dans les forêts; c'était vraiment encore merveilleux que ces chasses de
la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les
suivaient, la belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais,
mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, et tant d'autres
héroïnes que nous retrouvons sur les toiles de Vanloo.
Après cinq ans de mariage, Marie Leczinska régnait encore seule, sans
partage, sur le coeur de son époux; Louis XV, pendant ces premières
années, fut le meilleur et le plus bourgeois des maris. Il ne se
contentait pas de dire: «J'aime la reine,» il le prouvait; et, à peine
âgé de vingt et un ans, il avait déjà cinq enfants, deux fils et trois
filles. Si quelque courtisan audacieux se permettait de l'entretenir de
l'amour que ressentait pour lui quelque beauté célèbre, il se contentait
de répondre: «--Trouveriez vous la reine moins belle?»
À cette époque donc, il eût été facile à Marie Leczinska de s'attacher
le roi, et pour toujours d'enchaîner son coeur comme elle avait enchaîné
ses sens. Il ne lui fallait pour cela qu'être un peu la maîtresse de ce
roi dont elle était la femme; elle ne le voulut pas.
La nature avait donné à Louis XV un tempérament ardent. Marie Leczinska
était froide, et plusieurs couches successives accrurent encore sa
froideur. Bientôt les empressements du roi lui devinrent à charge; elle
ne prit pas la peine de dissimuler ses impressions; et lorsque le soir,
après quelqu'un de ces soupers qui suivaient les chasses, le roi
arrivait chez elle échauffé par le vin, elle témoignait hautement son
dégoût.
Louis XV, à ce moment, n'avait qu'à choisir, qu'à jeter le mouchoir,
toutes les dames de la cour étaient sur les rangs. On lui épargnait même
les premières avances, et il trouvait jusque dans ses poches des
déclarations aussi audacieuses que celle-ci, que lui adressait
mademoiselle de La Charolais:
Vous avez l'humeur sauvage
Et le regard séduisant;
Se peut-il donc qu'à votre âge
Vous soyez indifférent?
Si l'Amour veut vous instruire,
Cédez, ne disputez rien,
On a fondé votre empire
Bien longtemps après le sien.
Le roi soupirait, mais ne disait mot; une timidité farouche, une pudeur
innée l'arrêtait encore; mais déjà il n'aimait plus Marie Leczinska.
Ainsi donc, jusqu'à la fin de 1732, rien n'avait transpiré des amours
secrètes de Louis XV, s'il en avait eu, lorsque le 27 janvier, dans un
souper où il avait bu plus que de coutume, il se leva tout à coup, et
porta un toast à sa _maîtresse inconnue_; il brisa alors sa coupe en
invitant les convives à en faire autant.
Le lendemain, les courtisans ne s'abordaient qu'avec ces mots:
--Vous savez? le roi a pris une maîtresse.
Et chacun de se creuser la tête, d'épier, d'interroger pour tâcher de
savoir le nom de cette mystérieuse favorite, afin d'obtenir cet _honneur
insigne_ d'être pour quelque chose dans les amours du roi.
Mais le toast de Louis XV n'était qu'un jeu, il n'avait pas de maîtresse
encore, seulement il songeait sérieusement à en prendre une.
Le cardinal Fleury ne lui laissa pas le temps de choisir. Un conseil fut
tenu entre l'ancien précepteur, madame la Duchesse, le duc de Richelieu
et les trois valets de chambre, Lebel, Bachelier et Bontemps, afin de
savoir quelle femme on pousserait dans le lit du roi.
Après bien des hésitations, l'unanimité des suffrages s'arrêta sur une
des dames du palais, amie intime de la comtesse de Toulouse, madame de
Mailly, de l'illustre maison de Nesle.
La famille de Nesle, qui pendant longues années eut le privilége de
fournir des favorites à la couche royale, était des plus nobles et des
plus anciennes; son illustration avait commencé vers le XIe siècle.
En 1709, l'aîné de cette maison, Louis III de Nesle, avait épousé
mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie n'avait pas tardé à
devenir proverbiale.
Cette dame de Nesle, dame d'honneur de Marie Leczinska, avait passé,
trois ou quatre ans avant l'époque où nous sommes arrivés, pour avoir
été passagèrement la maîtresse du roi.
Elle était morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq
attirèrent les regards du roi, et dont quatre au moins furent ses
maîtresses.
La première, Louise-Julie, celle dont il est question ici, épousa
Louis-Alexandre de Mailly, son cousin.
La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vintimille.
La troisième, Diane-Adélaïde, épousa Louis de Brancas, duc de
Lauraguais.
La quatrième épousa le marquis de Flavacourt.
Enfin la cinquième, Marie-Anne, qui fut plus tard duchesse de
Châteauroux, épousa le marquis de la Tournelle.
C'était donc l'aînée des filles de madame de Nesle que le cardinal
Fleury jugea convenable de donner à Louis XV.
Et véritablement ce fut un heureux choix, et pour le roi et pour
l'ambitieux cardinal.
Madame de Mailly, née en 1710, était à peu près de l'âge de Louis. Elle
n'était pas jolie, mais elle était admirablement bien faite, et avait
pour sa toilette plus de goût que toutes les dames de la cour. Son
visage était un peu long peut-être, son teint un peu brun, mais son
front avait le poli de l'ivoire, et ses yeux étaient pleins de feu et
d'éclat.
Timide et réservée, elle était sans ambition, sans connaissance des
affaires de l'État, détestait la politique et les choses sérieuses, et,
tandis qu'autour d'elle se mêlaient et se croisaient mille intrigues,
elle était toujours restée en dehors de toutes les coteries.
On donna une maîtresse au roi, comme on lui avait donné une épouse, sans
le consulter. Mais la barrière des passions était franchie, il était
entré dans cette voie où il devait faire des pas si rapides.
Toutefois, le respect qu'il avait alors pour la reine l'engagea à tenir
cette liaison secrète; le mystère d'ailleurs plaisait à madame de
Mailly; elle aimait le roi sans intérêt d'amour-propre, et se trouvait
assez heureuse de le posséder.
Les deux années qui suivirent, furent assurément pour Louis XV les plus
charmantes de son règne; mettant plus de prix à l'ardeur des sens qu'à
la beauté, il s'attacha peu à peu sa maîtresse.
On raconte que dans les premiers temps de sa liaison avec madame de
Mailly, il la quittait quelquefois brusquement pour courir chez la
reine, ou que, se jetant à genoux, il priait avec ferveur et demandait à
Dieu pardon de ses égarements.
Ce transparent mystère eût pu durer longtemps encore. Les courtisans
étaient gens trop adroits pour découvrir jamais ce que voulait cacher le
maître; mais, vers 1735, les personnes qui entouraient le monarque
crurent de leur intérêt que les rapports de madame de Mailly avec le roi
devinssent publics, et elle fut déclarée maîtresse du roi.
Deux personnes aussitôt «jetèrent des cris d'aigle:» le père et le mari,
le marquis de Nesle et le comte de Mailly. Cette nouvelle eut l'air de
les frapper comme un coup de foudre.
On engagea tout d'abord le comte de Mailly à ne plus communiquer avec sa
femme; et comme il faisait mine de résister, on le pria d'aller courre
le cerf dans une de ses terres fort éloignée de la capitale.
Le marquis de Nesle fut de plus facile accommodement: ses affaires
étaient fort dérangées, on lui fit don de cinq cent mille livres et il
s'apaisa aussitôt.
C'était faire assez bon marché de l'honneur d'une famille illustre.
La reine «reçut assez tranquillement le coup terrible,» seulement sa
piété redoubla; elle passait des journées entières au pied du crucifix,
demandant à Dieu la conversion de son époux. Pas une seule fois il ne
lui vint à l'idée qu'elle-même par ses rigueurs avait précipité le roi
sur cette pente que chacun essayait de lui rendre plus douce.
Forte de son devoir accompli, elle crut qu'il serait au-dessous d'elle
de lutter avec les sirènes qui lui avaient ravi le coeur de son époux.
Elle courba la tête et adora les décrets de la Providence.
Maîtresse déclarée, n'ayant plus d'apparences à sauver, madame de
Mailly resta la même: vainement on s'efforça d'éveiller son ambition; à
ceux qui l'engageaient à user, pour sa fortune et pour celle de ses
amis, du pouvoir qu'elle avait sur Louis XV, elle répondait
invariablement qu'elle «tenait trop à l'amour de l'homme pour jamais le
compromettre en essayant de son influence sur le coeur du roi.»
Les années s'écoulaient, et la favorite était heureuse. Le roi
paraissait plus épris d'elle que jamais; il ne semblait point songer à
lui donner de rivales, car on ne peut appeler infidélités quelques
surprises des sens que l'on doit attribuer à Bachelier ou à Lebel, qui
déjà s'exerçaient à leur infâme métier de pourvoyeurs. Le cardinal
Fleury protégeait presque ouvertement la maîtresse du roi, qu'il
appelait, en se servant d'expressions plus énergiques, une bonne fille.
La reine, qui avait ouï parler de l'audace des maîtresses de Louis XIV,
en était arrivée à remercier le ciel du choix de son époux.
Malheureusement, cette douce existence ne tarda pas à être troublée.
Madame de Mailly avait une soeur pensionnaire à l'abbaye de Port-Royal.
Cette jeune personne, hardie, décidée, dévorée d'ambition, conçut, du
fond de son couvent, le dessein, non-seulement de remplacer sa soeur
dans le coeur du roi, mais encore de s'emparer de la confiance qu'il
accordait au cardinal. Jouer sous Louis XV le rôle qu'avait joué madame
de Maintenon sous Louis XIV, au mariage près, tel était le rêve de
l'ambitieuse pensionnaire.
Elle écrivit à sa soeur les lettres les plus tendres et les plus
soumises, pour obtenir la faveur de vivre auprès d'elle, «la priant de
permettre qu'elle lui servît de dame de compagnie, de secrétaire, de
lectrice.» Elle lui parlait avec horreur du couvent où elle vivait
enfermée, assurant qu'à coup sûr elle ne tarderait pas à mourir si on
l'y laissait.
La comtesse, bonne et sans défiance, se laissa toucher par les prières
de la triste recluse, et un beau matin mademoiselle de Nesle fut
présentée à la cour.
Pour s'emparer du coeur de Louis XV, elle ne comptait pas sur sa beauté,
elle était très laide et ne s'abusait pas sur sa figure; elle savait
fort bien que sa taille était courte et épaisse, son cou et ses bras
rouges, ses épaules disgracieuses. Pour compenser tous ces désavantages,
elle avait son sourire, un sourire divinement railleur, et ses yeux,
fort petits, mais pétillants de malice et d'audacieuse gaîté.
Mais elle avait l'imagination vive, le caractère aventureux et hardi,
une volonté patiente et implacable; elle se dit qu'elle réussirait grâce
à l'originalité et à l'imprévu de son esprit, et elle ne se trompa pas.
Dès le premier jour elle se conduisit en coquette consommée.
Louis XV, qui s'ennuyait à trente ans comme Louis XIV s'était ennuyé à
soixante-dix, ne tarda pas à trouver une distraction dans l'esprit de la
nouvelle venue; et lorsque madame de Mailly s'aperçut des projets de sa
soeur, elle reconnut avec effroi qu'il était trop tard pour s'y opposer.
La pauvre comtesse n'avait que deux partis à choisir: céder ses droits
ou les partager; elle préféra cette dernière alternative; accord infâme,
si on eût pu l'attribuer à l'ambition ou à la cupidité, mais dont la
cause fut un amour passionné qui préféra la plus cruelle souffrance à la
séparation de l'objet aimé. Elle espérait d'ailleurs que ses
complaisances resteraient ignorées. Mais ce n'était pas le but de
l'ambitieuse pensionnaire de Port-Royal; elle-même prit à tâche
d'afficher ses amours. Louis XV, de son côté, s'ouvrit de son bonheur à
quelques courtisans, et, moins de deux mois après l'arrivée de
mademoiselle de Nesle à la cour, le secret de madame de Mailly était
devenu un vrai secret de comédie: tous les courtisans savaient que le
roi avait les deux soeurs pour maîtresses.
Bientôt il fallut songer à donner un état à la cour à la nouvelle venue.
C'était un grand faiseur d'enfants que le roi Louis XV, et déjà
mademoiselle de Nesle était enceinte et n'allait plus pouvoir dissimuler
sa position.
On se hâta donc de chercher un gentilhomme qui voulût bien prêter son
nom à la favorite et le donner à l'enfant qui allait venir.
Les avantages attachés à ce mariage étaient: une dot de deux cent mille
livres, six mille livres de pension, une place de dame du palais pour la
femme, et un logement à Versailles pour le mari.
On trouva, pour accepter cette humiliation, un comte du Luc de
Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris. L'oncle voulait être
cardinal, on lui promit le chapeau, et cette promesse lui fit subir la
honte de bénir cette union. M. du Luc père consentit à fermer les yeux
moyennant finance, et il profita de la faveur de sa bru pour monter dans
les carrosses du roi. Il avait bien au moins droit à cet honneur.
Toutes choses bien arrêtées, bien convenues, la cérémonie du mariage eut
lieu.
Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prêta aux nouveaux
époux, pour y passer leur _lune de miel_, son château de Madrid, voisin
de la Muette.
Le soir des noces, Louis XV déclara qu'il voulait être bon prince
jusqu'au bout et faire honneur à la soeur de madame de Mailly; il
accompagna donc les époux jusqu'à la chambre nuptiale et présenta la
chemise au marié, ce qui était un des plus grands honneurs que le roi
pût faire. Les invités se retirèrent alors, et le comte de Vintimille
s'esquiva par une porte dérobée, laissant la place au roi. Il fallait
bien gagner la pension et la dot.
Chacun savait le lendemain que le roi n'était pas revenu coucher à la
Muette, mais nul ne s'avisa de blâmer la conduite du comte du Luc, tant
était grand à cette époque le respect pour les caprices du maître.
Le lendemain Mademoiselle, en grande cérémonie, présenta au roi toute la
famille Vintimille.
L'ambitieuse élève de Port-Royal touchait à son but. Grâce à sa soeur
qui lui était dévouée corps et âme, elle était véritablement la
maîtresse absolue du roi de France. Elle s'était emparée de son esprit,
madame de Mailly régnait sur ses sens. Les deux soeurs, on le voit, se
complétaient admirablement, et puisqu'elles avaient passé par-dessus la
jalousie, rien désormais ne les pouvait désunir.
Madame la comtesse de Vintimille se voyait réellement reine de France,
lorsque la mort vint la surprendre au milieu de son triomphe.
Prise à la suite de ses couches d'horribles douleurs d'entrailles, elle
fut enlevée en quelques heures, sans même avoir pu recevoir les derniers
sacrements. Elle laissait au roi un fils, qui porta plus tard le nom
d'abbé du Luc. Il était le portrait vivant de son père, et tous ses amis
ne l'appelaient jamais autrement que le _demi-Louis_.
Cette mort inattendue fut un coup de foudre pour Louis XV; «jamais il
n'avait paru si touché, et il se laissa aller à donner des marques de sa
douleur.» Il se mit au lit, et défendit absolument sa porte à tout le
monde. La reine essaya de parvenir jusqu'à lui, mais, même pour elle, la
consigne fut maintenue, elle ne fut levée qu'en faveur du comte de
Noailles. Le roi pleurait comme un enfant, et ses terreurs religieuses
lui revenaient plus terribles que jamais.
La bonne madame de Mailly, elle, était au désespoir: en perdant sa soeur
elle avait cru perdre le coeur du roi.
«Sans doute, écrivait-elle à une de ses amies, le roi, mon cher Sire, va
s'éloigner de moi pour toujours; il ne tenait à moi que par elle, et
comment remplacerais-je pour lui cette pauvre soeur qu'il consultait en
tout et qui le faisait tant rire?»
La modestie de madame de Mailly l'aveuglait; le roi revint à elle, plus
épris que jamais. Ensemble ils pleuraient cette pauvre Vintimille, mais
le temps sécha vite leurs larmes.
Un mois après la mort de la favorite, madame de Mailly avait installé
près d'elle une autre de ses soeurs, la duchesse de Lauraguais; les
voyages de Choisy avaient repris leur cours, et, comme au temps de
madame de Vintimille, Louis XV eut deux maîtresses.
Depuis quelques mois déjà le roi avait remarqué cette troisième
demoiselle de Nesle, et pour lui faire une existence à la cour il
s'était hâté de la marier, mais à un homme qui n'était pas prévenu, le
duc de Lauraguais. Richelieu, chargé de négocier ce mariage, avait
obtenu du roi pour les futurs époux les avantages suivants: vingt-quatre
mille livres pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur
les postes, et la pension de dame du palais.
Mais le duc de Lauraguais s'aperçut bien vite du rôle qu'on lui
destinait; chose rare à cette époque, il n'eut point un seul instant
l'idée d'en tirer parti; il rompit sans scandale avec sa femme, et
depuis ne voulut jamais consentir à la revoir.
Habituée à partager le coeur de celui qu'elle aimait, madame de Mailly
prit son parti de cette nouvelle maîtresse, et s'entendit avec cette
seconde soeur aussi bien qu'elle s'était entendue avec la première. Son
existence ne lui paraissait donc point troublée, lorsque la mort de
madame de Mazarin vint rapprocher du roi ses deux dernières soeurs, les
plus jeunes et les plus jolies, mesdames de La Tournelle et de
Flavacourt.
Chassées littéralement par madame de Maurepas, héritière de madame de
Mazarin, de l'hôtel où elles demeuraient, les deux soeurs eurent l'idée
de venir demander l'hospitalité à Louis XV; il les reçut admirablement,
leur donna l'ancien appartement de madame de Mailly, et leur promit deux
places de dames du palais.
Ainsi se trouvèrent installées à Versailles les deux dernières
demoiselles de Nesle.
Madame de Mailly, que deux cruelles leçons auraient cependant dû rendre
défiante, fut enchantée de la réception faite à ses deux soeurs. Elle
pensa que la conduite de son royal amant était une délicate attention,
et elle le remercia avec effusion.
Louis XV ne tarda pas à s'apercevoir de la beauté des deux commensales
qu'il devait à la dureté de madame de Maurepas, et bientôt il commença à
faire la cour aux deux nouvelles venues.
Il s'était fait, ce semble, une douce habitude de prendre ses maîtresses
dans la famille de Nesle.
Tout d'abord il s'adressa à madame de Flavacourt. Il fut repoussé.
Madame de Flavacourt aimait son mari; ce mari lui-même était, dit-on, un
homme d'un autre temps, piètre courtisan et peu disposé à partager sa
femme, même avec le roi; ses conjugales et énergiques menaces exercèrent
peut-être une influence sur sa femme et vinrent en aide à sa vertu
attaquée. Quoi qu'il en soit, elle fit répondre au roi de façon à lui
ôter tout espoir.
Repoussé de ce côté, Louis XV entreprit la conquête de madame de La
Tournelle. Celle-là était veuve, et ne pouvait prétexter son amour pour
son mari. Mais elle avait un amant, et qui plus est un amant adoré. Elle
aimait à la folie, jusqu'à la fidélité, M. d'Agenois, fils du duc
d'Aiguillon, neveu de Richelieu. Le roi était désespéré de ce
contre-temps.
Enfin il eut recours au duc de Richelieu, qui jusqu'ici l'avait bien
servi, pour détourner madame de La Tournelle du comte d'Agenois.
Richelieu se chargea de la commission. Il commença par capter la
confiance de madame de La Tournelle, et, voyant qu'il ne parviendrait
pas à la rendre infidèle, il tourna ses batteries contre l'amant.
Il dépêcha au comte d'Agenois une des sirènes de le cour, avec mission
de le rendre infidèle à tout prix, et surtout de le faire écrire, afin
d'avoir des preuves à montrer à madame de La Tournelle.
Richelieu n'avait pas trop compté sur l'adresse de sa messagère; quinze
jours ne s'étaient pas écoulés que déjà on avait une lettre de M.
d'Agenois. On en eut deux, puis quatre, puis bien davantage. Mais ces
preuves d'abandon n'ébranlaient en aucune façon madame de La Tournelle;
elle secouait la tête, et répondait que l'écriture de son amant avait
été contrefaite. Enfin, elle dut se rendre à l'évidence, mais ne sembla
point encore disposée à accepter l'honneur de l'amour du roi.
Cependant elle était décidée, depuis assez longtemps même; seulement,
avant de s'engager, elle voulait être certaine du pouvoir de ses
charmes. Habile, artificieuse, sa conduite, pendant que le roi brûlait
d'impatience de la posséder, fut un véritable chef-d'oeuvre de
coquetterie. Elle se disait malade afin de se dispenser de paraître; et
lorsque, cédant aux prières du roi, elle consentait à «embellir les
fêtes de sa présence,» elle ne se «montrait que cachée à demi sous une
baigneuse qui lui seyait à ravir. Le roi alors ne se lassait pas de la
contempler, et vingt fois il venait l'admirer et l'embrasser.»
Madame de Mailly voyait tout cela; elle en souffrait, mais elle se
taisait, pauvre femme! Elle aimait tant son ingrat amant! Peut-être elle
se résignait d'avance à un nouveau partage, elle n'avait que la moitié
du coeur du roi, elle n'en aurait plus que le tiers. Son sacrifice était
fait; sacrifice douloureux, mais inutile. Madame de La Tournelle ne
devait pas admettre de partage, elle voulait régner, mais régner sans
rivale.
Instruite par l'exemple de sa soeur de Mailly, à qui le roi n'avait
donné ni honneurs ni richesses, l'ambitieuse marquise voulut faire ses
conditions avant de capituler, et certaine que le roi, emporté par sa
passion, souscrirait à tout, elle demanda pour se conduire des conseils
au duc de Richelieu, son ami et son confident.
Richelieu lui conseilla d'exiger le même état qu'avait eu, sous Louis
XIV, madame de Montespan; puis, aidée de cet homme habile, elle rédigea
l'acte de _capitulation_ qui devait la faire maîtresse du roi. Les
Mémoires du temps nous ont conservé ce curieux monument d'ambition, le
voici presque textuellement:
«Mon titre de marquise sera changé en celui de duchesse, et le roi
fournira tout ce qui sera nécessaire à la représentation pour soutenir
mon rang.
«Madame de Mailly sera éloignée de la cour avec défense d'y reparaître
jamais. Le roi m'assurera une fortune indépendante qui me mette à
l'abri de tous les changements qui pourraient survenir.»
Ces démarches, ces négociations n'étaient point un mystère pour madame
de Mailly; chaque soir, de charitables amis venaient la prévenir de ce
qui se passait; et déjà, sur un air à la mode, elle avait pu entendre
fredonner ce couplet satirique:
Madame Allain est toute en pleurs,
Voilà ce que c'est d'avoir des soeurs!
L'une, jadis, lui fit grand peur!
Mais, chose nouvelle,
On prend la plus belle.
Ma foi! c'est jouer de malheur!
Voilà ce que c'est d'avoir des soeurs.
Hélas! oui, voilà ce que c'est. Bientôt le traité fut ratifié et signé,
dans l'alcôve bleue du pavillon de Choisy, et la pauvre madame de
Mailly, honteusement chassée, se retira dans un couvent où, par son
repentir, ses aumônes et son humilité, elle essaya de faire oublier le
scandale de sa vie passée.
Les noëls injurieux, les chansons outrageantes saluèrent l'avénement de
la nouvelle favorite; les courtisans s'indignaient de voir ainsi la
faveur se perpétuer dans la même famille, et le peuple trouvait au moins
étrange que quatre soeurs se succédassent dans la couche royale.
L'épigramme qui résumait le mieux l'opinion fut un soir, on ne sait
comment, trouvée par le roi sur le pied de son lit:
LES DEMOISELLES DE NESLE.
L'une est presqu'en oubli, l'autre presqu'en poussière,
La troisième est en pied, la quatrième attend,
Pour faire place à la dernière.
Choisir une famille entière,
Est-ce être infidèle ou constant?
Mais le roi ne faisait que rire, et n'en continuait pas moins à aimer
madame de La Tournelle.
La mort du cardinal Fleury, qui seul pouvait encore retenir Louis XV sur
la pente terrible de ses passions, vint mettre le comble à la puissance
de la favorite. Poussé par elle, le roi déclara que, comme son aïeul
Louis XIV, il voulait régner lui-même. Le règne des favoris et des
maîtresses, le vrai règne de Louis XV, commençait.
Les commencements, à vrai dire, donnèrent bon espoir; madame de La
Tournelle était ambitieuse; ce qu'elle aimait surtout en Louis, c'était
la royauté, le prestige du pouvoir; elle entreprit de faire un héros de
son amant. Peut-être eût-elle réussi, car son influence était grande, si
grande, qu'elle décida le roi à travailler avec ses ministres et à
s'occuper un peu plus du royaume que s'il eût été un simple particulier.
Pour elle, nommée duchesse de Châteauroux, riche de tous les revenus de
France, elle avait une maison royale, un train de reine; les splendeurs
du règne de Louis XIV étaient son rêve et son désir, elle força son
amant à donner quelques grandes fêtes, à étendre le cercle des
invitations pour les chasses et les promenades, enfin les voyages à
Choisy et les petits soupers devinrent chaque jour plus rares.