On avait approuvé le départ de madame de La Vallière, on blâma son

retour. Toutes les femmes, madame de Sévigné en tête, trouvèrent qu'elle

manquait de dignité, comme si l'amour, une passion véritable et la

dignité n'étaient pas choses incompatibles.

Alors on se moquait de ce que l'on appelait les velléités de repentir de

La Vallière, ou on l'appelait une demi-repentie. Ici apparaît la

sécheresse du coeur de madame de Sévigné, qui, malgré son surprenant

esprit, ne put jamais arriver à la sensibilité et s'arrêta toujours à la

sensiblerie.

«À l'égard de madame La Vallière, écrit-elle à sa fille, nous sommes au

désespoir de ne pouvoir vous la remettre à Chaillot; mais elle est à la

cour beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis longtemps, et il faut vous

résoudre à l'y laisser.»

Et encore près de deux ans après (15 décembre 1673): «Madame de La

Vallière ne parle plus d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit: sa

femme de chambre s'est jetée à ses pieds pour l'en empêcher; peut-on

résister à cela?...»

Cependant madame de La Vallière n'avait pas abandonné son projet de

retraite, seulement ni le roi ni madame de Montespan ne voulaient la

laisser partir. Que d'affligeants spectacles pour elle, cependant,

pendant ces années d'épreuves! C'est Madame qui meurt: cette belle,

cette touchante Henriette d'Angleterre a été empoisonnée par un des

honteux favoris de son mari. Avec toute la cour, La Vallière frémit à la

grande voix de Bossuet qui tonne du haut de la chaire: Madame se meurt!

Madame est morte! Puis, autour d'elle, elle voit grandir et croître la

lignée impure de madame de Montespan, ces bâtards qui étalent sur la

pourpre le déshonneur de leur mère.

Cette vie d'immolation, d'inépuisables amertumes dura trois ans encore,

trois ans encore on foula aux pieds celle qu'on n'appelait plus que

l'ancienne favorite, vieille avant l'âge,--elle n'avait pas trente

ans,--flétrie comme une de ces fleurs frêles fanées une heure après

qu'on les a détachées de leur tige.

Un jour que sa douleur était plus amère encore que tous les jours et

qu'elle parlait d'entrer en religion, la veuve Scarron, qui faisait déjà

le ménage de madame de Montespan, lui dit comme pour sonder la

profondeur de son désespoir:

--Songez aux privations et aux austérités du cloître! aurez-vous le

courage de les supporter?

--Si jamais se plaignait la chair, répondit La Vallière, je n'aurais

pour me trouver heureuse qu'à me rappeler ce que ces gens-ci me font

souffrir.

Et elle montrait le roi et madame de Montespan.

Enfin, l'heure du repos sonna pour elle, et il lui fut permis de se

retirer dans un de ces cloîtres d'où, à trois reprises déjà, le roi

était venu l'arracher. Cette fois elle y entrait pour toujours.

Dès lors elle ne vécut plus pour le monde, et jamais le bruit de cette

cour de Versailles dont elle avait été la reine ne put troubler sa

méditation. Que d'événements cependant! Ainsi elle apprit tour à tour la

chute de madame de Montespan et celle de la belle Fontanges, et celle de

bien d'autres qui ne régnèrent qu'un jour, jusqu'à cette surprenante

nouvelle du mariage «du grand roi» avec la veuve du Cul-de-jatte.

À la grille du parloir bien des amis vinrent la visiter, et pour les

malheureux, l'affligée avait de bonnes paroles. Elle la désespérée, elle

eut cet honneur insigne de recevoir la reine Marie-Thérèse et de la

consoler; elle pleurait avec elle lorsque cette épouse tant outragée lui

racontait les monstrueux scandales du roi; alors Marie-Thérèse, qui

l'avait tant haïe, et depuis tant regrettée, put lui donner le baiser du

pardon.

Pendant trente longues années que se prolongea sa dure pénitence, elle

n'eut jamais un seul mot de regret ou d'amertume. La gloire de sa fille,

cette ravissante mademoiselle de Blois qui épousa le prince de Conti

(1680), sembla la toucher à peine. Lorsqu'on lui apprit la mort si

douloureuse du comte de Vermandois, ce fils qui avait tous les vices de

son père, sans avoir la puissance qui les fait excuser, elle ne put

s'empêcher de verser des larmes abondantes, et comme Bossuet s'efforçait

de la consoler, elle lui dit en essayant de sécher ses larmes:

--Oui, vous avez raison, c'est assez pleurer la mort d'un fils dont je

n'ai pas encore assez pleuré la naissance.

«Ce n'est plus la duchesse de La Vallière, c'est la soeur Louise de la

Miséricorde,» écrivait un de ses anciens amis. Ce mot exprime tout le

changement qui s'était opéré; c'est comme la paraphrase de la parole si

laconique de Bossuet le jour où cette autre Madeleine prononça ses

voeux: «Quel état!... et quel état!»

Mais aussi quel abîme entre les lettres d'amour de la belle et jeune

fille d'honneur de Madame, et les réflexions sur la miséricorde de Dieu

de la religieuse carmélite.

Il y avait trente ans qu'elle jeûnait et couchait sur la dure, lorsqu'en

1710 elle s'éteignit sur un lit de cendres, elle, la maîtresse adorée de

la jeunesse du grand roi.

On prit des ménagements pour annoncer cette mort au vieux monarque; mais

qu'en était-il besoin?

--La duchesse de La Vallière, dit-il d'un ton sec, est morte pour moi le

jour où elle a quitté ma cour.

IV

MADAME DE MONTESPAN.

MADEMOISELLE DE FONTANGES.

Le jour où la duchesse de La Vallière, emportée par son amour, osait, au

mépris des ordres de Marie-Thérèse, lancer en avant son carrosse et

arriver la première près de Louis XIV, il y eut autour de la reine comme

un cri d'indignation arraché par l'audace de la favorite.

--Pour moi, dit une des dames, Dieu me garde d'être jamais la maîtresse

du roi; mais, si j'étais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais

l'effronterie de paraître devant la reine.

Cette dame plus vertueusement indignée que les autres était la marquise

de Montespan. Et lorsqu'ainsi, devant la reine, elle prenait parti pour

l'épouse contre la favorite, son audace était bien autrement grande que

celle de La Vallière; car en ce moment même elle travaillait à renverser

la pauvre duchesse, et, la veille de ce jour peut-être, sa chambre

s'était mystérieusement ouverte pour le roi.

Françoise-Athénaïs de Rochechouart-Mortemart appartenait à l'une des

plus nobles et des plus anciennes familles du royaume; elle était née en

1641. Toute jeune, elle était venue à la cour, et, sous le nom de

Tonnay-Charente, avait brillé, à côté de La Vallière, au milieu de

l'escadron fringant des filles d'honneur de Henriette d'Angleterre.

Brouillonne, intrigante, médisante à faire frémir, se moquant de tout,

elle réussit à se faire chasser de chez Madame, qui était la bonté même.

Comme elle avait envie de prendre son essor, elle se décida à choisir

parmi les nombreux et honorables partis qui se présentaient.

Elle épousa en 1663 un homme de coeur et d'esprit, Henri Louis de

Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, petit-fils de ce riche

Zamet, chez qui la belle Gabrielle prit son dernier repas. Le roi signa

au contrat.

La jeune marquise, elle avait vingt-trois ans, commença par donner un

fils, un héritier à son mari, le duc d'Antin; c'était l'usage du temps.

Nommée surintendante de Marie-Thérèse, elle sut capter la confiance de

la reine par sa dévotion affectée et par ses médisances contre la pauvre

La Vallière.

Madame de Montespan était mariée depuis moins de dix-huit-mois,

lorsqu'elle chercha, semble-t-il, à disputer le coeur de Monsieur à un

de ses petits amis, le chevalier de Lorraine. Elle perdit sa peine. Elle

écouta alors, dit-on, l'irrésistible Lauzun; mais cette passion,

d'ailleurs tenue fort secrète, ne dura qu'un jour.

Lauzun en la quittant voulut reconnaître ses faveurs par de bons

offices, et il parla fort avantageusement au roi de la marquise de

Montespan. Louis XIV fit la sourde oreille, il aimait encore La

Vallière et la marquise ne lui avait jamais plu.

Le roi la connaissait de longue date, et seul peut-être de sa cour, il

n'avait point admiré cette superbe beauté. Il l'avait vue jeune fille

dans les salons de Madame; mariée, il la retrouvait chaque soir chez la

reine, et ne semblait faire aucune attention à elle. Peut-être la

redoutait-il. Louis XIV détestait l'esprit et les femmes spirituelles;

or madame de Montespan passait pour une des plus redoutables railleuses

de la cour. Ses bons mots armés en guerre blessaient mortellement,

lorsqu'ils ne tuaient pas. Elle avait cette verve caustique si amusante

pour tous ceux qui se croient à l'abri, et qui semblait un des

priviléges de sa famille; on disait: «_l'esprit des Mortemart._»

On peut le dire hardiment, jamais la superbe marquise de Montespan n'eût

succédé à la timide La Vallière dans le coeur de son amant, sans un de

ces hasards vulgaires qui, presque toujours, décident souverainement des

destinées, hasard qui la jeta sur le chemin du roi.

C'était pendant cette joyeuse promenade de Flandre, en 1667. Toute la

cour, à la suite de la reine, s'était établie en camp-volant à

Compiègne, et, en attendant le roi, menait la plus joyeuse vie du monde.

Madame de Montespan, avec un luxe de prudence, un peu exagéré peut-être

pour une femme de trente ans, ne voulut pas demeurer seule, elle demanda

asile à madame de Montausier, et vint mettre sa vertu et sa réputation

sous la clef «de cette dame si austère.»

Un soir, le roi arrive, les fourriers avaient oublié son logement;

l'appartement voisin de celui de la reine avait été donné à

Mademoiselle. Louis XIV ne veut déranger personne, il déclare qu'en

campagne le plus humble logis lui suffit, et il se contente d'une

petite chambre qu'un simple escalier de quelques marches séparait seul

de l'appartement occupé par madame de Montausier. Pour plus de sûreté,

comme «cette reine des Précieuses» avait sous sa garde la vertu des

filles d'honneur, on plaça une sentinelle sur l'escalier. Sentinelle

perdue.

Toutes ces précautions dont se bastionnait la vertu de madame de

Montespan devaient irriter la tentation. La curiosité prit le roi. Il

vit là des difficultés à vaincre, de l'adresse à déployer. C'était une

aventure, il la courut. César vint, il vit, il triompha. Ou plutôt non,

tout le triomphe fut pour la marquise. Le lendemain, on ne replaça plus

de sentinelle dans l'escalier.

La surprise, le mystère, les périls presque, donnaient un piquant

attrait à cette bonne fortune. Il y avait mille obstacles; et que de

précautions à prendre! L'escalier à franchir, sans être vu, la porte à

forcer, bien discrètement; la reine logeait au-dessous, il fallait

marcher sur la pointe du pied, puis, on pouvait éveiller madame de

Montausier: que dirait cette dame «aux moeurs si sévères?» Hélas!

faut-il le dire, madame de Montausier dormit autant que le souhaitait le

roi.

À dater de cette première nuit, le roi sembla prendre en affection sa

petite chambre, il s'y enfermait des journées entières, pour travailler,

et souvent ses travaux le retenaient jusqu'à une heure fort avancée de

la nuit. La reine était pleine d'inquiétude de cet excès de labeur, elle

craignait que le roi ne compromît sa santé, mais Louis la rassurait, et

lui faisait comprendre les pénibles nécessités du métier de roi.

Enfin, au bout de huit jours, ou plutôt de huit nuits, le roi était

amoureux fou de madame de Montespan.

Et certes, la marquise en valait la peine. Un matin, au temps de sa plus

grande faveur, elle était à sa toilette et se faisait des mines dans son

miroir, lorsqu'il lui arriva de dire:

--Le roi devait bien à la dignité de sa couronne de prendre pour

maîtresse la plus belle femme de son royaume.

Cette présomption superbe était, il faut l'avouer, admirablement

justifiée. La marquise de Montespan, au dire de tous ses contemporains,

et ce qui est mieux, de ses contemporaines, était la plus belle femme de

la cour.

Beauté plantureuse et exubérante, elle était le vivant contraste de la

blonde et frêle La Vallière; elle étalait avec orgueil des épaules et

des bras admirables, et une gorge dont les splendeurs n'avaient pas de

rivales; ses traits étaient réguliers, un peu virils, peut-être, ou du

moins trop nettement accusés, son teint éblouissant de fraîcheur; elle

avait la bouche sensuelle, la lèvre un peu épaisse, mais des dents

magnifiques; ses yeux brûlaient de passion ou pétillaient de malice,

selon les sentiments qui l'agitaient; enfin, elle avait une chevelure

opulente, ses pieds et ses mains étaient d'une délicatesse exquise et

d'une rare perfection de modelé.

Malgré cette beauté si rayonnante, madame de Montespan n'était cependant

pas sympathique. Elle pouvait inspirer des désirs furieux, mais non un

véritable amour, comme la douce et tendre La Vallière; remuer les sens,

mais non le coeur. On se rend compte de la puissance de cette femme si

belle, lorsqu'on regarde avec réflexion le beau portrait qui nous en est

resté; elle est là dans tout l'épanouissement de sa riche nature; les

seins nus, elle allaite un enfant beau comme elle, comme elle éclatant

de vie et de fraîcheur. Et cependant elle ne séduit pas, une pensée

méchante plisse imperceptiblement le coin de sa bouche moqueuse, on

attend l'épigramme cruelle, enfin on lit dans cet oeil aux lueurs

phosphorescentes son terrible caractère.

Légère, capricieuse, hardie, hautaine, tous ses goûts étaient des

passions, toutes ses passions des orages. Jalouse, tyrannique, un rien

lui portait ombrage; la mobilité de ses caprices eût lassé toutes les

patiences; ses dédains étaient écrasants. Son égoïsme était plus grand

encore que celui de Louis XIV, jamais elle n'aima personne, pas plus son

amant que son mari, elle n'aima pas même ses enfants. Son esprit cruel

était sans pitié, pas un ridicule, pas un travers ne lui échappaient, et

souvent elle immola ses meilleurs amis, ses plus dévoués, au seul

plaisir de dire un mot plaisant. Ses emportements étaient incroyables,

ses colères furieuses; une de ses contemporaines la peint d'un trait:

«C'était un ouragan.»

C'est à cette femme que Louis XIV sacrifia La Vallière, la bonne, la

dévouée La Vallière, le seul amour vrai de sa vie. Avec madame de

Montespan la tempête entrait à Versailles.

Cette nouvelle passion du roi déjoua pendant quelques mois l'incessant

espionnage organisé par les courtisans autour de la personne du maître;

les trois ou quatre confidents de Louis XIV gardèrent scrupuleusement le

secret. L'orgueil toujours croissant de madame de Montespan finit par

donner l'éveil, et du jour où l'on tint le premier fil de cette

intrigue, tout l'écheveau fut bientôt déroulé.

Ce fut un rude échec pour la réputation de madame de Montausier: on se

demandait comment «l'Alceste femelle» avait pu prêter les mains à la

double infidélité du roi, et donner à des amours adultères l'abri de son

manteau d'austérité.

La reine, qui avait la plus grande confiance en la surveillante des

filles d'honneur, fut plus particulièrement indignée; elle la fit venir,

afin d'avoir avec elle une explication. Madame de Montausier nia tout,

mais la reine ne parut pas convaincue.

«On me mande, disait Marie-Thérèse, que c'est madame de Montausier qui

conduit cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait d'avec

madame de Montespan chez elle.... Je ne suis dupe de personne, j'en

sais plus qu'on ne croit[36].»

[Note 36: _Mém. de Mademoiselle._]

La duchesse de La Vallière, elle aussi, était depuis longtemps au

courant de tout, mais, comme la reine, elle se contenta de pleurer sans

mot dire; depuis longtemps elle s'attendait à voir le roi la quitter

pour une autre. «Ma beauté m'a abandonnée, disait-elle tristement, le

roi a fait de même.»

Comme toujours en pareille occurrence, le trop confiant marquis de

Montespan fut le dernier informé de ce qui se passait. Il l'apprit

cependant, et, comme «il était original en tout,» il ne fut que

médiocrement satisfait de l'honneur que le roi lui faisait en aimant la

marquise.

Comme cependant on ne savait rien de positif, le marquis pensa que le

plus court était d'emmener sa femme dans leurs terres. La marquise

refusa net de le suivre. Une scène d'intérieur s'ensuivit, scène si

orageuse vers la fin, que M. de Montespan leva la main sur sa femme.

--Eh bien! oui, le roi m'aime! s'écria la marquise avec un geste de

défi, le roi m'aime. Et maintenant, frappez si vous l'osez.

Le marquis osa; il osa même si fort, que madame de Montespan, échevelée,

les habits en désordre, s'enfuit de l'hôtel conjugal et alla demander

l'hospitalité aux époux Montausier. Ils étaient l'un et l'autre trop

bons chrétiens et trop habiles courtisans pour laisser à la porte une

pauvre femme, la maîtresse du roi, sans refuge; ils l'accueillirent

comme une bénédiction de Dieu, et lui firent fête. Ils pensaient qu'avec

madame de Montespan la fortune et la faveur allaient entrer dans leur

maison.

Le marquis de Montespan, un entêté, ne se tint pas pour battu. Il pensa

que son titre de mari lui donnait quelques droits, et directement il se

rendit chez madame de Montausier pour reprendre sa femme.

Ce fut un esclandre épouvantable: la marquise, aidée de sa protectrice,

se défendit comme une lionne contre son mari qui voulait l'entraîner de

force. Le marquis allait être le plus fort, lorsque madame de Montausier

appela ses domestiques à la rescousse. Ils accoururent, se faisant arme

de tout, et M. de Montespan dut battre en retraite devant un ennemi par

trop supérieur en nombre. Mais il ne s'éloigna pas sans avoir passé sa

fureur sur madame de Montausier; «il lui dit des choses horribles, et

mêla ses reproches des injures les plus atroces.»

Cette terrible scène fit une telle impression sur madame de Montausier,

déjà souffrante à ce moment, qu'elle tomba malade sérieusement, et se

mit au lit pour ne plus se relever. Au moins son mari fut récompensé,

«Alceste fut nommé gouverneur du Dauphin.»

Lorsque la marquise éplorée vint informer le roi de ce qui s'était

passé, il entra dans une fureur impossible à décrire. Il n'osait

pourtant rien entreprendre contre le mari de sa maîtresse, il se

contenta de lui faire conseiller de se tenir tranquille.

Le malheur est que le marquis de Montespan ne voulait pas se tenir

tranquille. Ne pouvant empêcher qu'on lui prît sa femme, il prétendait

avoir la liberté de ne s'en pas montrer satisfait, et, qui plus est, de

le publier partout.

Moins de trois jours après cette aventure, le marquis parut au lever de

Louis XIV vêtu de noir de la tête aux pieds, et le visage lugubre,

«comme un homme qui aurait enterré toute sa famille.»

--Avez-vous donc perdu quelqu'un, marquis? lui demanda le roi de son air

le plus bienveillant.

--Non, Sire, répondit-il brutalement, je porte le deuil de ma femme.

Et il se retira gravement, au milieu de l'ébahissement général, laissant

les courtisans véritablement stupéfaits de l'audace de cet original et

de l'incompréhensible longanimité du roi.

Ce n'était pourtant pas encore assez pour le marquis: il fit draper son

carrosse de noir, et aux quatre coins, en guise de panaches, il fit

placer des cornes,--ses armes parlantes, disait-il. Puis, avec cet

équipage fantastique, il se promena par tout Paris.

C'était plus que n'en pouvait supporter Louis XIV; il écrivit à son

ministre pour châtier l'insolent:

«Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos

indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près

et de chasser de Paris.»

On ne le chassa pas. Pour l'avoir toujours sous la main, on le mit à la

Bastille.--Une douche à un cerveau malade. Après cet acte éclatant de

justice souveraine, Louis XIV dormit plus tranquille, et madame de

Montespan étala avec plus d'orgueil encore l'immense ampleur de ses

jupes.

On pensait que le roi laisserait éternellement le marquis à la Bastille,

comme assurément il en avait le pouvoir; on se trompait. Un beau matin,

on lui ouvrit les portes, et on lui donna une belle escorte pour le

reconduire à sa terre de Guienne. On essaya même de l'avilir en lui

faisant accepter de l'argent. On l'inscrivit sur une liste de pensions,

mais il ne voulut jamais en toucher les quartiers.

Arrivé en Guienne, Montespan poussa jusqu'au bout sa lugubre vengeance,

un des actes les plus courageux de cette époque de platitudes rampantes.

Il fit prévenir tous les gentilshommes de sa province que la marquise

était morte, il s'obstina à porter le deuil, et chaque mois il faisait

chanter une messe en musique pour le repos de l'âme de sa défunte femme.

Tout ce scandale ne suffit pas à Louis XIV; ses relations doublement

adultères dévoilées, il entreprit de les justifier, bien plus, de les

glorifier. Au nom de sa toute-puissance, il prétendit déifier ses

passions, réhabiliter sa favorite, et changer en honneur insigne

l'opprobre qu'il infligeait au mari.

Les courtisans, troupe plate et servile, applaudirent des deux mains à

cette prodigieuse audace de Louis XIV; ils firent litière de leur

honneur, déclarant par là que tous accepteraient avec joie le rôle de

Montespan, cet original qui semblait mépriser l'illustration nouvelle

que le caprice royal donnait à sa maison.

Molière prêta le secours de son génie au monstrueux projet de Louis XIV,

et l'on joua sur la scène, devant toute la cour, en présence de

Marie-Thérèse, de la pauvre La Vallière et de madame de Montausier, à

deux pas de madame de Montespan; on joua les mystères de Compiègne,

c'est-à-dire _Amphitryon_.

Sombre page de l'histoire de Molière! N'est-ce pas la fatalité antique

qui s'acharne après lui? Le génie est-il donc un si grand crime, que,

vivant, il faille en porter la peine?

Molière obéit à Louis XIV. Il fit pour la fantaisie du maître cette

terrible comédie, _Amphitryon_, tout comme il avait fait écrire _la

Princesse d'Élide_, comme il fera représenter _Georges Dandin_.

Et cependant il n'est pas de ces vils adulateurs qui se traînent à plat

ventre autour du trône. Il paie royalement la protection royale. Il

achète ainsi le droit de donner des chefs-d'oeuvre: _la Princesse

d'Élide_ a sauvé _Tartufe_, _Amphitryon_ ouvre le chemin à _Don Juan_.

C'est que Molière est seul contre tous. Le grand homme n'a que le roi

pour le défendre. Il a déchaîné toutes les haines; les partis, lorsqu'il

s'agit de le perdre, d'étouffer sa voix, se donnent la main. Il les a

tous flagellés et souffletés de ses vers, abîmés et ridiculisés de son

rire. Les dévots ne pardonnent pas _Tartufe_, les marquis veulent se

venger de la critique de l'_École des Femmes_, Alceste atteint la cour,

Pourceaugnac fait grincer des dents à la province. C'est qu'il n'a

ménagé ni la ville, ni la cour, ni la bourgeoisie, ni la noblesse.

Il n'en épargne qu'un, celui qui le protège contre les autres, et encore

il sent sa chaîne, il gémit tout bas, et tout haut il se plaint de

l'esclavage:

Sosie, à quelle servitude

Tes jours sont-ils assujettis!

Notre sort est beaucoup plus rude

Chez les grands que chez les petits.

Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature

Obligé de s'immoler.

Et voilà pourquoi Molière s'immole. Mari passionnément épris d'une femme

coquette, cette détestable Béjart, le voilà qui glorifie l'adultère. Il

pleure des larmes de sang sur les infidélités de sa femme, peu importe,

il rira, il fera rire des trahisons conjugales, et, cocu sublime, il

jettera à pleines mains le ridicule sur les époux trompés.

Ainsi, nous avons _Amphitryon_, et Molière-Sosie: mais cherchez bien

sous ce rire, vous trouverez la plaie qui saigne; malgré le bruit de

cette verve désolante et convulsive, vous entendrez le sanglot sourd. En

tel endroit, il secoue sa chaîne et la révolte perce; c'est l'argument

du bâton qui seul peut convaincre Molière-Sosie, terrible argument de la

loi du plus fort.

Donc, autour de Sosie les voici tous, les acteurs de la comédie ignoble,

Molière les a mis en scène. Voici Jupiter-Louis XIV, et

Amphitryon-Montespan, et la belle Alcmène-favorite. C'est une apothéose

en règle, la divinité excuse la marquise, les cornes de l'époux trompé

se changent en couronne triomphale.

Et les courtisans applaudissent à leur opprobre, et Mercure-Lauzun est

tout fier et fait la roue.

Un partage avec Jupiter

N'a rien du tout qui déshonore,

Et sans doute il ne peut être que glorieux

De se voir pour rival le souverain des dieux.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 7 / 19 段