Rendu à la liberté, sur les sollicitations pressantes de sa femme, il

partit avec toute sa famille pour la Martinique, où l'on commençait à

fonder des établissements, et où il espérait rétablir promptement sa

fortune follement dissipée.

«On aime à entourer de merveilleux l'enfance des personnes célèbres,»

aussi la biographie de madame de Maintenon commence presque comme un

conte de Perrault. Elle tombe malade sur le vaisseau, on la croit morte,

on va la jeter à la mer, un mouvement qu'elle fait la sauve. Elle

n'échappe à ce danger que pour en courir un plus grand encore. Des

corsaires sont au moment de s'emparer du vaisseau qui la porte; par

bonheur un ouragan éloigne les pirates. À la Martinique, une servante

imprudente laisse seule sur le rivage la petite Françoise, et il s'en

faut de rien qu'elle ne soit dévorée par un énorme serpent.

Mais des malheurs plus grands et plus réels l'attendaient. Son père

refit en effet sa fortune, mais il la dissipa de nouveau au jeu, et il

mourut comme il perdait son dernier louis, laissant sa femme et ses

enfants dans un dénûment absolu.

Revenue en France avec la petite Françoise, alors âgée de dix ans,

madame d'Aubigné, réduite à la plus profonde misère, fut obligée de

travailler de ses mains pour vivre, tandis qu'elle poursuivait les

débris de la fortune de son mari. Ses affaires l'ayant rappelée à la

Martinique, elle confia sa fille à madame de Villette, qui eut pour elle

une tendresse maternelle.

Ce bonheur dura peu; la jeune d'Aubigné fut arrachée de cette maison par

madame de Neuillant, catholique zélée, qui, se fondant sur sa parenté,

obtint par autorité de justice le droit d'élever et de convertir sa

jeune parente.

C'est une des phases les plus terribles de la vie si agitée de

mademoiselle d'Aubigné: elle tenait au culte réformé, et madame de

Neuillant voulait absolument lui faire accepter la religion romaine. «On

employa d'abord la douceur et les caresses, en vain. On voulut la

vaincre alors par les humiliations et les duretés. On la confondit avec

les domestiques, et on la chargea des plus bas détails de la maison. «Je

commandais à la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que son

règne a commencé. Tous les matins, une gaule à sa main et un petit

panier sous son bras, on l'envoyait garder les dindons, avec défense de

toucher aux provisions du panier avant d'avoir appris cinq quatrains de

Pibrac.»

Sa conversion n'avançait pas, malgré la dureté de ces traitements;

madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta

que quelques mois; personne ne payant sa pension, les soeurs la

rendirent à sa mère, qui la plaça à Paris aux Ursulines de la rue

Saint-Jacques. «C'est là qu'on obtint son abjuration, après beaucoup de

résistance de sa part.»

À peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubigné perdit sa mère, et de

nouveau se vit forcée de recourir à l'hospitalité de madame de Neuillant

«qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait

nue par avarice.»

Sans ressources, sans expérience, sans famille, la pauvre jeune fille

mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproché de l'aumône,

lorsqu'elle se trouva pour la première fois en relation avec le poëte

Scarron.

Cet infortuné, qui doit sa réputation bien moins à ses vers burlesques

qu'à la gaîté courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un

jouet de son mal, était un raccourci de toutes les infirmités humaines.

Horriblement paralysé, contrefait, tordu par de continuelles

souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul,

l'estomac était bon et avait conservé toute sa vigueur. On faisait cent

contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-même s'en plaint

dans une de ses préfaces: «Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les

autres qu'on me met sur une table dans un étui où je cause comme une pie

borgne, d'autres encore que mon chapeau tient à une corde qui passe dans

une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me

visitent, je veux arrêter ces mensonges.» Sur ce, il fait son portrait,

et assure qu'il n'est guère plus contrefait qu'un _Z_.

En ce triste état, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer

parti de son mal; il en vécut au moins autant que de ses vers. Il

s'était déclaré _malade de la reine_, et touchait une petite pension

pour _remplir son office_. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne

se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient

pour lui quelque chose, par de burlesques requêtes auxquelles il était

bien difficile de ne pas faire droit.

Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux

Qui tâche de m'abattre;

J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux,

Quelquefois comme quatre.

Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'empêche pas

de «bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand

glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas _logé à l'hôtel de

l'impécuniosité_, ce qui lui arrive parfois.»

Tel est le malheureux qui prit en pitié le malheur de mademoiselle

d'Aubigné, et lui offrit sa main. Elle accepta, «aimant mieux encore cet

extrait de mari que le couvent,» et que la pauvreté, eût-elle pu

ajouter; car tel était son dénûment, que le jour de sa noce elle fut

réduite à emprunter un habit.

Fidèle à ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat à sa

future: «Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un très beau

corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup

d'esprit.»

Ce portrait n'est point flatté, si flatteur qu'il semble: mademoiselle

d'Aubigné était, à dix-sept ans qu'elle avait alors, une des plus

ravissantes personnes que l'on pût voir. On ne l'appelait que _la Belle

Indienne_. Mademoiselle de Scudéry nous en a laissé dans sa _Clélie_ un

vivant portrait, sous le nom de Lyrianne, épouse de Scaurus (Scarron).

«Lyrianne était de grande et belle taille, mais de cette grandeur qui

n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le

teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et

très-agréables, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air

noble, doux, enjoué, modeste, et, pour rendre sa beauté plus parfaite et

plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde, noirs,

brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit.»

Chez Scarron, dont le salon s'emplissait chaque soir du regain de la

Fronde, la jeune épouse, la garde malade plutôt, étendit le cercle

jusque-là assez restreint de ses connaissances. Elle devint la reine de

ce cénacle de beaux esprits et de grands seigneurs, et, toute jeune

qu'elle était, imposa assez aux habitués de son mari pour qu'au moins en

sa présence on s'abstînt des plaisanteries licencieuses qui avaient

cours auparavant chez le poëte burlesque.

Madame de Maintenon a eu trop d'ennemis acharnés à essayer de salir son

passé pour qu'il soit possible d'ajouter foi aux pamphlets qui racontent

les mille et une aventures galantes de madame Scarron. Elle sut dans

tous les cas sauver bien habilement les apparences. Rien ne prouve que

Fouquet le surintendant ait eu autre chose que de l'amitié pour elle et

de l'admiration pour les vers de son mari, d'où une pension. Rien ne

prouve qu'elle n'ait pas repoussé et désolé tous ses adorateurs,

Villarceaux comme les autres. Elle n'a qu'une chose qui puisse faire

douter de sa vertu, sa liaison avec Ninon de Lenclos, liaison on ne peut

plus intime, et un mot de cette même Ninon:

--Que de fois je lui ai prêté ma chambre jaune pour ses entrevues avec

Villarceaux!

Je prendrais presque le parti de la sagesse de madame Scarron, en

l'étudiant avec soin année par année; ses traits se tirent, son regard

devient dur, sa physionomie est sèche, elle a tous les caractères de la

vieille fille sortie victorieuse d'une lutte contre le célibat.

La mort de Scarron réduisit sa veuve à la mendicité; la reine-mère

heureusement lui rendit la pension dont avait joui son mari, mais cette

pension s'éteignit avec la reine-mère. Voilà la pauvre veuve de nouveau

sans pain, et accablant Louis XIV de pétitions, bien inutiles, hélas!

Enfin un jour le roi lui accorda gracieusement, et lorsqu'elle y pensait

le moins, ce que tant de fois elle avait demandé en vain; elle eut

strictement de quoi vivre et parut s'en contenter. Elle était même si

habile qu'elle paraissait riche avec ce qui n'eût pas suffi à une

autre.--«Deux mille livres! s'écria-t-elle, c'est plus qu'il n'en faut

pour ma solitude et mon salut.»

Déjà, on le voit, madame Scarron inclinait fort à la dévotion, ce qui ne

l'empêchait pas de suivre ses anciennes relations et de fréquenter le

monde où elle avait de vrais succès; elle soupait encore avec Ninon de

Lenclos, mais elle avait pris l'abbé Gobelin pour directeur.

Ainsi elle vivait, ne sachant quelle direction donner à l'immense

ambition qui la dévorait, lorsque madame de Montespan eut la

très-malheureuse idée de lui confier l'éducation de ses enfants.

L'ambitieuse veuve accepta, avec de jésuitiques restrictions, il est

vrai; elle voulut un ordre du roi, elle l'eut. Il est probable que, du

premier jour où elle se trouva en relations directes avec Louis XIV, son

plan de campagne fut fait. Tout d'abord, elle se fit l'_amie_ de madame

de Montespan, et ne redressa la tête que le jour où elle fut certaine de

son empire sur le roi.

Quel chef-d'oeuvre de patience, d'habileté et d'insinuation que cette

victoire de madame Scarron! Détestée du roi d'abord, elle arrive à se

faire tolérer comme une servante discrète, puis accepter comme une amie

de bon conseil, puis aimer comme une confidente dévouée. Les premiers

désastres du règne de Louis XIV lui furent d'un grand secours; elle

devint la garde malade de l'orgueil du roi-soleil et pansa les blessures

de son amour-propre.

Longtemps avant que sa puissance n'éclatât, on la pressentait à la cour;

le roi avait pour elle une inimaginable déférence, et un noël fort

répandu lui attribue plus de faveur qu'elle n'en avait encore; un

provincial interroge le _Messager fidèle qui revient de la Cour_.

Que fait le grand Alcandre,

Tandis qu'il est en paix?

N'a-t-il plus le coeur tendre,

N'aimera-t-il jamais?

Le messager répond:

--On ne sait plus qu'en dire,

Et l'on n'ose parler.

Si son grand coeur soupire,

Il sait dissimuler.

--Est-il vrai qu'il s'occupe

Au moins le tiers du jour

Où son coeur est la dupe,

Ainsi que son amour?

--En homme d'habitude,

Il va chez Maintenon

Il est humble, elle est prude,

Il trouve cela bon.

--La superbe maîtresse

En est-elle d'accord?

Voit-elle avec tristesse

La rigueur de son sort?

--L'on dit qu'elle en murmure

Et que sans ses enfants

Elle ferait figure

Avec les mécontents.

Mais le messager fidèle s'abuse en cet endroit; les enfants de madame de

Montespan ne sont plus rien pour leur mère, ou plutôt ils l'ont oubliée;

la seule mère pour eux est leur gouvernante, l'habile veuve Scarron.

Elle les a élevés avec un soin extrême, pour elle, pour ses desseins;

elle en a fait de petits saints, dévots convenables, ambitieux,

hypocrites, égoïstes surtout. «Le lien entre elle et le roi, image

burlesque de l'Amour, est le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de

malheur, rusé buffon, Scapin fait Tartufe.» Aussi, le jour où madame de

Maintenon obtient du roi le renvoi de madame de Montespan, est-ce le duc

du Maine, le favori de Louis XIV, qui va annoncer à sa mère la décision

du roi; cherchant ainsi, par sa bassesse, à mériter sa grandeur future.

Guidés par madame de Maintenon, encouragés par elle, ces bâtards

deviennent une cause de ruine pour la France, de discorde pour la cour,

et dans ses dernières années Louis XIV essaie de leur léguer le trône au

détriment de ses descendants légitimes.

Souveraine absolue par le départ de madame de Montespan et par la mort

de la reine, madame de Maintenon se trouva dans la plus difficile des

situations. Tint-elle rigueur à ce monarque inamusable, qu'elle

renvoyait toujours affligé, mais jamais désespéré, ou sacrifia-t-elle sa

vertu au salut et à la conversion du roi? Cette dernière hypothèse est

la plus probable. Au moins chacun était-il convaincu de la défaite de

cette dévote austère, défaite imposée peut-être par un directeur; car à

tout prix il fallait prévenir le retour de quelque Montespan, et le roi,

plus adonné à la table que jamais, n'avait pas un tempérament à

supporter les dures privations du cloître.

Sa position à la cour était louche, fâcheuse, peu assurée. Lorsque les

dévots et la noblesse eurent besoin de sa voix pour la révocation de

l'édit de Nantes, préparée depuis longtemps, et lui promirent en échange

de son appui leur approbation à un mariage secret avec Louis XIV, elle

n'hésita pas. Et le jour où les dragons se répandirent à travers la

France pour prêcher le catéchisme à main armée, l'union du roi-soleil et

de la veuve Cul-de-jatte fut décidée.

Ce mariage honteux fut la dernière chute de Louis XIV; à l'exemple des

vieux célibataires libertins, il épousa sa servante, secrètement, dans

une chapelle de Versailles, avec ses valets de chambre pour témoins, la

nuit sans doute, pour dérober sa rougeur aux assistants et pour ne pas

voir la leur.

Cette union souleva la réprobation universelle, et le sonnet suivant,

parti de trop haut pour qu'on pût songer à punir celui qui l'avait mis

en circulation, donne une juste idée de l'opinion de toute la cour:

Que l'Éternel est grand! que sa main est puissante!

Il a comblé de biens mes pénibles travaux.

Je naquis demoiselle et je devins servante;

Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.

Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate;

Je me livrai souvent à leurs premiers transports.

À la fin, j'épousai ce fameux cul-de-jatte,

Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.

Mais enfin il mourut, et vieille devenue,

Mes amants sans pitié me laissaient toute nue,

Lorsqu'un héros me crut propre encore aux plaisirs;

Il me parla d'amour, je fis la Madeleine;

Je lui montrai le diable au fort de ses désirs,

Il en eut peur, le lâche!... Et je me trouvai reine.

Reine elle était en effet, mais non heureuse. Garde-malade du plus

triste des rois, rivée à la même chaîne, elle expiait cruellement son

ambition.

--«Que ne puis-je m'enfuir, disait-elle quelquefois,» et son frère

d'Aubigné, qui connaissait bien son caractère, de lui répondre:--«Vous

avez donc promesse d'épouser Dieu le père?»

Forcée de renoncer à l'espérance de faire déclarer son mariage, son

ambition n'eut plus de but; et, cruellement désabusée, elle dut se

contenter de gouverner mystérieusement du coin de sa cheminée. On ne

prit plus une décision sans elle; et lorsque Louis XIV avait à trancher

quelque lourde difficulté, c'est toujours à elle qu'il s'en

rapportait.--«Qu'en pense, lui disait-il, votre solidité?»

Le peuple, qui s'en prenait à elle de tous les désastres, des défaites,

du sang, de la ruine, la haïssait à ce point qu'elle n'osait plus se

montrer dans Paris; on ne comptait plus les épigrammes blessantes, les

noëls injurieux, et la fureur populaire s'en prenait autant au roi qu'à

la favorite:

Créole abominable,

Infâme Maintenon,

Quand la Parque implacable

T'enverra chez Pluton,

Oh! jour digne d'envie,

Heureux moment,

S'il en coûte la vie

À ton amant.

Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les dernières années du couple

royal, nous ne suivrons pas le conseil des ministres chez madame de

Maintenon; de ce moment elle appartient à la politique: cette figure de

l'amie de Louis XIV est déjà bien sombre pour un livre si léger.

Disons seulement qu'après avoir échoué dans son projet de donner toute

la puissance aux bâtards, elle assista impassible à la mort du roi, et

se retira ensuite à la maison de Saint-Cyr qu'elle avait fondée.

Fidèle jusqu'au bout à son rôle d'hypocrisie, elle écrivit un livre sur

l'éducation des filles, livre dont la morale peut se résumer en deux

mots:--la dévotion bien entendue mène à tout.

VI

LES FEMMES DE LA RÉGENCE.

MADAME D'ARGENTON.--LA MARQUISE DE PARABÈRE.

Un abîme sépare les deux règnes si différents de Louis XIV et de Louis

XV, un abîme ou un cloaque, la Régence. Il fallait une transition;

Philippe d'Orléans est le trait-d'union qui relie ces deux rois,

contrastes vivants. Louis XIV avait conduit la monarchie à l'abîme,

Louis XV la conduit à l'égout, il verse dans la boue le char de la

royauté. Pour régner, il fallait au grand roi les enivrements de son

Olympe de Versailles, les pompes d'une apothéose de tous les instants;

plus modeste dans ses goûts, le Bien-Aimé ne se sent à l'aise que dans

les petits appartements, et son sanctuaire d'élection sera le boudoir

d'une courtisane.

À tort, cependant, on imputerait à Philippe d'avoir préparé le règne de

Louis XV; le régent, nous ne parlons ici que de l'homme d'État, fut la

première victime de la politique de Louis XIV; il dut payer les frais

de l'apothéose. Pour tout héritage à recueillir sans bénéfice

d'inventaire, le grand roi laissait la France saccagée, ruinée,

ensanglantée, et deux milliards six cents millions de dettes. Une

catastrophe était inévitable; le régent eut le mérite de la retarder. On

lui jette à la face cette grande duperie du système, mais il n'avait pas

à choisir; Saint-Simon lui conseillait une banqueroute pure et simple;

il préféra le système de Law, qui du moins semblait sauver les

apparences, et la banque de l'aventurier avait encore plus de chances

que les projets des frères Pâris.

La débâcle des moeurs n'est pas plus le fait du régent que la débâcle

des finances. Après avoir, trente ans durant, donné au monde l'étrange

spectacle d'un roi de France vivant au milieu de sa cour comme un sultan

au fond de son sérail, après avoir glorifié l'adultère et lâché la bride

à toutes les passions, Louis XIV crut pouvoir, du jour au lendemain,

réformer les moeurs dépravées par son exemple. Étrange erreur! Parce

qu'il se convertissait dans les bras de madame de Maintenon, il crut que

toute la cour allait le suivre sérieusement dans cette voie nouvelle et

se convertir aussi. En effet, tous les courtisans prirent le masque de

la vertu. Mais sous ce voile de triste austérité qui ravissait le vieux

monarque, la corruption fit encore des progrès.

On s'en aperçoit, à la mort de Louis XIV; tous les masques tombent. La

réaction arrive, d'autant plus furieuse que la contrainte a été plus

grande; chacun semble vouloir se dédommager, «on avait été gêné, on ne

se gêne plus.» La licence devient effroyable, les désordres insensés. Il

semble que tous les liens qui retiennent la société sont près de se

rompre; plus de morale, plus de retenue; on n'a plus qu'une hypocrisie,

celle du vice. Rien ne surnage dans ce grand naufrage des moeurs, toute

la noblesse se donne la main pour cette ronde infernale, la famille même

ne subsiste plus, le mariage est ridiculisé, la fidélité conjugale

bafouée, les grands seigneurs prennent leurs maîtresses au coin des

rues, et les grandes dames, ouvrant leur lit à la populace, se font

gloire d'y faire passer tout Paris.

Le régent, malheureusement, suivait l'exemple général, mais au moins ne

songea-t-il jamais à se faire honneur de ses désordres. Il sut faire

deux parts bien distinctes de sa vie: il donnait le jour aux affaires,

la nuit à la débauche, et jamais la nuit n'empiéta sur le jour,

c'est-à-dire que jamais aucune de ses maîtresses n'influença sa

politique: roués et rouées, convives de ses soupers, favoris et

maîtresses, n'obtinrent jamais le moindre rôle politique. Il détestait

«les hommes qui se grisaient à demi et les femmes qui parlaient

d'affaires.» Ni les uns ni les autres ne purent jamais lui tirer un

secret d'État.--«Je ne donne point d'audience sur l'oreiller,» disait-il

à une belle dame qui s'était avisée de lui parler des affaires

d'Espagne. Une autre fois, il conduisait devant une glace une de ses

maîtresses qui avait voulu essayer de causer politique.--«Comment une si

jolie bouche, lui dit-il, peut-elle prononcer d'aussi vilains mots?»

Aussi aucune des femmes aimées du régent n'appartient à l'histoire;

elles dominent l'homme privé, mais leur pouvoir s'arrête à l'homme

d'État. Tout au plus sont-elles du ressort de la chronique; elles

restent dans le huis-clos des petits appartements, et rien ne signale

dans les affaires le passage de ces favorites d'un jour.

À part la vie privée, et il n'en est pas pour les gouvernants, le duc

d'Orléans tient une place honorable dans l'histoire; «et quand Louis XV,

devenu homme et roi, se rappela son enfance chétive et souffreteuse,

grande dut être sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui, en

dépit de la nature, l'avait rendu à la vie et au trône.»

Peu d'hommes cependant ont été plus indignement calomniés que Philippe

d'Orléans; il n'est pas de crime dont on ne l'ait accusé, de dépravation

qu'on ne lui reproche, de forfait qui ne semble naturel venant de lui.

Ce devait être sa destinée; et il passa le moitié de sa vie à essayer de

démontrer l'insigne fausseté des soupçons atroces qui pesaient sur lui.

Dans les dernières années de Louis XIV, n'avait-on pas voulu voir en lui

l'auteur de ces morts mystérieuses qui décimaient la famille royale!

À la mort de Louis XIV, lorsque le parlement eut cassé le testament qui

léguait la régence au duc du Maine, le bâtard favori de madame de

Maintenon, lorsque Philippe d'Orléans eut pris la direction des

affaires, on essaya de faire revivre ces accusations insensées, et

Lagrange-Chancel, le poëte des haines et des vengeances de la petite

cour de Sceaux, adresse au jeune roi sa première _Philippique_:

Royal enfant, jeune monarque,

Ce coup a réglé ton destin;

Pour lui, l'inévitable Parque

Un jour te fera son butin.

Tant qu'on te verra sans défense

Dans une assez paisible enfance

On laissera couler tes jours;

Mais quand, par le secours de l'âge,

Tes yeux s'ouvriront davantage,

On les fermera pour toujours.

N'est-il pas temps de le dire? si jamais une main versa le poison aux

héritiers légitimes du trône de Louis XIV, ce n'est assurément pas celle

du duc d'Orléans.

Le régent, ainsi que le disait Louis XIV, ne fut qu'un fanfaron de

vices. Homme ennuyé avant tout, peut-être avait-il toutes les

dépravations, mais il était incapable d'un crime, et tant qu'il eut la

toute-puissance, on ne peut lui reprocher une cruauté. Il versa des

larmes le jour où l'on exécutait ceux qui avaient comploté sa mort, et

il les eût graciés sans l'inflexible résistance de Dubois.

«M. le duc d'Orléans, dit Saint-Simon, était de taille médiocre au plus,

fort, plein sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le

visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la

perruque de même. Quoiqu'il eût médiocrement réussi à l'académie, il

avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières, une grâce

infinie, et si naturelle qu'elle venait jusqu'à ses moindres actions. Il

était doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son

de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était naturel en

quelque genre que ce pût être.... Il excellait à parler sur-le-champ,

et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties.»

Tel était ce prince, qui avait toutes les grâces et tous les défauts de

la faiblesse; on déplore ses déportements, on maudit ses désordres, et

cependant on ne peut se défendre d'une certaine sympathie pour lui.

Élevé par un précepteur profondément corrompu, et dont l'occupation fut

d'inoculer tous les vices à son élève, Philippe commença de bonne heure

ses fredaines amoureuses:

Chez les âmes bien nées,

La valeur n'attend pas le nombre des années.

Il n'avait pas encore treize ans, lorsque «une dame de qualité» s'avisa

de faire son éducation. La leçon profita, et dès l'année suivante il eut

un enfant «de la petite Léonore, fille du concierge du garde-meuble du

Palais-Royal.»

À dater de ce moment, on suit dans les mémoires de Madame, mère du

régent, toutes les passions de son fils; elle semble déplorer ses

égarements, mais elle les enregistre avec une scrupuleuse exactitude et

même une certaine complaisance.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 10 / 19 段