus que sa fille préférée, le marquis de Nesle songea à en

tirer parti. Il avait, disait-il, des prétentions fondées sur la

principauté de Neufchâtel, et il pria sa fille de décider le roi à la

lui acheter.

On trouvait à la cour que madame la duchesse de Châteauroux se

comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait

fait sa soeur de Mailly.

Bientôt (mars 1744) on apprit que le roi était décidé à se mettre à la

tête de l'armée de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussitôt

oubliées, on ne pensa plus qu'au noble dévoûment de ce souverain qui

abandonnait les délices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable

et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et

les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur

sang pour la patrie.

On pensait alors que Louis XV n'emmènerait pas madame de Châteauroux;

mais la favorite n'avait poussé son indolent amant à prendre le

commandement des troupes qu'à la condition expresse qu'elle le suivrait.

Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une

absence le crédit qu'elle devait à son adresse. Elle voulait la gloire

du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance.

«Enfin je l'emporte, mon cher duc, écrivait-elle à Richelieu, son

dévoué confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande

les armées. Je l'accompagnerai, non en héroïne, mais en femme dévouée.

Le roi, loin de moi, occupé des grands intérêts de l'État et de sa

gloire, entouré de ses ministres, pourrait oublier que c'est à mes

conseils qu'il devra le titre de conquérant.»

Cependant le roi partit seul, mais quinze jours après le duc de

Richelieu conduisait à Lille mesdames de Châteauroux et de Lauraguais.

La présence à l'armée de la favorite et de sa soeur produisit le plus

mauvais effet. Les soldats les appelaient les _coureuses_, et jusque

sous leurs fenêtres elles entendaient chanter les chansons les plus

insultantes. Bientôt le scandale fut tel que le roi se décida à envoyer

sa maîtresse à Dunkerque, où il alla la rejoindre après avoir pris Menin

et Ypres.

Le 5 août le roi arriva à Metz. Le lendemain il apprit le succès du

prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette

victoire, il fit chanter un _Te Deum_ dans la cathédrale de Metz. Mais

les fatigues de la marche, les excès de la table, les plaisirs de

l'amour avaient échauffé son sang outre mesure, ses forces étaient

dépassées. Il tomba malade, et trois jours après sa vie était en danger.

À la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un crêpe

funèbre, s'étendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie

du souverain, emplissaient les églises. On attendait avec une fébrile

inquiétude les courriers qui apportaient les bulletins de la santé de

l'auguste malade; la mort du roi semblait à toute la France la plus

grande calamité que l'on eût à redouter.

À la cour il n'en était pas ainsi. Toutes les ambitions s'éveillèrent à

la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nouèrent pour

tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne désirait

pas la mort du roi, on la prévoyait.

Autour du malade, cependant, trois partis étaient en présence:

Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de

la maîtresse; le duc de Richelieu était le chef de ce dernier.

Aussitôt la maladie du roi, la duchesse de Châteauroux, madame de

Lauraguais et le duc de Richelieu s'étaient établis dans la chambre

royale. Sous prétexte que le roi n'était qu'indisposé et qu'un peu de

repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualité de premier

gentilhomme de la chambre, ferma la porte à tout le monde. Des

domestiques intimes étaient chargés du service; vainement des grands

officiers de la couronne, des princes du sang demandèrent à voir le roi,

Richelieu s'obstina à leur refuser l'entrée.

Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux

ministres, et il fut décidé que, coûte que coûte, on pénétrerait

jusqu'au lit du roi, et que là, si la maladie du roi était vraiment

grave, on en profiterait pour épouvanter le faible Louis XV et faire

ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les

princes, l'évêque de Metz et le premier aumônier, M. de Fitz-James, que

l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accordé le

renvoi de madame de Châteauroux.

Pour madame de Châteauroux, toute la question se réduisait à ceci: Le

roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des

secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire

sa maladie empirait, si besoin était d'appeler un confesseur, elle était

perdue.

Ce jour-là même on était au 12, et le roi était malade depuis cinq

jours; M. de Clermont se chargea de pénétrer jusqu'à la chambre royale.

Il se présenta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle,

voulut lui interdire l'entrée; mais le duc de Clermont d'un coup

d'épaule écarta les deux battants de la porte, et comme Richelieu

essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement.

--Depuis quand, s'écria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang

l'entrée de la chambre de son maître?

Et s'avançant jusqu'au lit où Louis XV gisait accablé, il lui parla sans

ménagement de la gravité de sa situation et de la nécessité des

sacrements.

--Ah! s'écria-t-il, qu'un roi qui va paraître devant Dieu a de comptes à

rendre! J'ai été bien indigne de la royauté. Ah! que ce passage est

terrible!

--Sire, dit M. de Soissons qui était entré sur les pas de M. de

Clermont, la bonté de Dieu est infinie.

La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage,

elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'était pas là

le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un éclat terrible, rendre,

si le roi revenait à la santé, son retour impossible.

Les deux femmes, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais, séparées du

duc de Richelieu, furent, non pas éconduites, mais chassées de la maison

qu'occupait le roi, aux huées d'une populace qui leur attribuait la

maladie du souverain. Elles coururent aux écuries du roi, mais de tous

ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la

favorite, pas un ne voulut les reconnaître. On leur refusa brutalement

une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient à pied, ne sachant où

aller, poursuivies par des injures et des malédictions, lorsqu'elles

rencontrèrent le maréchal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux

que les autres, il leur prêta sa voiture, et après mille difficultés,

mille périls presque, tant était grande l'exaspération des populations,

elles purent gagner une maison de campagne à trois lieues de Metz.

Mais tous ces tiraillements avaient épuisé les forces du roi, et bientôt

on désespéra de sa vie. Déjà les courtisans désertaient les

antichambres, les ministres et les princes faisaient préparer leurs

voitures, quand une crise heureuse et inattendue détermina la

convalescence. Et lorsque la reine, mandée en toute hâte, arriva à Metz,

son époux était hors de danger.

--Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premières paroles de

Louis XV à la reine.

Marie Leczinska n'y répondit qu'en fondant en larmes et en serrant son

époux entre ses bras.

Mais avec les forces, le courage revenait à Louis XV. Toutes les scènes

de sa maladie se présentaient vivement à ses yeux, et il avait honte de

sa conduite. Une tristesse profonde avait succédé à sa maladie. Il

regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient,

il s'en prenait à eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la

reine voyait renaître l'ancienne froideur du roi pour elle.

Richelieu s'était hasardé à reparaître; timide d'abord, il s'enhardit de

toute l'amitié que lui témoignait le roi, et elle était grande; la

réaction commençait.

Rendu à la santé, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses

troupes; la reine, malgré ses prières, dut regagner Paris, et nonobstant

la saison pluvieuse, le roi se rendit au siége de Fribourg, entrepris

depuis le 30 septembre par le maréchal de Coigny. Le 1er novembre la

ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des châteaux,

regagna sa capitale.

Des transports de joie l'attendaient à son arrivée; trois jours de

suite, il fut littéralement assiégé aux Tuileries par un peuple ivre

d'allégresse. Le quatrième jour il se rendit en grande pompe à une fête

préparée à l'Hôtel-de-Ville.

Mais depuis quatre jours madame de Châteauroux, cachée à Paris, guettait

un regard du roi. C'est en se rendant à l'Hôtel-de-Ville que, pour la

première fois, le roi l'aperçut, déguisée, à une fenêtre: il la

reconnut. Les yeux des deux amants se rencontrèrent, et dans le regard

du roi madame de Châteauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance.

Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir même, n'y tenant plus,

il se fit conduire incognito à l'hôtel qu'occupait madame de

Châteauroux.

À cette heure, seule avec sa soeur Lauraguais, madame de Châteauroux

cherchait un moyen pour reparaître à Versailles. On lui annonça le roi.

D'un coup d'oeil, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre à

sa discrétion, c'était à elle de reprendre sa fierté et de poser des

conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurité, elle ne voulait pas

reparaître à la cour.

Alors le roi supplia, se fâcha, finit par parler en maître et déclara à

la duchesse qu'elle reparaîtrait à la cour, pour y reprendre avec éclat

son rang, ses charges et ses dignités.

Alors aussi il fut décidé que toutes les humiliations de Metz seraient

vengées.

Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exilés. Balleroi,

ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoyé dans ses terres.

Fitz-James reçut l'ordre de ne plus sortir de son diocèse, et M. de

Maurepas, dont le roi avait de la peine à se défaire, fut condamné à

présenter ses excuses à la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui

annoncer lui-même qu'elle était rappelée.

Lorsque M. de Maurepas se présenta de la part du roi chez la duchesse,

elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle était d'un violent

mal de tête. Elle reçut cependant le ministre, accepta ses excuses, et

lui donna sa main à baiser. Il fut convenu que madame de Châteauroux

ferait sa rentrée à la cour le samedi suivant.

Mais les épouvantables alternatives de douleur et de joie avaient brisé

l'organisation de cette infortunée, elle ne put résister à ces brusques

secousses. La faveur du roi était revenue, mais la mort avait choisi cet

instant pour enlever sa proie.

Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aimée, toute parée pour un triomphe

au milieu de la cour, madame de Châteauroux fut frappée par un mal

étrange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau.

Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intolérables, et se tordait

sur sa couche en poussant des cris affreux.

Le roi désespéré envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il

s'était enfermé dans sa chambre et refusait de voir personne.--Puis il

faisait dire des messes pour le rétablissement de sa maîtresse.

Mais les prières du roi ne furent pas exaucées, et le 8 décembre 1744

madame de Châteauroux rendit l'âme entre les bras de sa soeur de Mailly,

accourue à la première nouvelle du danger. Les deux maîtresses du roi de

France, l'une triste et délaissée, l'autre aimée et triomphante, se

réconcilièrent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'éternité.

Cette mort causa au roi une profonde douleur. Réfugié à la Muette, il

refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune

consolation; ses valets de chambre étaient obligés de le contraindre à

prendre quelque nourriture.--C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a

tuée.

Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur

royale, n'attira plus les regards du roi.

Quant à madame de Flavacourt, cette dernière demoiselle de Nesle, une

fois encore elle eut à repousser les négociations du duc de Richelieu

qui, jaloux de distraire Louis XV dont la mélancolie augmentait de jour

en jour, voulait absolument lui donner la dernière des filles de cette

illustre maison qui lui avait fourni déjà quatre maîtresses adorables.

La dernière fois qu'il essaya près d'elle de ses séductions, il lui fit

un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France

jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les trésors de son amant,

elle aurait la France à ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les

charmes du pouvoir, les plaisirs brûlants de l'ambition, les

ravissements de la puissance.

Et comme la marquise ne répondait rien et souriait doucement:

--Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela?

--Oui, répondit-elle simplement: l'estime.

[Illustration: Mme. DE POMPADOUR.]

VIII

LA MARQUISE DE POMPADOUR.

Il y avait grand bal à l'Hôtel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie.

Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille

royale, prétendait célébrer dignement le mariage de monseigneur le

dauphin. La fête devait être splendide et digne des hôtes illustres qui

allaient l'honorer de leur présence.

C'était un bal masqué que donnaient à leur souverain MM. les échevins de

la bonne ville de Paris. La fête avait «le caractère d'un grand concours

de nations et de divinités de la mythologie. La terre et le ciel se

donnaient rendez-vous pour distraire un instant le mélancolique Louis

XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et

d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la variété

des costumes, la palme de la beauté restait aux mains des belles et

fraîches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne

gâtaient point les ravissants visages.

Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule

immense, bigarrée, gracieuse, qui s'écartait et s'inclinait

respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il

était l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur

l'épaule, un arc d'argent à la main, une ravissante Diane chasseresse, à

la jambe fine, aux bras blancs et ronds, à la démarche de déesse. La

gracieuse Diane était masquée, mais d'admirables yeux brillaient sous

son loup de velours noir, et ses lèvres roses, entr'ouvertes, laissaient

apercevoir une double rangée de perles fines.

--Belle chasseresse, dit le roi surpris et charmé, les traits que vous

décochez sont mortels.

Mais la coquette nymphe, après un gracieux salut, se perdit dans la

foule pressée.

Le roi ne tarda pas à la rejoindre, et, après cinq minutes d'une

conversation spirituelle et enjouée, étincelante de fines railleries,

semée de flatteries ingénieuses, le monarque semblait avoir oublié son

ennui. La belle Diane cependant ne s'était pas encore démasquée;

lorsqu'à la prière de son royal interlocuteur elle eut ôté le loup de

velours qui cachait son visage, le roi, amoureux déjà de la spirituelle

sirène, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses

chasses de la forêt de Sénart, lui était apparue, tantôt vive et hardie,

emportée au galop d'un cheval fougueux, tantôt nonchalante et

paresseuse, à demi couchée dans une conque élégante de nacre et de

cristal attelée de chevaux blancs.

Laissant le roi à sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta

dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le

mouchoir de précieuses dentelles qu'elle tenait à la main. Le roi le

ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette grâce

parfaite qu'il mettait à toutes ses actions, il le lui jeta.

--Le roi vient de jeter le mouchoir.

Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula

dans la salle; des groupes se formèrent pour discuter l'action du roi.

Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin

que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Châteauroux,

avait fait une si vive impression sur son coeur, qu'au milieu d'une

fête, devant «la ville et la cour,» il n'avait pas hésité à lui faire

une déclaration. Mais vainement les favoris du roi se répandirent dans

les salons, fouillèrent du regard les longues galeries resplendissantes

de lumières, pénétrèrent dans les bosquets où le jour était plus sombre;

ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but était atteint sans

doute, elle avait disparu.

La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la forêt

de Sénart, était la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du

seigneur d'Étioles.

Le nom de cette femme charmante n'était pas inconnu à la cour. Tous ceux

qui dans les bois de Sénart suivaient habituellement les chasses

royales, avaient remarqué la belle promeneuse. Ses costumes parfois

étranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre,

avaient attiré les regards de Louis XV. Le roi, à différentes reprises,

en avait parlé aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom

d'Étioles jeté ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres

causeries des convives, avait toujours causé à madame de Châteauroux un

étrange malaise.

Jeanne-Antoinette Poisson était née à Paris, en 1721.

Le mari de sa mère, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence

au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'armée de Villars,

poursuivi pour ses dilapidations par la _chambre ardente_ créée par le

régent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il

n'essaya point de se justifier. Réalisant à la hâte tout ce qu'il put du

produit de ses infidélités, il s'enfuit en toute hâte en Hollande. Bien

lui en prit; il fut condamné, par contumace, à être pendu. Poisson resta

plusieurs années à l'étranger. Enfin, grâce aux nombreux amis de sa

femme, il put faire casser l'arrêt et rentra en France.

À son retour, il occupa chez les frères Pâris, ces heureux et riches

financiers, le poste difficile et délicat de premier commis.

Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides,

ce qui a fait dire à quelques pamphlétaires qu'il était boucher.

Madame Poisson, fille elle-même d'un riche financier, n'était rien moins

qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les moeurs faciles et

relâchées des femmes de la Régence et avait empli les salons de la

finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des frères Pâris,

protecteur de son mari, et le richissime fermier-général Le Normand de

Turneheim, se disputèrent longtemps la paternité de celle qui, devenue

marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi.

Ce fut, dès son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et

ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de

tous ceux qui fréquentaient les salons de sa mère et de M. de Turneheim.

Mais plus que tous les autres, la mère Poisson admirait sa fille. «C'est

un _vrai morceau de roi_, disait-elle toujours; vous verrez quand elle

sera grande.»

C'est donc avec cette idée parfaitement arrêtée d'en faire plus tard un

«_régal de roi_,» que cette femme galante éleva sa fille. Une éducation

artiste et littéraire développa de bonne heure tous ses talents et

toutes ses vanités. Dressée pour le plaisir, comme les courtisanes de

l'ancienne Grèce, elle s'habitua peu à peu à regarder la position de

maîtresse du roi comme l'idéal de l'ambition féminine.

À dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson était la plus délicieuse

personne que l'on pût rêver; elle avait toutes les séductions, tous les

enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa

conversation étincelante, par ses grâces inimitables, ceux que sa beauté

ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute

finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui

faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient.

Plusieurs fois déjà on avait demandé sa main. Mais M. de Turneheim,

auquel décidément le financier Pâris avait abandonné tous les droits de

la paternité, s'était réservé le soin de lui trouver un époux digne

d'elle.

Cet époux devait être un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand

d'Étioles, syndic de la ferme générale, et depuis longtemps amoureux

d'Antoinette. La mère Poisson goûta fort ce mariage. Le jeune Lenormand

avait un caractère paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le

coeur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa

liberté, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante.

Aux premières ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se

récria. La réputation des époux Poisson était bien faite, en effet, pour

dégoûter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il était sans

enfant; il déclara que toute sa fortune reviendrait au mari

d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession

enrichir une famille étrangère leva tous les scrupules des parents; ils

donnèrent leur consentement.

Antoinette Poisson, richement dotée par M de Turneheim, devint donc

madame Lenormand d'Étioles.

Aimée et adorée de son mari, adulée de tous ceux qui l'approchaient, la

belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa mère, elle ne

voulait pas ajouter ses scandales; son démon familier lui parlait dans

la nuit et dans le silence de hautes destinées, elle ménageait sa

réputation comme on épargne un capital.

Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait à cette époque, quoi qu'en aient

dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de

Hollande. Quel motif la portait à feindre, que lui manquait-il à cette

femme idolâtrée, qui enchaînait au char de ses grâces et de sa beauté

tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immensément riche, reine de

sujets d'élite, eût-elle sans son amour, échangé ces tranquilles

bonheurs, ces caressantes voluptés pour les soucis brillants et les

amers déboires de la faveur royale?

Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire à cela? Tant de femmes

l'aimaient alors.

C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de dévoûment et de foi, le roi

était pour tous un être presque surnaturel, un représentant de Dieu

attardé sur la terre pour dicter aux hommes les volontés du ciel.

Enfants d'un siècle incrédule et railleur, nous ne pouvons, froids

sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois

ce mot: le roi!

Nul, d'ailleurs, n'était plus digne que Louis XV d'occuper le coeur

d'une femme; il eût été aimé, même sans cette auréole que faisait à son

front le pouvoir souverain.

Souvent, on le pense, il était question du roi dans les conversations du

petit manoir d'Etioles. La jeune châtelaine s'informait minutieusement à

tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir à sa table, des moindres

détails de l'existence du château. Elle suivait avec anxiété toutes les

phases des amours royales, elle voulait bien connaître les favorites,

madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Châteauroux. Elle

se faisait initier aux goûts du souverain, on lui disait ses plaisirs,

ses amusements, ses caprices. Et elle se préparait, dans le

recueillement de ses heures de solitude, au rôle qu'elle voulait jouer.

Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car à côté de son amour se

dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais

elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le

rôle de favorite; mais ce rôle, elle voulait le jouer toute sa vie.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 13 / 19 段