de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commençaient ainsi:
Incestueuse La Tournelle,
Qui des trois êtes la plus belle,
Le tabouret tant souhaité
A de quoi vous rendre bien fière....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignité de duchesse
donnait droit à un tabouret à la cour, inestimable faveur enviée des
plus grandes dames.
En apprenant la nouvelle élévation de sa fille La Tournelle, qu'il
n'appelait plus que sa fille préférée, le marquis de Nesle songea à en
tirer parti. Il avait, disait-il, des prétentions fondées sur la
principauté de Neufchâtel, et il pria sa fille de décider le roi à la
lui acheter.
On trouvait à la cour que madame la duchesse de Châteauroux se
comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait
fait sa soeur de Mailly.
Bientôt (mars 1744) on apprit que le roi était décidé à se mettre à la
tête de l'armée de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussitôt
oubliées, on ne pensa plus qu'au noble dévoûment de ce souverain qui
abandonnait les délices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable
et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et
les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur
sang pour la patrie.
On pensait alors que Louis XV n'emmènerait pas madame de Châteauroux;
mais la favorite n'avait poussé son indolent amant à prendre le
commandement des troupes qu'à la condition expresse qu'elle le suivrait.
Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une
absence le crédit qu'elle devait à son adresse. Elle voulait la gloire
du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance.
«Enfin je l'emporte, mon cher duc, écrivait-elle à Richelieu, son
dévoué confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande
les armées. Je l'accompagnerai, non en héroïne, mais en femme dévouée.
Le roi, loin de moi, occupé des grands intérêts de l'État et de sa
gloire, entouré de ses ministres, pourrait oublier que c'est à mes
conseils qu'il devra le titre de conquérant.»
Cependant le roi partit seul, mais quinze jours après le duc de
Richelieu conduisait à Lille mesdames de Châteauroux et de Lauraguais.
La présence à l'armée de la favorite et de sa soeur produisit le plus
mauvais effet. Les soldats les appelaient les _coureuses_, et jusque
sous leurs fenêtres elles entendaient chanter les chansons les plus
insultantes. Bientôt le scandale fut tel que le roi se décida à envoyer
sa maîtresse à Dunkerque, où il alla la rejoindre après avoir pris Menin
et Ypres.
Le 5 août le roi arriva à Metz. Le lendemain il apprit le succès du
prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette
victoire, il fit chanter un _Te Deum_ dans la cathédrale de Metz. Mais
les fatigues de la marche, les excès de la table, les plaisirs de
l'amour avaient échauffé son sang outre mesure, ses forces étaient
dépassées. Il tomba malade, et trois jours après sa vie était en danger.
À la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un crêpe
funèbre, s'étendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie
du souverain, emplissaient les églises. On attendait avec une fébrile
inquiétude les courriers qui apportaient les bulletins de la santé de
l'auguste malade; la mort du roi semblait à toute la France la plus
grande calamité que l'on eût à redouter.
À la cour il n'en était pas ainsi. Toutes les ambitions s'éveillèrent à
la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nouèrent pour
tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne désirait
pas la mort du roi, on la prévoyait.
Autour du malade, cependant, trois partis étaient en présence:
Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de
la maîtresse; le duc de Richelieu était le chef de ce dernier.
Aussitôt la maladie du roi, la duchesse de Châteauroux, madame de
Lauraguais et le duc de Richelieu s'étaient établis dans la chambre
royale. Sous prétexte que le roi n'était qu'indisposé et qu'un peu de
repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualité de premier
gentilhomme de la chambre, ferma la porte à tout le monde. Des
domestiques intimes étaient chargés du service; vainement des grands
officiers de la couronne, des princes du sang demandèrent à voir le roi,
Richelieu s'obstina à leur refuser l'entrée.
Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux
ministres, et il fut décidé que, coûte que coûte, on pénétrerait
jusqu'au lit du roi, et que là, si la maladie du roi était vraiment
grave, on en profiterait pour épouvanter le faible Louis XV et faire
ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les
princes, l'évêque de Metz et le premier aumônier, M. de Fitz-James, que
l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accordé le
renvoi de madame de Châteauroux.
Pour madame de Châteauroux, toute la question se réduisait à ceci: Le
roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des
secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire
sa maladie empirait, si besoin était d'appeler un confesseur, elle était
perdue.
Ce jour-là même on était au 12, et le roi était malade depuis cinq
jours; M. de Clermont se chargea de pénétrer jusqu'à la chambre royale.
Il se présenta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle,
voulut lui interdire l'entrée; mais le duc de Clermont d'un coup
d'épaule écarta les deux battants de la porte, et comme Richelieu
essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement.
--Depuis quand, s'écria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang
l'entrée de la chambre de son maître?
Et s'avançant jusqu'au lit où Louis XV gisait accablé, il lui parla sans
ménagement de la gravité de sa situation et de la nécessité des
sacrements.
--Ah! s'écria-t-il, qu'un roi qui va paraître devant Dieu a de comptes à
rendre! J'ai été bien indigne de la royauté. Ah! que ce passage est
terrible!
--Sire, dit M. de Soissons qui était entré sur les pas de M. de
Clermont, la bonté de Dieu est infinie.
La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage,
elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'était pas là
le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un éclat terrible, rendre,
si le roi revenait à la santé, son retour impossible.
Les deux femmes, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais, séparées du
duc de Richelieu, furent, non pas éconduites, mais chassées de la maison
qu'occupait le roi, aux huées d'une populace qui leur attribuait la
maladie du souverain. Elles coururent aux écuries du roi, mais de tous
ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la
favorite, pas un ne voulut les reconnaître. On leur refusa brutalement
une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient à pied, ne sachant où
aller, poursuivies par des injures et des malédictions, lorsqu'elles
rencontrèrent le maréchal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux
que les autres, il leur prêta sa voiture, et après mille difficultés,
mille périls presque, tant était grande l'exaspération des populations,
elles purent gagner une maison de campagne à trois lieues de Metz.
Mais tous ces tiraillements avaient épuisé les forces du roi, et bientôt
on désespéra de sa vie. Déjà les courtisans désertaient les
antichambres, les ministres et les princes faisaient préparer leurs
voitures, quand une crise heureuse et inattendue détermina la
convalescence. Et lorsque la reine, mandée en toute hâte, arriva à Metz,
son époux était hors de danger.
--Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premières paroles de
Louis XV à la reine.
Marie Leczinska n'y répondit qu'en fondant en larmes et en serrant son
époux entre ses bras.
Mais avec les forces, le courage revenait à Louis XV. Toutes les scènes
de sa maladie se présentaient vivement à ses yeux, et il avait honte de
sa conduite. Une tristesse profonde avait succédé à sa maladie. Il
regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient,
il s'en prenait à eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la
reine voyait renaître l'ancienne froideur du roi pour elle.
Richelieu s'était hasardé à reparaître; timide d'abord, il s'enhardit de
toute l'amitié que lui témoignait le roi, et elle était grande; la
réaction commençait.
Rendu à la santé, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses
troupes; la reine, malgré ses prières, dut regagner Paris, et nonobstant
la saison pluvieuse, le roi se rendit au siége de Fribourg, entrepris
depuis le 30 septembre par le maréchal de Coigny. Le 1er novembre la
ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des châteaux,
regagna sa capitale.
Des transports de joie l'attendaient à son arrivée; trois jours de
suite, il fut littéralement assiégé aux Tuileries par un peuple ivre
d'allégresse. Le quatrième jour il se rendit en grande pompe à une fête
préparée à l'Hôtel-de-Ville.
Mais depuis quatre jours madame de Châteauroux, cachée à Paris, guettait
un regard du roi. C'est en se rendant à l'Hôtel-de-Ville que, pour la
première fois, le roi l'aperçut, déguisée, à une fenêtre: il la
reconnut. Les yeux des deux amants se rencontrèrent, et dans le regard
du roi madame de Châteauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance.
Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir même, n'y tenant plus,
il se fit conduire incognito à l'hôtel qu'occupait madame de
Châteauroux.
À cette heure, seule avec sa soeur Lauraguais, madame de Châteauroux
cherchait un moyen pour reparaître à Versailles. On lui annonça le roi.
D'un coup d'oeil, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre à
sa discrétion, c'était à elle de reprendre sa fierté et de poser des
conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurité, elle ne voulait pas
reparaître à la cour.
Alors le roi supplia, se fâcha, finit par parler en maître et déclara à
la duchesse qu'elle reparaîtrait à la cour, pour y reprendre avec éclat
son rang, ses charges et ses dignités.
Alors aussi il fut décidé que toutes les humiliations de Metz seraient
vengées.
Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exilés. Balleroi,
ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoyé dans ses terres.
Fitz-James reçut l'ordre de ne plus sortir de son diocèse, et M. de
Maurepas, dont le roi avait de la peine à se défaire, fut condamné à
présenter ses excuses à la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui
annoncer lui-même qu'elle était rappelée.
Lorsque M. de Maurepas se présenta de la part du roi chez la duchesse,
elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle était d'un violent
mal de tête. Elle reçut cependant le ministre, accepta ses excuses, et
lui donna sa main à baiser. Il fut convenu que madame de Châteauroux
ferait sa rentrée à la cour le samedi suivant.
Mais les épouvantables alternatives de douleur et de joie avaient brisé
l'organisation de cette infortunée, elle ne put résister à ces brusques
secousses. La faveur du roi était revenue, mais la mort avait choisi cet
instant pour enlever sa proie.
Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aimée, toute parée pour un triomphe
au milieu de la cour, madame de Châteauroux fut frappée par un mal
étrange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau.
Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intolérables, et se tordait
sur sa couche en poussant des cris affreux.
Le roi désespéré envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il
s'était enfermé dans sa chambre et refusait de voir personne.--Puis il
faisait dire des messes pour le rétablissement de sa maîtresse.
Mais les prières du roi ne furent pas exaucées, et le 8 décembre 1744
madame de Châteauroux rendit l'âme entre les bras de sa soeur de Mailly,
accourue à la première nouvelle du danger. Les deux maîtresses du roi de
France, l'une triste et délaissée, l'autre aimée et triomphante, se
réconcilièrent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'éternité.
Cette mort causa au roi une profonde douleur. Réfugié à la Muette, il
refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune
consolation; ses valets de chambre étaient obligés de le contraindre à
prendre quelque nourriture.--C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a
tuée.
Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur
royale, n'attira plus les regards du roi.
Quant à madame de Flavacourt, cette dernière demoiselle de Nesle, une
fois encore elle eut à repousser les négociations du duc de Richelieu
qui, jaloux de distraire Louis XV dont la mélancolie augmentait de jour
en jour, voulait absolument lui donner la dernière des filles de cette
illustre maison qui lui avait fourni déjà quatre maîtresses adorables.
La dernière fois qu'il essaya près d'elle de ses séductions, il lui fit
un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France
jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les trésors de son amant,
elle aurait la France à ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les
charmes du pouvoir, les plaisirs brûlants de l'ambition, les
ravissements de la puissance.
Et comme la marquise ne répondait rien et souriait doucement:
--Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela?
--Oui, répondit-elle simplement: l'estime.
[Illustration: Mme. DE POMPADOUR.]
VIII
LA MARQUISE DE POMPADOUR.
Il y avait grand bal à l'Hôtel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie.
Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille
royale, prétendait célébrer dignement le mariage de monseigneur le
dauphin. La fête devait être splendide et digne des hôtes illustres qui
allaient l'honorer de leur présence.
C'était un bal masqué que donnaient à leur souverain MM. les échevins de
la bonne ville de Paris. La fête avait «le caractère d'un grand concours
de nations et de divinités de la mythologie. La terre et le ciel se
donnaient rendez-vous pour distraire un instant le mélancolique Louis
XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et
d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la variété
des costumes, la palme de la beauté restait aux mains des belles et
fraîches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne
gâtaient point les ravissants visages.
Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule
immense, bigarrée, gracieuse, qui s'écartait et s'inclinait
respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il
était l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur
l'épaule, un arc d'argent à la main, une ravissante Diane chasseresse, à
la jambe fine, aux bras blancs et ronds, à la démarche de déesse. La
gracieuse Diane était masquée, mais d'admirables yeux brillaient sous
son loup de velours noir, et ses lèvres roses, entr'ouvertes, laissaient
apercevoir une double rangée de perles fines.
--Belle chasseresse, dit le roi surpris et charmé, les traits que vous
décochez sont mortels.
Mais la coquette nymphe, après un gracieux salut, se perdit dans la
foule pressée.
Le roi ne tarda pas à la rejoindre, et, après cinq minutes d'une
conversation spirituelle et enjouée, étincelante de fines railleries,
semée de flatteries ingénieuses, le monarque semblait avoir oublié son
ennui. La belle Diane cependant ne s'était pas encore démasquée;
lorsqu'à la prière de son royal interlocuteur elle eut ôté le loup de
velours qui cachait son visage, le roi, amoureux déjà de la spirituelle
sirène, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses
chasses de la forêt de Sénart, lui était apparue, tantôt vive et hardie,
emportée au galop d'un cheval fougueux, tantôt nonchalante et
paresseuse, à demi couchée dans une conque élégante de nacre et de
cristal attelée de chevaux blancs.
Laissant le roi à sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta
dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le
mouchoir de précieuses dentelles qu'elle tenait à la main. Le roi le
ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette grâce
parfaite qu'il mettait à toutes ses actions, il le lui jeta.
--Le roi vient de jeter le mouchoir.
Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula
dans la salle; des groupes se formèrent pour discuter l'action du roi.
Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin
que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Châteauroux,
avait fait une si vive impression sur son coeur, qu'au milieu d'une
fête, devant «la ville et la cour,» il n'avait pas hésité à lui faire
une déclaration. Mais vainement les favoris du roi se répandirent dans
les salons, fouillèrent du regard les longues galeries resplendissantes
de lumières, pénétrèrent dans les bosquets où le jour était plus sombre;
ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but était atteint sans
doute, elle avait disparu.
La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la forêt
de Sénart, était la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du
seigneur d'Étioles.
Le nom de cette femme charmante n'était pas inconnu à la cour. Tous ceux
qui dans les bois de Sénart suivaient habituellement les chasses
royales, avaient remarqué la belle promeneuse. Ses costumes parfois
étranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre,
avaient attiré les regards de Louis XV. Le roi, à différentes reprises,
en avait parlé aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom
d'Étioles jeté ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres
causeries des convives, avait toujours causé à madame de Châteauroux un
étrange malaise.
Jeanne-Antoinette Poisson était née à Paris, en 1721.
Le mari de sa mère, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence
au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'armée de Villars,
poursuivi pour ses dilapidations par la _chambre ardente_ créée par le
régent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il
n'essaya point de se justifier. Réalisant à la hâte tout ce qu'il put du
produit de ses infidélités, il s'enfuit en toute hâte en Hollande. Bien
lui en prit; il fut condamné, par contumace, à être pendu. Poisson resta
plusieurs années à l'étranger. Enfin, grâce aux nombreux amis de sa
femme, il put faire casser l'arrêt et rentra en France.
À son retour, il occupa chez les frères Pâris, ces heureux et riches
financiers, le poste difficile et délicat de premier commis.
Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides,
ce qui a fait dire à quelques pamphlétaires qu'il était boucher.
Madame Poisson, fille elle-même d'un riche financier, n'était rien moins
qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les moeurs faciles et
relâchées des femmes de la Régence et avait empli les salons de la
finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des frères Pâris,
protecteur de son mari, et le richissime fermier-général Le Normand de
Turneheim, se disputèrent longtemps la paternité de celle qui, devenue
marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi.
Ce fut, dès son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et
ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de
tous ceux qui fréquentaient les salons de sa mère et de M. de Turneheim.
Mais plus que tous les autres, la mère Poisson admirait sa fille. «C'est
un _vrai morceau de roi_, disait-elle toujours; vous verrez quand elle
sera grande.»
C'est donc avec cette idée parfaitement arrêtée d'en faire plus tard un
«_régal de roi_,» que cette femme galante éleva sa fille. Une éducation
artiste et littéraire développa de bonne heure tous ses talents et
toutes ses vanités. Dressée pour le plaisir, comme les courtisanes de
l'ancienne Grèce, elle s'habitua peu à peu à regarder la position de
maîtresse du roi comme l'idéal de l'ambition féminine.
À dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson était la plus délicieuse
personne que l'on pût rêver; elle avait toutes les séductions, tous les
enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa
conversation étincelante, par ses grâces inimitables, ceux que sa beauté
ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute
finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui
faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient.
Plusieurs fois déjà on avait demandé sa main. Mais M. de Turneheim,
auquel décidément le financier Pâris avait abandonné tous les droits de
la paternité, s'était réservé le soin de lui trouver un époux digne
d'elle.
Cet époux devait être un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand
d'Étioles, syndic de la ferme générale, et depuis longtemps amoureux
d'Antoinette. La mère Poisson goûta fort ce mariage. Le jeune Lenormand
avait un caractère paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le
coeur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa
liberté, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante.
Aux premières ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se
récria. La réputation des époux Poisson était bien faite, en effet, pour
dégoûter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il était sans
enfant; il déclara que toute sa fortune reviendrait au mari
d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession
enrichir une famille étrangère leva tous les scrupules des parents; ils
donnèrent leur consentement.
Antoinette Poisson, richement dotée par M de Turneheim, devint donc
madame Lenormand d'Étioles.
Aimée et adorée de son mari, adulée de tous ceux qui l'approchaient, la
belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa mère, elle ne
voulait pas ajouter ses scandales; son démon familier lui parlait dans
la nuit et dans le silence de hautes destinées, elle ménageait sa
réputation comme on épargne un capital.
Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait à cette époque, quoi qu'en aient
dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de
Hollande. Quel motif la portait à feindre, que lui manquait-il à cette
femme idolâtrée, qui enchaînait au char de ses grâces et de sa beauté
tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immensément riche, reine de
sujets d'élite, eût-elle sans son amour, échangé ces tranquilles
bonheurs, ces caressantes voluptés pour les soucis brillants et les
amers déboires de la faveur royale?
Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire à cela? Tant de femmes
l'aimaient alors.
C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de dévoûment et de foi, le roi
était pour tous un être presque surnaturel, un représentant de Dieu
attardé sur la terre pour dicter aux hommes les volontés du ciel.
Enfants d'un siècle incrédule et railleur, nous ne pouvons, froids
sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois
ce mot: le roi!
Nul, d'ailleurs, n'était plus digne que Louis XV d'occuper le coeur
d'une femme; il eût été aimé, même sans cette auréole que faisait à son
front le pouvoir souverain.
Souvent, on le pense, il était question du roi dans les conversations du
petit manoir d'Etioles. La jeune châtelaine s'informait minutieusement à
tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir à sa table, des moindres
détails de l'existence du château. Elle suivait avec anxiété toutes les
phases des amours royales, elle voulait bien connaître les favorites,
madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Châteauroux. Elle
se faisait initier aux goûts du souverain, on lui disait ses plaisirs,
ses amusements, ses caprices. Et elle se préparait, dans le
recueillement de ses heures de solitude, au rôle qu'elle voulait jouer.
Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car à côté de son amour se
dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais
elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le
rôle de favorite; mais ce rôle, elle voulait le jouer toute sa vie.