rien à redire, et il n'est pas un seul de ces grands seigneurs qui ne
soit disposé à porter à sa femme le mouchoir que daignera lui jeter
Louis XIV. Tel est le degré d'avilissement où les a réduits ce roi qui
tient pour eux la _corne_ d'abondance.
Le véritable Amphitryon
Est l'Amphitryon où l'on dîne,
et les broches tournent du matin au soir dans les cuisines de
Versailles, et le couvert est toujours mis chez Louis XIV. Demandez
plutôt à Vivonne, il vous montrera les roses qui fleurissent sur ses
joues, et le double menton qui bat sa poitrine; il les doit aux perdrix
que l'on mange à la table royale.
Comme on pourrait jaser, pourtant, comme un envieux mal avisé pourrait
hasarder un blâme, Sosie, avant de se retirer, transmet les volontés de
Jupiter-Louis. Écoutez l'oracle, et à bon entendeur salut:
Tout cela va le mieux du monde.
Mais enfin, coupons aux discours,
Et que chacun chez soi doucement se retire.
Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire.
Après ce scandaleux étalage d'un amour adultère, après ce monstrueux
déni de morale, il semble que Louis XIV n'ait plus aucune mesure à
garder; cependant il se contraint encore. Il fait mettre en scène ses
amours «qui honorent celles qui en sont l'objet, qui honorent même leurs
maris,»--mais il essaie, au moins dans les commencements, d'en
dissimuler les suites. On cache donc les premières grossesses de madame
de Montespan.
Déjà dans le courant de l'année 1669 elle avait mis au monde une fille
qui ne vécut que trois ans; le 30 mars 1670, elle donna au roi un fils
qui fut le duc du Maine.
La naissance de ces deux enfants fut tenue extrêmement secrète. Lorsque
pour la seconde fois madame de Montespan se trouva enceinte, le roi,
malgré l'aversion que lui inspirait Paris s'installa au Louvre où
l'étiquette était beaucoup moins sévère, où il était beaucoup moins
entouré, ce qui lui permettait de visiter presque tous les jours madame
de Montespan à laquelle on avait fourni un prétexte plausible de
s'éloigner pour quelques jours de la cour.
«Le terme venu de l'accouchement, une fille de service de la marquise de
Montespan, en qui le roi et elle avaient une confiance particulière,
monta en carrosse et alla dans la rue Saint-Antoine chercher un nommé
Clément, fameux accoucheur, à qui elle demanda s'il voudrait venir avec
elle, pour une femme qui était en mal d'enfant. On lui dit que s'il
voulait venir, il fallait qu'il consentît à se laisser bander les yeux,
parce qu'on ne voulait pas qu'il sût où on le menait.
«Clément, à qui de pareilles choses arrivaient souvent, voyant que celle
qui venait le chercher avait l'air honnête, répondit qu'il était prêt à
tout ce qu'on voudrait[37].»
[Note 37: Oeuvres de Bussy-Rabutin.]
Il monta donc en carrosse, les yeux bandés, et s'assit à côté de la
fille de chambre. On resta plus d'une heure et demie en route; le
cocher, qui avait ses ordres à l'avance, fit faire au carrosse
d'innombrables détours, afin de dérouter complétement le chirurgien.
Enfin, on s'arrêta. La fille de chambre prit la main du chirurgien,
l'aida à descendre, le guida à travers l'escalier et l'introduisit dans
un appartement peu éclairé, où seulement il put ôter son bandeau.
Un homme,--le roi,--était debout près du lit; il lui dit de ne rien
craindre. Clément répondit qu'il ne craignait rien; il s'approcha de la
malade, l'examina attentivement, et dit que l'instant n'était pas encore
venu.
Alors, s'adressant au roi, qu'il avait peut-être reconnu, mais qu'il eut
l'habileté de traiter comme le premier gentilhomme venu, il demanda
«s'il se trouvait dans la maison de Dieu, où il n'est permis ni de boire
ni de manger; que pour lui, il avait grand faim, étant parti de chez lui
au moment où il allait se mettre à table pour souper.
«Le roi, sans attendre qu'une des femmes qui était dans la chambre
s'entremît pour le servir, s'en alla lui-même à une armoire où il prit
un pot de confitures qu'il lui apporta, ainsi qu'un morceau de pain, en
lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, qu'il y en avait encore
dans la maison. Le roi lui apporta de même une bouteille de vin et lui
versa deux ou trois coups.
«Lorsque maître Clément eut bu, il demanda au roi s'il ne boirait pas
bien aussi, et le roi ayant répondu que non, il lui dit en souriant que
la malade n'en accoucherait pas si bien, et que s'il avait envie qu'elle
fût promptement délivrée, il fallait qu'il bût à sa santé[38].»
[Note 38: _Amours du roi et de la marquise de Montespan_.]
Cette dernière considération décida Louis XIV: il emplit deux verres de
vin, et trinqua avec maître Clément à la santé de la malade.
Sans doute le choc des verres porta bonheur à la marquise, car moins
d'une heure après elle était délivrée, et maître Clément annonça que
tout danger étant passé, il allait se retirer. On lui banda les yeux de
nouveau, et, avec les mêmes précautions prises pour l'amener, on le
reconduisit chez lui.
«Lorsqu'on fut arrivé devant la porte de sa maison, sa conductrice lui
ôta son bandeau, lui mit dans la main une bourse qui contenait cent
louis d'or, et tout aussitôt le carrosse repartit au grand galop des
chevaux.
La naissance de l'enfant que madame de Montespan mit au monde l'année
suivante, fut cachée avec presqu'autant de soin. Cette fois, la marquise
accoucha au château de Saint-Germain. Lauzun, qui était dans la
confidence, emporta l'enfant dans les plis de son manteau, et le remit à
madame Scarron, qu'on n'avait pas osé introduire au château, et qui
attendait dans un carrosse, à quelques pas d'une porte de service.
Voici donc, pour la première fois, la veuve Scarron mêlée au ménage
illégitime du roi. «Elle avait le pied dans l'étrier.»
La veuve du cul-de-jatte devait cette heureuse fortune à madame de
Montespan elle-même. Lorsqu'il s'était agi de faire élever, loin de la
cour, ces bâtards dont le nombre devait aller croissant chaque année, la
marquise crut faire un coup de maître en confiant les enfants du roi à
quelque créature du parti dévot qui avait fini par accepter La Vallière,
et de qui elle avait à coeur d'être acceptée.
Elle désigna donc au roi madame Scarron qu'elle avait autrefois connue
chez madame d'Hendicourt, et qui, depuis quelque temps, tournait fort à
la dévotion, et s'entourait des plus habiles intrigants du parti. Le roi
se sentait peu de sympathie pour cette veuve adroite et discrète, mais
madame de Montespan prouva si bien à son amant que cette dame avait
précisément le mérite et l'esprit nécessaires pour donner une éducation
convenable à des rejetons si illustres, qu'il finit par donner son
consentement.
«On fit donc sonder madame Scarron, mais en termes mystérieux. En
parlant des enfants, on ne disait pas le nom du père, et on voulait que
l'éducation fût très-secrète.» Madame Scarron hésita; elle redoutait,
disait-elle, d'aliéner sa liberté et de se donner de trop lourdes
chaînes; sa _conscience_ même lui en faisait quelques scrupules. Elle
demanda à consulter l'abbé Gobelin, et, après quelques jours, finit par
accepter, mais à une condition, c'est qu'on lui déclarerait que les
enfants étaient bien du roi.
«Ce mystère qu'on exige de moi, écrivait-elle à M. de Vivonne, le frère
de madame de Montespan, peut me faire supposer qu'on me tend un piége.
Cependant, _si les enfants sont bien au roi, je le veux bien; je ne me
chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan_. Ainsi, il
faut que le roi me l'_ordonne_; voilà mon dernier mot[39].»
[Note 39: Correspondance de madame de Maintenon. Cette lettre est du
24 mars 1670; on n'en a pas l'autographe; elle est seulement citée par
La Beaumelle, et M. le duc de Noailles, panégyriste déterminé de madame
de Maintenon, ne semble pas la révoquer en doute.]
Cette lettre, digne d'Escobar, n'ouvrit pas les yeux à la marquise; plus
elle sentait madame Scarron aux mains des dévots, plus elle
s'applaudissait de son choix. Aussi elle insista près de son amant afin
qu'il donnât un ordre positif. Louis XIV céda, et ce fut pour
l'insinuante veuve «le commencement de sa fortune singulière.»
À dater de la naissance de cet enfant (1670), la marquise de Montespan,
abandonnant le reste de pudeur qui la faisait s'astreindre au mystère,
laissa de côté toute contrainte; il est vrai que sa déplorable fécondité
l'eût obligée à de perpétuelles précautions. C'eût été ne pas vivre.
Elle préféra déchirer le voile, et désormais elle afficha ses grossesses
annuelles. C'était les afficher, en effet, que de les déguiser comme
elle le faisait. Elle inventa, dit la princesse de Bavière, «les robes
volantes pour ses grossesses, parce qu'on ne pouvait voir la taille sous
ces robes. Mais quand elle en prenait une de ce genre, c'était comme si
elle eût écrit sur son front qu'elle était enceinte. Chacun disait à la
cour: «Madame de Montespan a pris la robe volante, donc elle est
grosse.»
D'ailleurs, à quoi bon cacher ces naissances illégitimes? Louis XIV, par
un acte véritablement incroyable, ne va-t-il pas les révéler à l'Europe?
De sa main, le roi osa écrire le divorce du marquis et de la marquise de
Montespan, et bientôt après (1673) il légitima la naissance de ses
enfants, les reconnut, et, au mépris de toutes les lois humaines, lui,
le roi, il proclama ces bâtards fils de France. Et pas une voix ne
s'éleva pour protester contre ce fait inouï, contre cet exorbitant
mépris de la morale.
Nous voici arrivé à l'époque la plus brillante du règne du «grand roi.»
Versailles est presque terminé. Le dieu s'est assis sur son nuage. Louis
XIV a pris possession de cette fameuse chambre où frappe chaque matin le
premier rayon du soleil, son emblème.
Le désert est devenu oasis, comme au coup de baguette d'un enchanteur.
Pourquoi, hélas! faut-il tant de millions aux enchanteurs terrestres!
L'empyrée du roi-fétiche a ruiné la France. Et cependant, que de
chefs-d'oeuvre! Voici Mansard; c'est lui qui a remué ces montagnes de
pierres, échafaudé cette nouvelle Babel; et Le Nôtre, le créateur du
paysage, qui a tracé ces lignes, dessiné ces parterres, courbé ces ifs
à tous les caprices de sa fantaisie. Lebrun, Mignard, Jouvenet, Audran,
Philippe de Champaigne, ont animé les murs de ces salles immenses; ils
ont tiré de leur palette des effets merveilleux; ils ont lancé aux
plafonds ces nuages légers, scellé dans le mur ces fresques grandioses.
Pour orner cet olympe nouveau de Louis XIV, ils ont mis au pillage
l'olympe de la Rome païenne. C'est maintenant le bataillon des
sculpteurs: Coysevox, Girardon, Puget, Pygmalions de ce peuple de
statues qui enchantent les bosquets, se mirent dans les eaux des
bassins, et donnent la vie à tout ce paysage magnifique que, du haut de
son balcon, le roi peut embrasser d'un seul coup d'oeil.
Que le peuple gémisse, de loin on lui montrera Versailles, de très-loin.
Tiens, France, voici tes sueurs, voici ton sang, voici ton pain. Et de
quoi se plaindrait-on, Louis XIV n'est-il pas le maître de la vie et de
la fortune de ses sujets? Colbert, le grand génie du règne, a fécondé la
France; on dévore le revenu, demain on pillera le fonds.
Colbert a vu l'abîme, il voudrait arrêter le roi sur cette pente
terrible; vains efforts! Il s'est jeté aux genoux du maître et le maître
l'a repoussé du pied. Avec la Montespan, Colbert, l'homme de
l'industrie, de la paix, de l'agriculture, l'homme du peuple en un mot,
n'est plus rien. Tout à Louvois, le ministre de l'incendie du Palatinat,
tout à lui, jusqu'au jour où un crime peut-être débarrassera de ses
services, devenus importuns comme un remords.
Mais nul autre que Colbert n'avait alors de ces pressentiments lugubres,
nul ne comprenait que cet immense échafaudage de puissance était bâti
sur le sable, tous les yeux se fermaient à l'avenir.
Et Louis XIV régnait dans le nuage, il avait mené son oeuvre de patience
à bonne fin, il avait absorbé la France; toutes les gloires, tous les
mérites, n'étaient plus que les rayons de son génie; il s'était sacré
héros, ses flatteurs l'avaient déclaré Dieu.
C'est que Louis XIV autour de son trône eut, jusque vers la fin de son
règne, des flatteurs de génie;--la tête pouvait bien lui tourner un peu.
Mais tous ces beaux esprits, ces savants, ces poëtes qu'il protégeait,
ont fait son règne, le grand règne. Si l'illusion a duré si longtemps,
c'est que toutes ces gloires si fausses vivaient presque réelles dans
des pages immortelles. Les gens de lettres ont rendu à Louis XIV plus
qu'il ne leur avait donné, et lorsque le poëte s'écrie:
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire,
on est tenté de prendre le poëte au sérieux et d'être saisi d'admiration
pour ce roi qui
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
Le règne entier de Louis XIV n'est qu'un passage du Rhin. Peu à peu, la
vérité se fait jour. Longtemps on a considéré cet exploit comme un des
plus grands faits militaires de France. On croyait sur parole les
historiens et les poëtes. Mais un jour, un curieux est venu qui a mesuré
le fleuve et le vers de Boileau; le fleuve était de beaucoup le plus
petit. Alors la flatterie s'est retournée contre l'idole, et de ce
passage du Rhin, fait de guerre des plus simples, l'ode boursoufflée du
poëte a fait un exploit héroï-burlesque.
Tout est ainsi dans le règne de Louis XIV, pour qui veut se donner la
peine de l'étudier sérieusement.--«Je veux ôter la perruque au grand
roi,» disait, il y a quelques mois, un des écrivains les plus éminents
de notre siècle; il a tenu parole, mais hélas! la perruque ôtée, il
n'est plus rien resté. À chaque instant dans ce règne, sous la pompe du
décor, sous le grandiose de la mise en scène, le grotesque apparaît.
La Feuillade élève un autel à son maître, nuit et jour brûlent des
lampadaires autour de la statue, voilà l'apothéose. Mais attendez, un
Gascon se glisse dans l'ombre et écrit sur le piédestal l'épigraphe
oubliée:
Eh sandis! La Feuillade, est-ce que tu nous bernes,
De mettre le soleil entre quatre lanternes?
À la fin du règne cependant, le grotesque disparaît pour faire place à
l'horrible. Louis XIV croit expier ses fautes par une Saint-Barthélemy
qui dure quinze années. Ce roi fait tout en grand.
L'odieux seul est réel, le reste n'est qu'illusion. Il y a de vrai
encore l'avilissement de la noblesse et l'avénement du tiers,
l'acheminement à la révolution.
Mais nous sommes encore au temps des grandeurs et des magnificences, et
madame de Montespan est souveraine. Elle est définitivement déclarée,
elle règne avec un tapage infernal.
La marquise avait élu domicile chez la duchesse de La Vallière; là elle
s'était emparée de tout: autour d'elle, ses domestiques, ses créatures,
ses amis étaient venus se grouper. Comme pour assurer sa puissance, elle
avait appelé à la rescousse tous les Mortemart de la terre, soeurs,
frères, cousins. Elle marchait toujours entre ses deux soeurs, belles et
spirituellement méchantes comme elle. L'une était la marquise de
Thiange; «grande mangeuse et grande buveuse;» l'autre, l'agréable
abbesse de Fontevraulte, que le roi avait dispensé de la résidence, et
qui, très-exigeante et très-austère pour ses nonnes, faisait gaiement
son salut à la cour. Vivonne n'apparaissait, lui, que dans les grandes
occasions, il partageait son temps entre la table et la lecture.
La duchesse de La Vallière avait bien essayé de s'opposer à cet
envahissement, mais la marquise avait vite comprimé ces velléités de
rébellion. Madame de Montespan avait fini par réduire La Vallière au
rôle de Cendrillon, elle en avait fait sa première fille de chambre.
Elle se faisait habiller et parer par cette pauvre délaissée, la
grondant lorsqu'elle était maladroite.--«Pensez-vous, lui demandait-elle
quelquefois, que le roi me trouve belle ce soir?»
Le roi la trouvait toujours belle, le matin comme le soir.
Véritablement, elle l'avait endiablé, étourdi de son esprit et de sa
conversation. Il en avait même un peu peur, comme tout le monde.
Souvent la marquise se mettait avec son amant au grand balcon de
Versailles, et, avec une verve étourdissante, elle caricaturait tous les
courtisans qui passaient à portée de son regard. «En une minute, elle
habillait son homme,» et le roi riait des mille ridicules qu'elle
donnait à tous. C'était sa façon de distraire Louis XIV.
Les courtisans appelaient ce genre de récréation _passer par les armes_
de madame de Montespan, c'était pour eux une terreur. La marquise
paraissait-elle à une fenêtre avec le roi, en moins de rien les cours
étaient vides, c'était comme une déroute générale.
Aux moments de bonne humeur, Louis XIV appelait madame de Montespan une
agréable étourdie; d'autres fois, il disait: On ne peut lui en vouloir,
c'est une véritable enfant. Enfant terrible, alors. En réalité, il
subissait toutes ses brusqueries et lui passait les plus incroyables
caprices. Jamais plus fantasque maîtresse ne mit à l'épreuve la patience
d'un amant.
Chaque jour, quelque folie nouvelle. Son luxe était insensé, son train
princier. Jamais la France n'entretint une favorite avec cette
splendeur. Elle avait des toilettes fabuleuses, des parures folles.
Quelquefois, le roi lui prêtait les diamants de la couronne, et elle
trouvait la force de les porter tous. Dieu sait le poids pourtant! Un
jour, Louis XIV eut l'idée, pour recevoir ces fameux ambassadeurs
apocryphes destinés à le distraire, de faire coudre tous ses diamants
sur un habit, il ne put le garder plus d'une heure, tant il
pesait,--c'est Dangeau qui nous l'affirme,--et pour dîner il prit une
autre veste.
Rien d'étrange comme les goûts et les amusements de la belle marquise;
elle adorait les bêtes. Une partie des splendides appartements que le
roi lui avait donnés dans toutes les résidences royales était
transformée en ménagerie. Là, elle élevait des chats, des chiens, et
même des cochons d'Inde. Elle avait un grand coffre tout rempli de
souris blanches, et son grand bonheur était de faire mordiller ses
belles mains par ces dégoûtantes petites bêtes, ou de les faire courir
sur ses bras et sur ses épaules. Lorsqu'elle ne sortait pas, elle
passait ses journées à atteler des souris apprivoisées à un petit
carrosse en filigrane et à les faire galoper à travers sa chambre.
Mais que dire des bizarres idées qui traversaient à chaque instant la
tête folle de la marquise et que presqu'aussitôt elle mettait à
exécution! Un jour, elle envoyait des coussins à l'église pour ses
chiens favoris; le lendemain, elle causait au milieu de quelque
solennité une horrible confusion; une autre fois, pour une question
d'étiquette, elle brouillait presque toute la famille royale.
Ainsi, de sa personnalité bruyante madame de Montespan emplissait ce
palais de Versailles, bâti par Louis XIV pour la duchesse de La
Vallière. Des éclats de sa gaîté ou de ses colères, du matin au soir
retentissaient les grandes salles et les corridors.
--«Cette catau me fera mourir,» disait souvent Marie-Thérèse.
La pauvre reine n'avait pas assez de regrets pour cette douce La
Vallière que si longtemps elle avait méconnue; mais il était trop tard,
et pour comble d'humiliation et de désespoir, le roi imposait à sa femme
la présence presque continuelle de la marquise.
L'ingratitude de madame de Montespan était passée en proverbe, et
Lauzun, ce modèle du courtisan, Lauzun à qui elle devait son élévation,
lui dut la perte de sa prodigieuse fortune.
Ce favori, qui avait pris pour armes parlantes une _fusée_, était parti
de rien, et par sa seule habileté s'était élevé au plus haut rang à la
cour. Un jour, il eut un rêve éblouissant, il faillit épouser
Mademoiselle. Pendant vingt-quatre heures il eut l'autorisation du
maître, mais le roi, on ne sait pourquoi, retira sa parole.
On dit à Lauzun que le retour du roi provenait de madame de Montespan;
le favori n'en voulut rien croire, il était bien certain que la
marquise, son ancienne maîtresse, sa créature, lui était une fidèle
alliée. Cependant les mêmes propos lui étant revenus de plusieurs côtés
à la fois, il voulut s'assurer du fait.
Il alla trouver la marquise, et la pria d'intercéder en sa faveur auprès
du roi. La favorite le promit, et en même temps elle jura à Lauzun que
plusieurs fois déjà elle avait parlé pour lui.
Lauzun feignit alors de se retirer; mais, profitant de la connaissance
parfaite qu'il avait de l'appartement, il se faufila dans la chambre à
coucher de la marquise, se glissa sous le lit et attendit.
Presqu'aussitôt madame de Montespan entra, suivie du roi. La
conversation tomba sur Lauzun, et le favori put entendre celle qu'il
croyait son alliée dire de lui un mal horrible. La colère l'étouffait,
mais il réussit à se contenir, sachant bien que s'il faisait un
mouvement c'en était fait de lui.
Le roi sorti, il accabla de reproches et d'injures l'ingrate marquise,
et il la menaça, si le roi ne consentait à son mariage, de divulguer «ce
qu'il avait vu et entendu.» Que voulait dire Lauzun? on ne peut que le
conjecturer; mais la chose devait être grave puisqu'on ne trouva qu'une
prison perpétuelle pour se mettre à l'abri des indiscrétions de ce
favori si audacieux, le seul qui ait jamais osé braver la colère de
Louis XIV, mais qui la brava à ce point que le roi levait sa canne pour
châtier l'insolent, lorsque, réfléchissant, il fit un des plus beaux
actes de sa vie, il ouvrit la fenêtre et jeta sa canne en disant:
«Ainsi je ne serai pas exposé au malheur de frapper un gentilhomme.»
En vain Mademoiselle se traîna aux pieds du roi, pour obtenir non plus
une autorisation de mariage, mais la liberté de l'homme qu'elle aimait,
le roi fut inflexible; il pleurait avec elle, mais il laissait Lauzun à
Pignerol, méditer avec Fouquet sur le danger de déplaire au maître.
Bien des années seulement après cette aventure, Mademoiselle obtint
qu'on lui rendît Lauzun, et à quel prix! On lui extorqua une partie de
son immense fortune pour en enrichir un des bâtards de la favorite.
Ajoutons que Lauzun paya de la plus noire ingratitude le dévoûment si
absolu de cette bonne et romanesque Mademoiselle.
À tout moment les frasques de madame de Montespan obligeaient le roi
d'intervenir et d'interposer son autorité. Cette liaison du roi était un
continuel orage, mais tous ces tourments étaient calculés.
--Savez-vous, marquise, lui disait un de ses amis, qu'à ce jeu vous
risquez fort de perdre l'amour du roi?
--Je n'en crois rien, répondit madame de Montespan, en agissant comme je
le fais; je distrais Sa Majesté, j'occupe son esprit et son coeur, et il
n'a pas le loisir de penser à une autre.
Mais madame de Montespan avait sur le roi un moyen d'influence bien
autrement sérieux. Chaque année, avec une désolante ponctualité, elle
donnait à son amant un nouveau bâtard, et cette honteuse fécondité
emplissait de joie le coeur du monarque.
De ces enfants devait pourtant venir la ruine de la marquise; non d'eux
précisément, mais de leur institutrice, madame Scarron. Cette
intrigante, qui avait le génie de la patience, n'avait pas tardé à
prendre une place très-sérieuse dans le petit ménage de Louis XIV.
Chaque enfant de la marquise augmentait son importance. Pour élever tous
les bâtards, on avait donné à madame Scarron un vaste hôtel isolé, du
côté de Vaugirard, et elle tenait avec une habileté admirable le
pensionnat royal. Peu à peu elle avait été admise à saluer le roi
d'abord, puis à lui rendre compte de la santé des enfants, et
insensiblement, de causerie en causerie, elle était devenue presque
nécessaire à Louis XIV.
On reste saisi d'admiration lorsqu'on considère l'oeuvre de patience de
madame Scarron; c'est la force de l'eau qui goutte à goutte use le
rocher. Grain de sable par grain de sable elle comble l'abîme qui la
sépare du roi. On se rappelle involontairement en suivant ce magnifique
travail de persévérance ces petites araignées qui parfois dans leur
toile prennent une mouche énorme: elles ne sautent pas dessus tout
d'abord, elles savent se contenir, elles se tiennent à distance; alors,
avec un art infini, elles jettent un fil, puis deux, puis des milliers
de fils sur la mouche terrible, elles l'enveloppent, la lient, la
réduisent à l'impuissance. C'est là, exactement, le labeur de madame de
Maintenon: quelle patience! mais aussi quel succès!