«Mon fils, dit-elle, n'a pas du tout les manières propres à se faire

aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de

l'attachement pour la même personne. D'un autre côté, ses manières ne

sont pas assez polies et assez séduisantes pour qu'il prétende à se

faire aimer.... Tout le monde ne lui plaît pas. Le grand air lui

convient moins que l'air déhanché et dégingandé comme celui des

danseuses de l'Opéra. J'en ris souvent avec lui.... Mon fils n'est pas

délicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent

et mangent goulûment, et qu'elles soient fraîches, elles n'ont même pas

besoin d'avoir de la beauté.»

Madame, on le voit, semble prendre assez allègrement son parti des goûts

de son fils; il n'est qu'une femme qu'elle ne lui pardonne pas, sa femme

légitime. On sait que le jour où le duc d'Orléans, qui épousait malgré

lui mademoiselle de Blois, fille légitimée du roi et de madame de

Montespan, vint annoncer ce mariage à sa mère, elle répondit par un

soufflet.

La duchesse d'Orléans tient une fort petite place dans la vie de son

mari. «Peu m'importe qu'il m'aime, ou non, avait-elle dit, pourvu qu'il

m'épouse.» Son désir fut exaucé. Le duc d'Orléans, lorsqu'il lui

parlait, l'appelait _madame Lucifer_, et «elle convenait que ce nom ne

lui déplaisait pas.»

Mais revenons au jeune duc d'Orléans. On comprend qu'avec ses théories

en amour, il eut bientôt nombre de noms sur sa liste; d'ailleurs il

s'adressait où il savait fort bien ne pas devoir être repoussé: aussi le

mot de «conquêtes,» que Madame emploie, est-il une insigne flatterie.

C'est au théâtre que le duc d'Orléans alla chercher ses premières

maîtresses. «La Grandval, comédienne, disent les Mémoires de Maurepas,

succéda à Léonore, mais on s'opposa à cette intrigue, parce qu'on

trouvait cette fille trop vieille et trop corrompue pour lui.»

Une actrice charmante, arrière-petite-fille de la Champmeslé,

Ernestine-Antoinette-Charlotte Desmares, prit la place de la Grandval;

elle ne la garda pas longtemps, et pourtant cet amour de comédie eut

quatre ou cinq rechutes. Madame signale cette nouvelle conquête: «Mon

fils a eu de la Desmares une petite fille. Elle aurait bien voulu lui

mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu:--Non, celui-ci

est par trop arlequin.»

Mademoiselle Desmares, en effet, ne se piquait pas d'une bien exacte

fidélité, et la porte de son boudoir s'ouvrait à tout venant.

On vit de la même façon

Chez Desmares que chez Fillon,

assure une annonce du temps. Mais Philippe ne s'en souciait guère, et la

preuve, c'est que dès le lendemain de la rupture définitive, ou la

veille, il alla porter son coeur chez une princesse de l'Opéra.

La danseuse Florence, admirablement belle, adorablement sotte, eut le

pouvoir, avec l'aide de quelques-unes de ses amies, de retenir quelque

temps le futur régent, elle en eut même un fils, cet abbé de

Saint-Albin, favori de Madame, «le seul des enfants naturels du duc

d'Orléans qui eût véritablement un air de famille.»

Mais il est impossible de suivre, même au vol de la plume, les aventures

sans nombre de Philippe, en un temps où, jaloux avant tout de se faire

une réputation solide de débauché, il courait de boudoir en boudoir,

effeuillant sa vie et son coeur à tous les vents des passions; mieux

vaut tourner brusquement quelques feuillets et arriver au premier, au

seul amour probablement du duc d'Orléans.

Quoi, Philippe amoureux? Hélas! oui. Une fois en sa vie il subit la loi

commune. Sérieusement épris, on crut un instant qu'il allait devenir

fidèle. Les beaux yeux de mademoiselle de Séry, la plus gracieuse des

filles d'honneur de Madame, opérèrent ce miracle. «C'était, dit

Saint-Simon, une jeune personne de condition, sans aucun bien, jolie,

piquante, d'un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait

que trop ce qu'il promettait.»

Discret «pour cette fois seulement,» le duc d'Orléans entoura d'abord

son amour d'un tendre mystère, il écrivait des billets doux et rimait en

secret pour sa belle:

Tircis me disait un jour:

Je ne connaîtrais pas l'amour,

Sans vous Philis, je vous le jure,

Sans vous, Philis.

Quand on a dépeint la beauté,

On n'a jamais représenté

Que vous, Philis.

Une grossesse malencontreuse vint par malheur révéler les faiblesses de

mademoiselle de Séry. Philippe ne l'en aima que davantage; et comme elle

ne pouvait, dans son état, continuer à porter ce titre de demoiselle, il

lui fit présent de la terre d'Argenton, et à force d'instances obtint de

Louis XIV, pour son amie, la faveur signalée de s'appeler désormais

madame.

C'est le beau moment des amours de mademoiselle de Séry, devenue madame

d'Argenton. Douce, modeste, bienveillante, toujours disposée à rendre

service, elle sut se faire accepter de tous; autour d'elle, au

Palais-Royal, elle s'était fait comme une petite cour de femmes aimables

et spirituelles, et Philippe passait presque toutes ses soirées dans ces

réunions intimes qu'il animait et égayait par son esprit charmant et sa

verve facile.

Malheureusement pour elle, madame d'Argenton voulut user de son

influence sur le duc d'Orléans pour le transformer, pour en faire un

homme; elle réussit à demi, et une bonne partie de l'honneur qu'acquit

son amant en Italie et en Espagne lui revient de droit.

Ce fut là sa perte. Madame de Maintenon qui, toute dévouée à la fortune

du duc du Maine et des autres bâtards, voyait avec inquiétude grandir la

popularité du duc d'Orléans, entreprit de faire renvoyer cette maîtresse

dangereuse, assez hardie pour inspirer à son amant de nobles sentiments.

Rien n'était impossible à l'élève du père Gobelin: elle porta au

tribunal du roi les plus étranges accusations contre le duc d'Orléans,

et les calomnies portèrent si bien leurs fruits que le prince se trouva

dans cette alternative cruelle, de subir la colère royale ou de renvoyer

sa maîtresse. Il hésitait; le duc de Saint-Simon le décida en lui

prouvant que par ce sacrifice il désarmait la cour, toujours si hostile

à sa famille. Le renvoi de madame d'Argenton fut résolu, et mademoiselle

de Chausseraye fut chargée d'aller annoncer à l'infortunée cette

rupture, qui la surprit comme un coup de foudre. Philippe, lui, retourna

à la Desmares; il lui fallait une chaîne.

La cour battit des mains à la décision du duc d'Orléans, ou du moins fit

semblant; mais le public fut indigné, et les chansonniers, les

interprètes de l'opinion, commencèrent contre le jeune prince un feu

roulant de couplets satiriques.

D'Orléans va bien s'amuser

Avec les maîtres à chanter,

Et le grand oeuvre il pourra faire,

Lère, là, lanlère.

Quand la Séry le possédoit,

Mieux des trois-quarts il en valoit;

Maintenant il n'est bon qu'à faire

Lère, là, lanlère.

L'épigramme suivante est plus explicite encore:

Philippe ayant eu la faiblesse

De proscrire la d'Argenton,

Désormais n'aura pour maîtresse

Qu'une élève de la Fillon.

Il fait succéder à la gloire

La musique et la volupté:

On le nommera dans l'histoire

Le héros de l'oisiveté.

Le bon sens public ne se trompait pas. Après le départ de madame

d'Argenton, le duc d'Orléans sembla se résigner à ce rôle de prince

oisif que lui imposait la volonté du roi et de madame de Maintenon.

Renonçant à toute légitime ambition, il reprit avec la Desmares ses

habitudes décousues, «et ne sembla plus occupé qu'à soutenir sa

réputation de premier débauché du royaume.»

Avec madame de Parabère, qui recueillit et partagea avec beaucoup

d'autres l'héritage de madame d'Argenton, nous entrons en pleine

régence; elle inaugure ces soupers qui de nuit en nuit croissent en

licence, dégénèrent en orgies, et finissent par les saturnales des fêtes

d'Adam. Digne maîtresse d'un homme comme le régent, madame de Parabère

semble créée expressément pour lui; ils s'entendent, ils se comprennent,

ils s'aiment même autant qu'ils peuvent aimer. Point de brouilles, point

de jalousies mesquines, ils portent gaîment la chaîne de leur union

illégitime, et n'hésitent point à se faire aider lorsqu'elle leur

devient trop lourde.

Marie-Madeleine de La Vieuville appartenait à une famille où la légèreté

semblait héréditaire chez les femmes. Sa mère, madame de La Vieuville,

avait fait beaucoup parler d'elle, ainsi que le témoigne maint couplet

du recueil Maurepas. Devenue vieille, elle tourna à la dévotion et

entreprit de défendre la vertu de sa fille mieux qu'elle n'avait défendu

la sienne. C'était une tâche difficile. La jeune Marie-Madeleine annonça

de bonne heure tout ce qu'elle tint depuis. Vive, légère, audacieuse,

elle essayait déjà la portée de ses oeillades meurtrières, et toute la

vigilance d'une maman expérimentée ne l'empêcha pas de se mettre en

coquetterie réglée avec «plus d'un soupirant, et il y en avait bon

nombre.» Mais ce n'étaient encore qu'escarmouches sans conséquence,

sinon sans danger; des billets doux et quelques petits présents

entretinrent seuls ces innocentes amitiés. Elle redoutait cependant

assez sa mère pour se cacher d'elle autant que possible, et cette

petite hypocrisie lui avait valu le surnom de _Sainte n'y touche_.

Quand sa mère approchait,

Faisait la souche,

Pas un mot ne disait,

Mais quand elle sortait....

Elle sortait rarement, il faut le dire, cette mère modèle, et la mort

seule débarrassa Marie-Madeleine d'une surveillance qui lui pesait

horriblement. Libre, elle se dédommagea de sa contrainte, car la colère

de son mari ne l'effraya jamais assez pour l'empêcher de suivre ses

goûts.

C'est en 1741 que mademoiselle de La Vieuville épousa le marquis de

Parabère, bon gentilhomme du Poitou, qui sans doute ne s'attendait guère

à l'illustration que sa femme donnerait au nom de ses aïeux. «C'était un

fort pauvre homme en tout que ce mari,» dit Saint-Simon. «Borné d'esprit

et de coeur, et _sot_ avant de le devenir, ce qui ne tarda pas

longtemps.»

Le marquis de Parabère ne commença à se soucier de sa femme que le jour

où il s'aperçut que définitivement il était le seul à ne point avoir

part à ses faveurs. Alors ne s'avisa-t-il pas de devenir jaloux?

La marquise lui prouva qu'il avait tort, et désormais il noya ses

soupçons dans les pots.

C'est chez madame de Berry que le duc d'Orléans s'éprit de madame de

Parabère. «Il aimait les victoires faciles, il tomba bien; à peine y

eut-il un souper entre la première parole échangée et le premier

rendez-vous.»

Les nombreux portraits qui nous sont restés de madame de Parabère

expliquent l'attachement du régent pour elle. Il ne tarda pas à

reconnaître en sa nouvelle maîtresse tous les défauts, tous les vices

qu'il adorait, et qui étaient pour lui autant de charmes.

«Elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée; le séjour de

la cour et la société du régent eurent bientôt développé cet heureux

naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue; ses traits

malins atteignaient tout le monde, excepté le régent; et, dès lors, elle

devint l'âme de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'étaient pas des

débauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée

d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le

régent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l'homme

aimable, et se plaisait à méconnaître, à braver même le pouvoir et les

transports jaloux du prince.»

Rien de plus vrai que cette esquisse, sauf pourtant la restriction à

propos des débauches, dont au contraire elle devint la reine: quelques

traits de Madame ne laissent à cet égard aucun doute:

«Mon fils dit qu'il s'était attaché à la Parabère parce qu'elle ne songe

à rien, si ce n'est à se divertir, et qu'elle ne se mêle d'aucune

affaire. Ce serait très-bien si elle n'était pas si ivrognesse.»

«Mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un trou et qui lui est

infidèle; mais comme elle ne lui demande pas un cheveu, il n'en est pas

jaloux.

«Elle est capable de manger et boire, et de débiter des étourderies;

cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.»

Cette passion de l'orgie était ce que le duc d'Orléans aimait le plus en

madame de Parabère. Grand buveur qui portait mal le vin, le régent

admirait cette folle femme, «qui portait le champagne aussi légèrement

que l'amour.»

«Ce n'est pas elle, en effet, dit M. de Lescure, le très-spirituel et

très-érudit historien de la vie privée du duc d'Orléans[40], ce n'est pas

madame de Parabère qui se fût exposée, comme madame d'Averne, à la honte

de mourir d'indigestion. Elle avait l'héroïsme du plaisir. Tout nerfs,

cette femme, frêle en apparence, apportait dans ces défis sensuels

chaque soir jetés à la force humaine, une santé d'acier. Les convives

s'abaissaient successivement sous la table, comme écrasés par une main

invisible. Seule, madame de Parabère, toujours souriante, souriait au

dernier buveur; seule, toujours la coupe à la main, elle défiait le

dernier rieur. Et, quand elle s'était assez rassasiée de lumière, de

parfums, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa

paupière sur son oeil toujours étincelant, et abdiquait un moment la

royauté du festin. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus

fraîche que les roses de son sein, plus disposée que jamais à rire d'un

bon mot ou à goûter d'un bon coeur.»

[Note 40: _Les Maîtresses du Régent_, 1 vol. in-18, E. Dentu, édit.

1860.]

Il faut passer légèrement sur les soupers qui firent de la vie du régent

une perpétuelle saturnale, les détails sont de nature à faire monter le

rouge au front d'un agent de la police secrète; mais il est nécessaire

cependant de les indiquer, ils tiennent une trop large place dans la vie

du duc d'Orléans, et d'ailleurs ils sont un des traits caractéristiques

de cette époque étrange.

Arrivé au pouvoir par la mort de Louis XIV, libre enfin, mais chargé du

poids écrasant d'un royaume presqu'en ruines, Philippe entreprit de

faire marcher de front la politique et le plaisir. Il fit deux parts de

son existence, bien distinctes, bien séparées. Le jour, depuis sept

heures du matin, appartenait aux affaires, son temps était réglé avec

une précision digne de l'étiquette de Louis XIV; mais à six heures du

soir l'homme d'Etat disparaissait pour faire place au débauché.

De six heures du soir au lendemain, plus de régent; pour l'affaire la

plus urgente il ne se fût point levé de table, personne même n'eût osé

lui proposer de se déranger. Dubois, le bizarre ministre de ce prince

extraordinaire, l'essaya une ou deux fois en des cas extrêmes, il fut

repoussé avec perte.

Toute la nuit, le régent courait dans des carrosses étrangers, soupant

chez l'un, chez l'autre, dans les petites maisons de ses favoris, à

Asnières, à Saint-Cloud, mais le plus souvent au Palais-Royal.

Messieurs les _roués_, ses amis, gens dignes de la roue, disent les

étymologistes, étaient ses convives ordinaires, les compagnons de toutes

ses débauches.

Ce sont messieurs les libertins,

Gens à bombances, à festins,

Gros garçons à vastes bedaines,

Aimant bien gentilles fredaines,

Traits malins et joyeux propos,

Bref, gens tout ronds et point cagots.

C'étaient Nocé, que Madame appelle un diable vert, noir et jaune foncé,

La Fare, le duc de Noailles, Broglie, Canillac, Biron, Nancré, et bien

d'autres encore.

En femmes, c'étaient toutes les femmes, grandes dames ou filles d'Opéra,

mesdames de Parabère, d'Averne, de Phalaris, de Sabran, la princesse de

Léon, Emilie Dupré, madame de Gesvres, la Le Roy, madame de Flavacourt,

les deux soeurs Souris; la liste n'en finit pas. Toutes les femmes

peuvent prétendre à l'honneur des soupers du Palais-Royal, il ne s'agit

que d'être jolie ou spirituelle, de tenir haut son verre, d'être vive à

la riposte, et de ne jamais rougir.

L'égalité la plus absolue existe autour de la table du «bon régent.»

Là, dit Saint-Simon, dans ces appartements secrets dont on avait fait

sortir tous les domestiques, «quand on avoit assez bu, assez dit des

ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux,» et «que

l'ivresse complète avoit mis les convives hors d'état de parler et de

s'entendre, ceux qui pouvoient encore marcher se retiroient. On

emportoit les autres. Et tous les jours se ressembloient. Le régent,

pendant la première heure de son lever, étoit encore si appesanti, si

offusqué des fumées du vin, qu'on lui auroit fait signer ce qu'on auroit

voulu.»

Si secrètes que fussent ces orgies, il en transpirait toujours quelque

chose, et, comme pour fouetter l'indignation publique, Lagrange-Chancel

donnait libre cours à sa haine, et poursuivait ses _philippiques_, que

la cour de Sceaux faisait distribuer par tous les moyens, et qui de main

en main arrivaient toujours jusqu'à Philippe d'Orléans:

Suis-le dans cette autre Caprée,

Où non loin des yeux de Paris

Tu te vois bien mieux célébrée

Que dans l'île que tu chéris.

Vers cet impudique Tibère

Conduis Sabran et Parabère,

Rivales sans dissension,

Et pour achever l'allégresse

Mène Priape à la princesse

Sous la figure de Rion.

Vainqueur de l'Inde, Dieu d'Erice,

Soyez les âmes du festin;

Faites que tout y renchérisse

Sur Pétrone et sur l'Arétin;

Que plus d'une infâme posture,

Plus d'un outrage à la nature

Excitent d'impudiques ris,

Et que chaque digne convive

Y trace une peinture vive

De Capoue et de Sybaris.

Dans ces saturnales augustes,

Mettez au rang de vos égaux

Et vos gardes les plus robustes

Et vos esclaves les plus beaux;

Que la faveur ni la puissance,

La fortune ni la naissance

N'y puissent remporter le prix;

Mais que sur tout autre préside

Quiconque a la vigueur d'Alcide

Sous le visage de Pâris.

Malheureusement cet effroyable tableau de Lagrange ne s'éloigne point

assez de la vérité pour qu'on puisse l'accuser de calomnie, et il

explique la colère du peuple, qui plus d'une fois entoura en tumulte le

Palais-Royal, ou poussa des cris menaçants sur le passage du régent.--À

l'eau! à l'eau! à l'eau! hurlaient un jour des forcenés qui avaient

entouré sa voiture. C'étaient pour lui comme des avertissements

terribles; mais il n'en tenait compte, pas plus que des avis des

médecins qui chaque jour lui disaient qu'à continuer son genre de vie il

se tuerait infailliblement.

Usé par la débauche, excédé de la vie, il se précipitait dans l'orgie

avec une fureur qui tenait de la folie. Depuis longtemps il ne se

soutenait plus qu'à force d'excitants mortels, et chaque matin, pour

retrouver sa raison et sa lucidité au milieu des vapeurs de l'ivresse,

il lui fallait une incroyable énergie.

Madame de Parabère, le _petit corbeau brun_ des jours de tendresse,

était déjà bien loin. Tandis qu'elle trompait,--si tromperie il y a,--le

régent pour Richelieu, Richelieu pour Nocé, Nocé pour bien d'autres,

Philippe avait de son côté cherché des consolations, et les consolations

ne lui avaient point fait défaut; tour à tour ou simultanément, il aima

madame de Sabran, madame d'Averne et madame de Phalaris, sans compter le

corps de ballet tout entier, les élèves de la Fillon, et bien d'autres

qu'on vint lui offrir ou qui seules vinrent au-devant de lui.

Un souper vit commencer et finir le règne de madame de Sabran; elle

avait le vin mauvais. C'est elle qui, à une de ces fêtes où

«s'encanaillait, en compagnie du maître, toute la noblesse de France, se

leva chancelante, et prononça ce mot terrible:--L'âme des princes est

faite d'une boue à part, la même qui sert pour l'âme des laquais.»

Le régent prit la chose en riant, et les blasphèmes continuèrent; mais

madame de Sabran ne pouvait plus être la maîtresse de Philippe, elle le

comprit, et se retira, se réservant seulement le rôle d'amie, et le

droit de présenter les postulantes aux faveurs du régent. Philippe la

méprise, mais elle le lui rend bien, et se redressant sous l'injure:

«Gare à la mouche, s'écrie-t-elle, qui n'est plus que la mouche du

coche, mais qui pique.»

Les couplets du temps n'ont point failli à mettre en chanson le triste

rôle de madame de Sabran:

Sabran, leste et piquante,

Conduisait Phalaris,

Comme la présidente,

Si célèbre à Paris.

Je cherche le régent. Voici bien son affaire,

Chez le petit poupon,--don, don;

Enfin il arriva,--là, là,

Mais avec Parabère.

Madame d'Averne, livrée par un époux complaisant, n'eut pas sur le

régent plus d'empire que toutes les autres, non plus que madame de

Phalaris, à qui était réservée cette épouvante de le voir mourir entre

ses bras.

Le duc d'Orléans était plus malade que jamais, lorsque mourut Dubois;

seul il voulut se charger des affaires, sans pour cela renoncer à ses

orgies de chaque nuit; le faix était trop lourd, il l'écrasa.

Sa mort, en tout point, fut digne de sa vie, ce fut presqu'un suicide;

il savait une apoplexie imminente et ne voulait pas se laisser même

saigner; bien plus, il fit tout ce qui dépendait de lui pour hâter les

progrès du mal. Cette mort, qu'il appelait de tous ses voeux, arriva

enfin.

Le 2 décembre 1723, il venait de donner une audience et passait dans son

cabinet, lorsqu'il aperçut madame de Phalaris.

--Entrez donc, duchesse, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir;

vous m'égaierez avec vos contes; j'ai grand mal à la tête.

À peine furent-ils seuls ensemble, que le régent, s'affaissant sur

lui-même, glissa sur le tapis et resta sans mouvement. La Phalaris,

effrayée, appela au secours; on accourut; un laquais essaya vainement de

le saigner, il était trop tard.

«Monsieur le duc d'Orléans, dirent les gazettes étrangères, est mort

entre les bras de son confesseur ordinaire.»

Une chanson ordurière fut son oraison funèbre, et ses épitaphes furent

dignes de celles que sa conduite avait values à sa mère:

CI-GIT L'OISIVETÉ

MÈRE DE TOUS LES VICES.

VII

LOUIS XV LE BIEN-AIMÉ.

LES DEMOISELLES DE NESLE.

Louis XV venait d'atteindre sa quinzième année, et la cour attentive

étudiait avec anxiété le caractère du jeune roi, afin de modeler sa

conduite sur celle du maître, d'adopter ses goûts, et d'aller au-devant

de ses moindres désirs. Mais nul symptôme encore n'éclairait les

courtisans attentifs. L'ennui seul se lisait sur les traits du royal

adolescent. Il était timide, gauche, irrésolu, dévot. Ainsi l'avait

façonné pour son ambition le cardinal Fleury, ce précepteur ministre

d'État, qui, sous une doucereuse modestie, dissimula toujours ses rêves

de grandeur.

Rien encore ne faisait présager ce que devait être un jour Louis XV, ce

sultan blasé du Parc-aux-Cerfs, inamusable amant de madame du Barry. Les

vétérans du Palais-Royal, ces parangons effrontés de la débauche,

avaient presque envie de crier au scandale. Vainement les grandes dames

cherchaient le coeur du jeune monarque; il baissait les yeux, et

rougissait sous la hardiesse provocante de ces regards. Oui, il

rougissait, ce jeune prince bercé aux chants de cette orgie universelle

qui s'appelle la Régence. Et c'est une justice à rendre au duc

d'Orléans, à cette époque où toutes les ambitions spéculaient sur les

vices, s'il fut athée, blasphémateur, dissolu, il préserva de tout

contact impur le royal enfant que la Providence avait commis à sa garde,

et dont il devait compte à la France.

Et les grandes dames trouvaient désespérante cette timidité de Louis XV.

Il était parfaitement beau à cette époque, et toutes les femmes

convoitaient sa possession. «Les dames étaient prêtes, dit de Villars

dans ses Mémoires, mais le roi ne l'était pas.» Les courtisans malins

allaient répétant que Louis XV attendait les seize ans de l'infante

d'Espagne qu'on lui destinait pour épouse, et qui n'avait encore que

sept ans. «C'est encore neuf ans de sagesse,» disaient-ils.

Il n'en devait pas être ainsi:

Une grave maladie du jeune roi fit comprendre la nécessité de hâter son

mariage; on rompit avec l'Espagne, et on lui fit épouser Marie

Leczinska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais, roi un instant par la

volonté de Charles XII victorieux. L'opinion publique désapprouva cette

alliance; nul ne se doutait alors que la pauvre princesse doterait la

France d'une de ses plus belles provinces, la Lorraine.

Le mariage du maître n'apporta presqu'aucun changement dans les

habitudes de la cour. Louis XV était toujours timide, l'éclat du trône

l'importunait, les affaires l'ennuyaient à l'excès, et son coeur sans

ressort était toujours prêt à se livrer à quiconque voulait bien le

débarrasser des rudes labeurs de son métier de roi.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 11 / 19 段