Il faut voir cependant quelle était alors l'existence du grand roi,

lorsqu'il régnait à Versailles, un peu comme Bajazet au fond de son

sérail. Il avait la reine d'abord, sa femme légitime, puis sa maîtresse

de la veille, La Vallière, puis celle du présent, la Montespan, et

peut-être encore celle du lendemain.

Entre ces trois femmes, il se pavanait et faisait la roue. Parfois il

les mettait toutes trois ensemble, dans le même carrosse, et les

traînait au grand soleil, l'une enceinte, l'autre pâle encore de ses

couches. À ce spectacle inouï d'une reine de France entre les deux

maîtresses du roi, les populations, remplies d'étonnement, se

demandaient si la morale n'était pas un vain mot, et si toutes les lois

humaines n'étaient pas un détestable mensonge.

Et cette trigamie ne suffisait pas encore au grand roi, il égayait

l'uniformité de cette vie à quatre par de nombreuses infidélités; à

chaque instant on croyait voir surgir un astre nouveau; mais la terrible

Montespan, d'un mot, rejetait dans la foule sa rivale d'un jour.

On se demande, en voyant ce scandale étrange, ce que faisaient à la cour

ces hommes si pieux, ces saints évêques, ces prêtres dévorés du zèle de

Dieu. Ils ne faisaient rien, ils attendaient. Ils secondaient madame

Scarron dans son oeuvre et préparaient l'heure de la Grâce. Ils savaient

que plus les débordements du roi seraient grands, plus, à l'heure de la

conversion, ils auraient le droit de se montrer exigeants. Et ils

laissaient faire.

Louis XIV, au milieu de la plus grande fougue de ses passions, n'avait

jamais cessé, non d'être religieux, il ne le fut jamais, mais d'être

dévot. À côté de ses maîtresses, il protégeait toujours les prêtres et

les confesseurs; peut-être les considérait-il un peu comme des valets de

chambre nécessaires à son salut. Ainsi, jamais il ne manqua à remplir

les devoirs qu'impose l'Église, et un saint jour de Pâques put voir

ensemble s'approcher de la Sainte-Table le roi, la reine, madame de

Montespan et la duchesse de La Vallière. La femme et les deux

maîtresses, et encore, à quelques pas, la quatrième, peut-être.

La retraite au couvent de madame de La Vallière fut pour la marquise un

coup terrible, mais depuis longtemps prévu. En retenant près d'elle la

favorite délaissée, l'habile étourdie savait parfaitement qu'elle liait

son amant.

Louis XIV, n'ayant plus qu'une maîtresse en pied, crut pouvoir se

permettre quelques infidélités de plus, et chaque jour la jalousie de la

marquise éclatait en scènes terribles. À ses côtés elle voyait avec

inquiétude grandir, grandir toujours, lentement, peu à peu, mais avec

une persistance soutenue, la veuve habile de Scarron; et les choses en

étaient venues au point qu'elle voyait une rivale dans cette femme

qu'elle était allée chercher dans le lit de Ninon de Lenclos. Elle

voulut la faire chasser, trop tard. Le roi ne pouvait plus se passer de

la causerie de cette adroite personne.

Déjà l'influence de madame Scarron était énorme; soutenue par toutes les

dévotes gens de la cour, elle se préparait à entrer dans le coeur de

Louis XIV, incessamment battu en brèche, sur les ruines de son amour

pour madame de Montespan.

Le roi vieillissait, les digestions devenaient pénibles, les purges plus

fréquentes, la goutte aussi s'en mêlait. Avec l'apparence d'une santé à

défier le temps, Louis XIV était vieux avant l'âge; il n'eût pu faire

seulement une lieue à cheval.

C'est le moment que choisit madame Scarron pour parler du ciel d'abord,

de l'enfer ensuite; elle parla de repentir et de conversion, de morale

outragée; le roi prêta l'oreille. Un instant madame de Montespan dut

quitter la cour. Mais elle ressaisit bientôt sa puissance.

De ce jour, il y a lutte ouverte entre madame de Montespan et la veuve

Scarron. Cette dernière a conquis son premier grade; le roi l'a appelée

un jour madame de Maintenon, et ce sera son nom désormais. Dans l'espoir

d'éloigner cette rivale, d'autant plus dangereuse que son jeu est plus

insaisissable, madame de Montespan essaye de la marier, de lui faire

accepter les brillants partis qui se présentent pour elle; toutes ses

négociations échouent, comme si madame de Maintenon avait le

pressentiment de sa fortune future.

Bientôt, il y eut entre le roi et madame de Montespan une séparation

nouvelle; madame de Maintenon y avait plus contribué que personne; elle

ne perdait pas une occasion de remettre le roi sur la voie du salut, car

c'est sous ce spécieux prétexte qu'elle voila son ambition. Après une

revue des mousquetaires, elle s'enhardit jusqu'à dire au roi:

--Que feriez-vous cependant, Sire, si l'on vous disait que l'un de ces

jeunes gens est marié et vit publiquement avec la femme d'un autre?

Louis XIV ne répondit pas, mais sans cesse exhorté par Bossuet et par

Bourdaloue, il se décida à quitter la marquise. Les deux amants se

séparèrent, dit madame de Caylus, s'aimant plus que la vie; le roi

partit pour l'armée, madame de Montespan alla cacher sa douleur à

Clagny.

Le roi et la favorite firent leurs dévotions chacun de son côté, rien

n'était plus édifiant; Louis XIV, tout glorieux de la victoire remportée

sur ses passions, disait à Bossuet:

--Eh bien! mon père, vous le savez, madame de Montespan est à Clagny?

--Oui, répondit Bossuet, mais Dieu serait, je crois, plus content si

Clagny était à soixante lieues de Paris.

On était à l'époque du Jubilé, et toute la cour, à l'exemple du roi, ne

songeait qu'à prendre la haire et le cilice. Madame de Maintenon et ses

amis étaient bien convaincus qu'ils étaient à tout jamais débarrassés de

madame de Montespan, et ils songeaient à profiter de leur victoire,

lorsqu'il y eut chez le royal pénitent une nouvelle et hélas! bien

scandaleuse rechute. Ils rentrèrent donc la discipline jusqu'à une

occasion nouvelle et meilleure, et de nouveau s'arrangèrent le mieux

possible avec les passions du maître.

«Il est avec le ciel des accommodements.»

Et dans le lointain ils entrevoyaient la révocation de l'édit de Nantes,

cette prime offerte par le roi pour son salut.

«Le Jubilé étant fini, dit madame de Caylus, il fut question de savoir

si madame de Montespan reviendrait à la cour. Pourquoi non? disaient ses

parents et ses amis, même les plus vertueux. Madame de Montespan, par sa

naissance ou par sa charge, doit y être; elle peut y vivre aussi

chrétiennement qu'ailleurs. L'évêque de Meaux fut de cet avis; il

restait cependant une difficulté: madame de Montespan, ajoutait-on,

paraîtra-t-elle devant le roi sans préparation? Il faudrait qu'ils se

vissent avant que de se rencontrer en public, pour éviter les

inconvénients de la surprise.

«Sur ce principe, il fut conclu que le roi viendrait chez madame de

Montespan; mais pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de

mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la

cour seraient présentes à cette entrevue, et que le roi ne verrait

madame de Montespan qu'en leur compagnie.

«Le roi vint donc chez madame de Montespan comme il avait été décidé;

mais insensiblement il l'attira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas

assez longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire

en pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces

vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint

madame la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse.

«Je ne puis me refuser, continue madame de Caylus, de dire ici une

pensée qui me vient dans l'esprit. Il me semble qu'on voit encore dans

le caractère, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la

duchesse d'Orléans les traces de ce combat de l'amour et du Jubilé.»

Ce retour désola madame de Maintenon, mais ne lui fit pas perdre

l'espérance. Dans une lettre à madame de Saint-Géran, elle se plaint

amèrement de la maladresse de M. de Condom:

«Je vous l'avais bien dit, écrit-elle, que M. de Condom jouerait dans

cette affaire un personnage de dupe. Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a

pas celui de la cour. Avec tout son zèle, il a fait précisément ce que

Lauzun aurait eu honte de faire; il voulait les convertir, et il les a

raccommodés. C'est une chose inutile, madame, que tous ces projets; _il

n'y a que le père de La Chaise qui puisse les faire réussir._ Il a

déploré vingt fois avec moi les égarements du roi; mais pourquoi ne lui

refuse-t-il pas absolument l'usage des sacrements? il se contente d'une

demi-conversion.»

Cette lettre n'explique-t-elle pas admirablement l'odieux caractère de

madame de Maintenon, n'y dévoile-t-elle pas, pour ainsi dire, la

redoutable ambition qui la dévore? Elle va feindre de quitter la cour,

mais le roi la retiendra; s'il lui a échappé deux fois, il n'échappera

pas une troisième; le père de La Chaise est là qui veille pour faire

réussir ses projets.

Le roi, cependant, n'était même pas à demi-converti. Il avait repris la

marquise, et avec elle ses anciennes habitudes. Cette séparation, sans

avoir complétement effacé l'amour du roi, l'avait au-moins affaibli, et

bientôt de nombreuses infidélités révélèrent à la favorite que son

influence diminuait.

Le roi n'eut d'abord que des caprices d'un jour. Il faillit s'arrêter à

mademoiselle de Sévigné; mais elle était trop maigre.--«Quel malheur!

s'écrie le fier, l'orgueilleux Bussy, elle eût rendu tant de bons

offices à notre famille.»

Madame de Soubise dura quelques jours; mais elle craignait la Montespan,

et la ménagea. Mandée au moment du caprice, elle se rendait près du roi

à la première réquisition; Bontemps, le valet de chambre, venait la

chercher, souvent au milieu de la nuit. Elle quittait alors le lit

conjugal, sans trop se gêner; son mari était le premier dormeur du

royaume. «Une fois, ainsi pressée, dit M. Michelet, elle ne trouvait pas

ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait; le mari dit en

songe:--«Eh! mon Dieu! prends les miennes!» et il continua de ronfler.»

Villarceaux essaya de pousser une de ses nièces.--«J'ai ouï parler,

dit-il au roi, que Votre Majesté a quelque dessein sur elle; s'il en

était ainsi, je la supplie de ne charger nul autre que moi de cette

affaire.»

Le roi rit et refusa, il avait mieux. Une toute jeune fille,

mademoiselle de Laval, lui avait plu une heure. Elle se trouva enceinte,

et pour ne pas légitimer encore un enfant, «Louis XIV écoula sa

maîtresse au duc de Roquelaure.» Elle enrichit son mari; aussi, lorsque

vint l'enfant, presqu'aussitôt le mariage, le duc de Roquelaure lui fit

fête:

«--Je ne vous attendais pas si tôt, dit-il, néanmoins soyez le

bienvenu.»

Un instant on crut qu'une jeune et belle fille de Lorraine, mademoiselle

du Lude, chanoinesse de Poussay, allait prendre la première place dans

le coeur du roi; mais on comptait sans madame de Montespan. La maîtresse

en titre fit une querelle terrible à sa rivale, l'étrangla presque, et

finit par la chasser de Fontainebleau. Le roi n'osa rien dire, et de

cette liaison il ne resta qu'une épigramme railleuse:

La Vallière était du commun,

La Montespan est de noblesse,

Et la du Lude est chanoinesse:

Toutes trois ne sont que pour un.

Mais, savez-vous ce que veut faire

Le plus puissant des potentats?

La chose paraît assez claire,

Il veut unir les trois états.

Tandis que les courtisans se fatiguaient à suivre les passagères amours

de Louis XIV, une nouvelle favorite apparut tout à coup, qui d'un seul

bond escalada tous les degrés de la faveur, mademoiselle de Fontanges.

C'était une rousse éblouissante, exactement belle de la tête aux pieds;

les La Feuillade, courtisans expérimentés, lui firent la courte échelle,

madame de Montespan elle-même la détailla au roi:--«J'ai près de moi,

Sire, lui disait-elle, une belle idole de marbre.»

Elle fit plus: un jour à la chasse elle enleva d'un geste brusque le

fichu qui couvrait les épaules de Fontanges, et appelant le roi:--«Voyez

donc, Sire, que tout cela est beau!»

Ce fut tout à fait l'avis du roi, et huit jours après l'idole de marbre

était l'idole de la cour.

Madame de Montespan au désespoir eût voulu chasser Fontanges comme elle

en avait chassé tant d'autres; mais _l'innocente_ tint bon, elle s'était

cramponnée à la faveur et prétendait bien ne céder sa place à personne.

Déjà le roi aimait Fontanges avec l'emportement des vieillards. Plus

elle était absurde et folle, plus il se sentait épris. La petite était

sotte comme un panier, dit l'abbé de Choisy; peut-être est-ce pour cela

qu'il l'adorait. Madame de Montespan l'avait fatigué d'esprit.

Voilà donc Fontanges maîtresse déclarée et duchesse. La tête lui tourna,

il y avait de quoi. Elle qui la veille encore «n'avait, dit M. Pelletan,

que la cape et l'épée, c'est-à-dire sa beauté,» elle eut tout à coup un

palais et des trésors, Versailles et la fortune de la France, et le roi

à ses genoux.

Aussi elle prit sans compter, et à pleines mains jeta l'argent par

toutes les fenêtres de ses fantaisies. Les grandeurs lui montèrent au

cerveau, et véritablement elle se crut reine, elle passait devant

Marie-Thérèse sans la saluer. Elle vengea La Vallière et traita

ignominieusement madame de Montespan.

Le roi lui donnait cent mille écus par mois, le double en cadeaux, mais

il ne parvenait pas à lasser ses prodigalités; elle conduisait grand

train, avec huit chevaux, le carrosse de sa fortune, elle semblait

vouloir «dévorer son règne en un moment.»

Pour Fontanges, Louis XIV était redevenu jeune; il reprit les diamants,

les rubans et les plumes. C'était tous les jours quelque fête nouvelle,

chasses, ballets, comédies, jamais le luxe n'avait été poussé si loin.

L'intérieur du roi était, grâce à Fontanges, devenu un enfer. Tandis que

la nouvelle sultane régnait avec tout l'emportement de la folie,

l'ancienne emplissait l'air de ses cris d'Ariane abandonnée. Chaque

matin quelque sujet nouveau de jalousie, de colère, de haine. Entre ces

deux femmes madame de Maintenon avait fort à faire, elle courait de

l'une à l'autre, essayant de les apaiser, de les réconcilier, mais elle

y perdait toute son éloquence si persuasive.

Parfois elle voulait faire de la morale à Fontanges, mais la duchesse

d'hier n'entendait pas de cette oreille.--«Quand je serai à votre âge,

disait-elle à l'officieuse veuve, je songerai à ma conversion.» Une

autre fois elle disait:--«Croyez-vous donc qu'il est aussi aisé de

quitter un roi que de quitter une chemise?»

Hélas! c'est le roi qui la quitta. Elle devint enceinte. C'était, on le

sait, l'écueil des maîtresses de Louis XIV. Elle perdit sa beauté, et

avec sa beauté son amant. Blessée au service du roi, elle demanda sa

retraite et alla au fond d'une campagne cacher sa laideur et son

désespoir.

Elle éblouit la cour un instant, comme un météore, puis elle disparut.

Rose, elle vécut ce que vivent les roses. Elle ne laissait en quittant

Versailles, ni un ami, ni un regret, et nul ne se fût souvenu de son nom

sans un hasard, un coup de vent, une coquetterie heureuse.

Un jour à la chasse, le vent emporta son chapeau. D'un geste mutin elle

réunit en un tour de mains ses admirables cheveux, et les lia avec un

flot de rubans. Elle était si jolie ainsi, si mutine, si effrontée, que

le roi ravi la pria de toujours porter cette coiffure.

Le lendemain, toutes les dames de la cour qui avaient copié les robes

honteusement flottantes de madame de Montespan, copiaient la coiffure de

la folle sultane et portaient leurs cheveux à la Fontanges.

La pauvre fille ne survécut guère à sa retraite. Un jour on apprit que

Fontanges allait mourir et qu'elle faisait demander le roi. Louis XIV se

rendit aux désirs de la malade, madame de Maintenon l'y avait poussé,

elle pensait que cette mort ferait une grande impression sur le roi et

qu'on en pourrait profiter.

Louis ne reconnut pas la pauvre moribonde, c'était une ombre déjà

lorsqu'il s'approcha de son lit. Cette passion devait être

extraordinaire en tout, il sembla touché des souffrances de la pauvre

fille et pleura.

--Je remercie Votre Majesté, murmura Fontanges, je suis contente

puisqu'à mon lit de mort j'ai vu pleurer mon roi.

Elle mourut en accusant madame de Montespan de l'avoir fait empoisonner

par un de ses domestiques dans une tasse de lait. Mais elle se trompait,

madame de Montespan était incapable d'un tel crime.

La duchesse de Fontanges fut le dernier éclair de passion de Louis XIV;

de ce jour il tomba sous la tutelle de madame de Maintenon, qui de plus

en plus lui était devenue indispensable.

La marquise de Montespan essaya de lutter encore, mais son règne était

définitivement passé. Comme à La Vallière, le roi lui déclara qu'il ne

voulait pas être gêné. C'était un ordre formel de quitter la cour; la

marquise se résigna, elle partit, laissant à Versailles pour la

représenter une armée de bâtards à la tête desquels marchait le duc du

Maine, le favori de la vieillesse du roi, l'élu de madame de Maintenon.

La belle, l'orgueilleuse Montespan quitta les robes volantes pour le

cilice, l'éventail pour la discipline: c'était la mode alors. Elle

essaya à force de mouvement de dissiper son chagrin et de tromper son

ennui, «mais le vide s'était fait autour d'elle,» et sans pouvoir

trouver une heure de repos ou d'oubli, elle passait sa vie à changer de

résidence, «ne se trouvant heureuse que là où elle n'était pas.» Le roi

lui donnait vingt mille louis par mois, une belle pension de retraite,

et elle les dépensait presque entièrement en bonnes oeuvres. Elle dotait

des filles pauvres, enrichissait des couvents, ou faisait bâtir des

chapelles.

La mort, telle était la grande, l'épouvantable terreur de la marquise de

Montespan; elle redoutait jusqu'au sommeil qui en est l'image. Elle ne

dormait que dans une chambre resplendissante de lumières, et toujours

autour de son lit se tenaient cinq ou six femmes de service, qui

devaient jouer ou causer gaîment tandis qu'elle sommeillait.

Était-ce donc un pressentiment? Cette mort tant redoutée arriva à

l'improviste tandis qu'elle dormait, et à peine put-elle prononcer

quelques paroles.

Louis XIV pleura la marquise de Montespan à peu près comme il avait

pleuré la duchesse de La Vallière:

--Depuis que je l'avais congédiée, répondit-il, j'avais espéré ne jamais

la revoir.

V

MADAME DE MAINTENON.

Avec madame de Maintenon commence ce qu'on est convenu d'appeler les

sombres années du règne de Louis XIV; ceci, vrai pour les horreurs

religieuses, est inexact quant au reste. Depuis 1670, la prospérité

n'était qu'apparente, et chaque année les dépenses avaient été

croissant. Le trésor était vide, les troupes sans solde, les routes

étaient infestées de brigands. Le luxe dévorait la noblesse; enfin, les

pierres, les bâtiments, Versailles, engloutissaient des sommes immenses.

Il était bien évident que la débâcle arriverait, qu'un jour viendrait où

tous les expédients du crédit et de l'emprunt feraient défaut.

Colbert avait prévu ces désastres, et il avait conjuré le roi de modérer

ses dépenses. Louis XIV ne l'écouta pas; il était alors dans l'ivresse

de la puissance et ne se doutait guère que vers la fin de son règne il

en serait réduit, lui, le grand roi, le roi-soleil, à faire les honneurs

de Versailles à Samuel Bernard, et à flatter l'importance du financier

pour lui soutirer quelques pauvres millions.

Il est bien nécessaire d'insister sur cette pénurie des finances, parce

qu'elle explique la révocation de l'édit de Nantes et les rigueurs des

persécutions et des proscriptions religieuses. Le clergé n'eût jamais

obtenu cela du roi sans la noblesse; la noblesse y poussa, parce que,

complétement ruinée, elle savait trouver d'immenses avantages

pécuniaires à ces rigueurs déployées contre les protestants. La

révocation fut bien moins une affaire religieuse qu'une spéculation, le

fait n'en est que plus odieux. Ce fut une confiscation générale. Les

réformés eurent sous le règne de Louis XIV le sort des juifs au moyen

âge; on les laissa prospérer, s'enrichir, et lorsqu'on jugea leurs

coffres assez pleins, on les saisit à la gorge:--Halte-là! la bourse ou

la vie! au nom du roi, au nom de Dieu! Tous y laissèrent leur fortune,

beaucoup leur vie.

Il serait, on le voit, injuste de faire retomber toute l'atrocité de

l'action sur madame de Maintenon, l'idée ne lui appartient pas, mais

elle commit le crime déjà énorme de contribuer au succès, malgré elle,

malgré ses convictions, prise entre son ambition et sa conscience.

Avec madame de Maintenon, le cotillon disparaît, mais il est remplacé

par la robe noire du jésuite. Sous les guimpes dont s'enveloppe sa prude

coquetterie, je distingue le père de La Chaise, dans sa manche je vois

s'agiter le bras du fanatique Le Tellier. Aux caprices parfois

désastreux, mais passagers, d'une maîtresse intrigante et coquette, se

substitue le sombre plan d'une société ambitieuse, qui, froidement,

lentement, par tous moyens, veut arriver et arrive à son but.

Les dévots ont jeté la veuve Scarron dans la place. C'est à la marquise

de Maintenon de leur ouvrir les portes; elle entretiendra les

démangeaisons de la conscience royale, les jésuites se chargeront de les

calmer.

Et Louis XIV est dupe, et, malgré lui, il laisse faire; entouré,

circonvenu, il perd cette audacieuse initiative qui fut sa force.

Résiste-t-il, son confesseur entr'ouvre immédiatement une des trappes de

l'enfer, et il se rend; son ignorance fait la force de ceux qui l'ont

pris à leur toile; écoutons plutôt Madame:

«On avait, dit-elle, fait tellement peur au roi de l'enfer, qu'il

croyait que tous ceux qui n'avaient pas été instruits par les jésuites

seraient damnés, et qu'il craignait d'être damné aussi en les

fréquentant. Quand on voulait perdre quelqu'un, il suffisait de dire: Il

est huguenot ou janséniste; alors son affaire était faite. On ne saurait

être plus ignorant en matière de religion que n'était le roi. Il croyait

tout ce que lui disaient les prêtres, comme si cela venait de Dieu même.

La vieille Maintenon et le père La Chaise lui avaient persuadé que tous

les péchés qu'il avait commis avec La Montespan lui seraient remis, s'il

tourmentait et chassait les réformés, et que c'était la voie du ciel. Il

l'a cru fermement. Il était du moins de bonne foi, et ce n'était pas du

tout sa faute que sa cour fût hypocrite; la vieille Maintenon avait

forcé les gens à l'être.»

Louis XIV, en ses belles années, avait applaudi à l'exécution des faux

dévots; il avait encouragé Molière, il ne s'en souvenait plus. Tartufe

mit des jupons et des coiffes, alors il ne le reconnut plus. Que dis-je!

il lui fit fête, le pauvre homme! il lui ouvrit son palais et son lit,

et finalement l'installa à côté de lui sur le trône. Ce fut l'apothéose

de Tartufe.

Jamais pouvoir ne fut moins éclatant et pourtant plus réel que celui de

madame de Maintenon; elle eut la main à tout.--Elle fit des généraux et

des ministres, plus nuls les uns que les autres, mais les uns et les

autres ses créatures. Louis XIV n'avait rien à lui refuser; elle le

dominait par le coeur, par les sens et par la conscience; seule elle

était l'arbitre de son bonheur en ce monde et dans l'autre. Favorite

d'un genre nouveau, elle tenait du directeur et de la maîtresse, et un

confessionnal était le boudoir de ses glaciales amours.

Plus on étudie le caractère de cette femme froide, sèche, moins on a

pour elle de sympathie; toute sa conduite est louche comme sa position.

Rien de net, d'arrêté, de précis; elle hésite, elle tergiverse, elle ne

sait dire ni oui, ni non. Tout est vague, ambigu, voilé; il n'y a de

positif en elle que sa souplesse. Les péripéties de sa vie expliquent

jusqu'à un certain point ce caractère. Ambitieuse, passionnée, la

première moitié de sa vie n'est qu'une longue humiliation, sa jeunesse

se passe, sa beauté se fane, avant qu'elle ait même l'espérance d'une

situation dans le monde; admise un peu partout, mais en subalterne, elle

ne sauve sa position qu'à force d'habileté et d'aménité insinuante; il

lui reste de toutes ces épreuves quelque chose de vil et de bas, le

sceau indélébile de la domesticité.

C'est dans la conciergerie de la prison de Niort que naquit, le 2

novembre 1635, d'une vieille famille calviniste, Françoise d'Aubigné, la

future marquise de Maintenon. Constant d'Aubigné, son père, fils maudit

et déshérité du vieil Agrippa, avait eu une triste vie, infamante à plus

d'un titre, et était alors enfermé pour des intelligences avec le

gouvernement anglais.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 9 / 19 段