désormais aucune mesure. Il fit sortir sa maîtresse de chez Madame, lui
donna l'hôtel Biron, monta sa maison avec une splendeur princière, lui
fit présent de meubles magnifiques et de toilettes royales. Ainsi, à
deux pas des Tuileries, le roi eut, au vu et su de tous, son petit
ménage; il eut une autre femme à côté de sa femme légitime, pauvre et
malheureuse reine qui tremblait devant cet époux qu'elle adorait, et
qui, contre tous les outrages dont il l'abreuva, n'eut jamais que des
larmes. Alors, il y eut deux cours, la petite et la grande, la cour
officielle où toute la noblesse était admise, la cour intime où seuls
les favoris avaient leurs entrées. On désertait les salons de la reine
pour ceux de la favorite.
Tous ces honneurs, on disait ainsi alors, ne changèrent rien à la
craintive modestie de La Vallière, tant ce scandale lui était aussi
odieux qu'à la reine elle-même. Aussi, alors que tant d'autres eussent
marché haut le front, elle marchait courbée sous le poids de sa faveur,
essayant à force d'abnégation et d'humilité de se faire pardonner son
élévation. Bien plus, au péril de sa vie, elle essayait encore de cacher
les preuves de sa faiblesse, espérant sauver ce qui lui restait de
réputation, après ce grand naufrage de son honneur.
Elle était enceinte et faisait tous ses efforts pour dissimuler sa
grossesse. À force d'imprudences, d'extravagances même, elle réussit à
ne pas éveiller l'attention. Elle était de toutes les fêtes,
accompagnait partout le roi qui, dans sa cruauté égoïste, ne lui épargna
pas une occasion de souffrir ou de risquer sa vie. Elle montait à
cheval, suivait les chasses, et avec toute la cour changeait à chaque
instant de résidence, tantôt à Saint-Germain, à Paris, à Fontainebleau.
Jamais les atroces douleurs que devait lui causer le mouvement des
carrosses, moins bien suspendus alors que nos moindres charrettes, et
toujours menés grand train, ne lui arrachèrent aucun cri, ne troublèrent
la douce placidité de son sourire.
Ainsi elle put échapper à la surveillance méchante dont elle était
l'objet. Toute la cour était à Vincennes lorsqu'arriva le terme de sa
grossesse; elle avait si bien dissimulé jusqu'au dernier moment,
«qu'elle ne fit, pour ainsi dire, que passer de la chambre de la reine
entre les mains des médecins et de la sage-femme, cachés près de là.»
Les douleurs la prirent vers une heure après minuit. Qu'on juge du
courage de la pauvre fille et des précautions qu'il fallut prendre.
Pour sauver les apparences et pour éloigner tout soupçon, on lui avait
donné un appartement voisin de celui de la reine et que cette princesse
traversait tous les matins pour se rendre à la messe.
C'est là, «séparée seulement par une porte d'une reine trop justement
jalouse,» qu'elle donna le jour à une fille légitimée sous le nom de
mademoiselle de Blois.
«Le roi fut présent aux couches, aida les médecins, partagea les
angoisses de celle qu'il aimait, en père et en amant, et reçut le
premier l'enfant dans ses bras. Cependant midi sonnait; la reine allait
passer pour entendre la messe. Elle entre, elle voit l'appartement garni
de tubéreuses, de fleurs d'oranger et d'autres odeurs mortelles pour les
femmes en couche: expédient terrible, meurtrier, mais dont La Vallière
était à peine contente.
«On dit à la reine que La Vallière avait été fort tourmentée dans la
nuit d'une indisposition. La reine, alors, avec une jupe parfumée de
peaux d'Espagne, s'approche du lit de la malade et lui parle avec bonté
sur son état.
«Dans la journée le bruit se répandit que La Vallière était accouchée,
mais la reine le détruisit par le simple récit de ce qu'elle avait vu.
«Le soir même, elle reparut chez la reine avec toute la compagnie,
veilla, soupa, et resta une partie de la nuit en coiffure de bal, la
tête découverte, comme si de rien n'était.»
Telle est pourtant la femme que l'on a osé accuser de fausse pruderie,
de modestie bien jouée. Pour que la honte l'obligeât à une telle
contrainte, il faut que moralement elle ait cruellement souffert.
L'année 1667 fut bien fatale à La Vallière; elle fut faite duchesse
d'abord, elle perdit le coeur de son amant, et enfin, pour la seule fois
de sa vie, elle fut audacieuse et manqua de respect à la reine.
C'est en mai, au moment de son départ pour la conquête des Flandres, que
Louis XIV conféra à sa maîtresse le titre de duchesse. Pour elle il
érigea en duché-pairie, sous le titre de La Vallière, les terres de
Vaujour et de Saint-Christophe, deux baronnies, situées, l'une en
Touraine, l'autre en Anjou, transmissibles à l'enfant que le roi venait
d'avoir. Par les mêmes lettres patentes datées de Saint-Germain-en-Laye,
le roi légitimait mademoiselle de Blois.
Le préambule de ces lettres est assez curieux pour qu'on s'en soit
souvenu; Pélisson le rédigea de sa plus belle écriture. C'est le roi qui
parle, mais c'est bien plus encore l'amant passionné.
«Les bienfaits que les rois exercent dans leurs États, dit
Pélisson-Louis XIV, étant la marque extérieure du mérite de ceux qui les
reçoivent, et le plus glorieux éloge des sujets qui en sont honorés,
nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer, dans le public, l'estime toute
particulière que nous faisons de la personne de notre très chère,
bien-aimée et très-féale Françoise-Louise de La Vallière, qu'en lui
conférant les plus hauts titres d'honneur, qu'une affection
très-singulière, excitée dans notre coeur par une infinité de rares
perfections, nous a inspirée depuis quelques années en sa faveur[31].»
[Note 31: Louis XIV, dans ses _Mémoires_ (année 1667), prend la
peine d'expliquer ainsi à la postérité «cet acte de sa toute-puissance.»
«N'allant pas à l'armée, dit-il, pour être éloigné de tous les périls,
je crus qu'il était juste _d'assurer à cet enfant_ l'HONNEUR
_de sa naissance_, et de donner à la mère un établissement convenable à
l'affection que j'avais pour elle depuis six ans.»]
L'édit enregistré, Louis XIV installa à Versailles la nouvelle duchesse,
et, rassuré sur le sort de la mère et de l'enfant, il partit le 16 mai,
de Saint-Germain, à la conquête de la branche de laurier nécessaire à
ses futures apothéoses.
Cette conquête de la Flandre ne fut, à bien dire, qu'une promenade
militaire, presqu'un tournoi à armes courtoises. Tout avait été combiné,
réglé d'avance, comme à ces jeux de guerre où l'on exerce les soldats.
Le jour, on paradait à cheval, le soir on se réjouissait sous les
tentes, l'or roulait et le vin coulait, dit La Fare, et jamais les
gentilshommes de la maison du roi n'avaient été si joyeux. On eut fini
en un tour de main. Turenne était là.
Alors, pour que la fête fût complète, le roi partit au devant de
Marie-Thérèse qui venait rejoindre l'armée avec toutes les dames, il
fallait montrer leur reine à ces nouveaux sujets et les éblouir des
splendeurs de la cour la plus brillante de l'Europe.
C'était bien le moins qu'on montrât à ces bons Flamands ce que désormais
on ferait de leur argent.
Cette campagne si facile est un des plus brillants et des plus joyeux
épisodes du règne de Louis XIV, c'est l'instant que l'excellent
Vander-Meulen a choisi pour nous montrer toute cette cour en campagne.
Voilà bien les immenses carrosses dorés, maisons roulantes où l'on rit,
où l'on joue, où l'on mange. Le roi va de l'un à l'autre, il cause, il
rit, il agace les dames. De tous côtés ce ne sont que gentilshommes
enrubannés, qui caracolent en tenue de Versailles sur leurs magnifiques
chevaux.
Mais cette conquête de la Flandre, dont la Porte Saint-Martin est le
monument héroï-comique[32], valut au roi une bien autre conquête, dont
_Amphitryon_ restera pour Louis XIV le honteux et éternel monument.
[Note 32: «Le monument de cette agréable campagne est notre porte
Saint-Martin, quoique datée d'une autre époque.» (M. Michelet, _Louis
XIV_.)]
Depuis les dernières couches de La Vallière, qui alors était de nouveau
enceinte, le coeur du roi s'était peu à peu dégagé de liens qui
n'étaient qu'habitude, et errait de l'une à l'autre sans pouvoir se
décider. Trois ou quatre dames des plus aimables et des plus belles,
Brantôme dirait des plus honnêtes, battaient en brèche le coeur du roi;
elles le prirent d'assaut, et ne le gardèrent pas; mais elles aplanirent
la voie pour madame de Montespan dont l'heure était venue.
C'est à Compiègne, sous le manteau discret de madame de Montausier
«cette vertu si sévère,» qu'eurent lieu les premiers rendez-vous de
Louis XIV et de cette fille des Mortemart. Le secret en commençant fut
admirablement gardé, et longtemps encore madame de Montespan put tromper
la reine par ses hypocrites condoléances et sa dévotion affectée.
La Vallière, elle, plus clairvoyante, ne s'y trompa pas une minute,
elle comprit bien que le roi, peu à peu, se détachait d'elle, et qu'il
en aimait une autre, mais sans savoir encore quelle était cette rivale.
Madame la Duchesse, c'était ainsi qu'on l'appelait désormais, avait
voulu suivre la cour en Flandre. Depuis sept semaines elle était séparée
de son amant, et sentait le besoin de rassurer son coeur. Elle osa
partir, malgré la reine qu'indignait cette audace de venir lui disputer
le coeur de son mari. Oubliant tout ce qui l'effrayait tant autrefois,
elle se mêla à la suite, et l'exaspération de la reine fut telle, qu'à
la première halte elle défendit qu'on lui donnât à manger.
Tout le cortége de Marie-Thérèse était arrivé en vue de l'armée; au loin
déjà on distinguait le roi, monté sur un de ces énormes normands, comme
les peint si bien Vander-Meulen. Le carrosse de la reine tenait la tête
de la file, elle avait défendu que personne la précédât, elle se faisait
une fête d'être la première à embrasser le roi.
Tout à coup on aperçut un carrosse qui, se détachant du cortége, coupait
à travers champs et courait vers le roi au grand galop de ses chevaux.
«La reine le vit, elle se mit dans une incroyable colère.--Arrêtez-la,
criait-elle, arrêtez-la!» Nul ne l'osa faire, on craignait trop encore
l'amour du roi, et elle arriva la première.
Voilà cependant ce qu'en vue de toute l'armée osa faire la timide, la
modeste La Vallière; plus tard, elle se reprochait amèrement cette
audace, et s'accusait de ce que «sa gloire et son ambition d'être aimée
avaient été comme des chevaux furieux qui l'entraînaient dans le
précipice.»
Le roi reçut admirablement cette maîtresse déjà délaissée, il l'emmena
même, seule avec lui, jusqu'à La Fère, où les deux amants restèrent près
d'une semaine.
La fin de cette année «si glorieusement commencée» s'acheva triste et
menaçante pour l'infortunée duchesse. Le roi dissimulait encore; mais
avec cette délicatesse d'impressions d'une femme véritablement aimante,
elle sentait que chaque jour se détachait ce coeur qui si longtemps
n'avait battu que pour elle.
Toute espérance n'était pas perdue cependant, elle était enceinte, et un
fils pouvait renouer encore cette chaîne qui menaçait de se rompre. La
Vallière ne savait pas tout ce qu'il y avait d'égoïsme et de bestialité
dans ce roi qui, pour repousser du pied ses maîtresses, pour les
remplacer, choisit toujours le moment où les autres hommes redoublent
d'attentions, de soins et d'amour pour celles qu'ils aiment.
Dans les premiers jours du mois d'octobre, La Vallière donna au roi un
fils, le duc de Vermandois, dont la mort mystérieuse et tragique devait
ouvrir le champ aux plus étranges rumeurs.
Le roi était seul avec sa maîtresse, lorsqu'arriva le moment décisif.
«La pauvre créature, dit Bussy, fut prise de ce mal qui fait tant
souffrir, et en fut prise avec tant de violence et des convulsions si
terribles, que jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque. Il
appela du monde par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire
à mesdames de Montausier et de Choisy qu'elles vinssent au plus tôt, et
une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde
vint trop tard.... Les dames, arrivant, trouvèrent le roi, suant comme un
boeuf d'avoir soutenu sa maîtresse, dont les douleurs avaient été assez
fortes pour lui faire déchirer un collet de mille pistoles en se pendant
au col du roi.
«Un instant, on crut la pauvre créature morte. Elle avait été prise
d'une effrayante syncope, et madame de Montausier dit qu'elle croyait
bien qu'elle venait de passer. Alors le roi se jetant au pied du lit et
fondant en larmes:
--«Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, prenez-moi tout ce que j'ai et
rendez-la-moi.
Dieu la lui rendit en effet, et il en fit la plus malheureuse des
femmes. Ce fut le dernier élan de passion de Louis XIV pour une favorite
si digne de son amour, pour cette âme douce et tendre, «timide violette
qui se cache sous l'herbe, dit madame de Sévigné, et qui rougissait
d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse.»
La Vallière vécut, mais pour expier ses fautes d'amour; l'étoile d'une
autre se levait.
La passion nouvelle de Louis XIV pour madame de Montespan ne tarda pas,
en effet, à se manifester au grand jour et de la façon la plus
scandaleuse. Comme il fallait «sauver les apparences,»--le mot est
joli,--madame de Montespan alla s'installer chez la duchesse de La
Vallière, et la pauvre favorite délaissée eut à souffrir les horribles
tourments de la jalousie que, bien malgré elle, autrefois, elle avait
fait endurer à l'infortunée Marie-Thérèse.
Mais quelle différence! Chastement craintive, La Vallière, lorsque ses
yeux rencontraient ceux de la reine, sa rivale, semblait toujours
demander grâce, «on croyait qu'elle allait tomber à genoux.» Madame de
Montespan, au contraire, presque aussi brutalement égoïste que le roi,
mais bien autrement cruelle, semblait prendre plaisir à retourner le
poignard dans le coeur de l'infortunée. Chaque jour quelque insulte
nouvelle, quelque humiliation méditée avec d'incroyables raffinements.
La Vallière n'essaya même pas de lutter. Elle ne savait que gémir et
fondre en pleurs. Et comment eût-elle pu lutter, d'ailleurs, contre
cette superbe rivale qui, à une éclatante et splendide beauté, joignait
l'esprit et la méchanceté des Mortemart; contre cette femme qui, d'un
mot, tuait ses ennemis? La pauvre duchesse, elle, n'avait plus que son
amour. Sa beauté s'était flétrie, ses charmes s'étaient envolés. Sa
dernière couche avait été désastreuse, elle y avait laissé ce qui lui
restait encore de jeunesse et de fraîcheur, et le roi, le croirait-on,
fut assez misérable pour le lui reprocher.
Les chagrins achevèrent l'oeuvre du temps et des souffrances. Elle était
pâle comme une morte, disent les Mémoires, et avait toujours les yeux
rouges. Elle était d'une maigreur effrayante et avait été frappée d'une
sorte de paralysie qui lui rendait les mouvements très-difficiles.
Parfois l'idée lui venait que toutes ces amertumes n'étaient qu'une
expiation de sa faute.--«Dieu me châtie cruellement, disait-elle alors,
mais je l'ai mérité.»
Et cependant elle n'avait pas encore le courage de s'éloigner, de se
dérober par la fuite à toutes ces humiliations si honteuses pour le roi
et pour madame de Montespan.--«Je suis la faiblesse même, disait-elle.»
Et en effet, un regard, une bonne parole de son amant suffisaient pour
lui faire oublier ses souffrances et ses larmes. Le roi semblait revenir
vers elle quelquefois, aux jours où l'orgueil de madame de Montespan,
presqu'aussi grand que le sien, lui résistait et lui tenait tête.
De même qu'elle acceptait les avanies, La Vallière acceptait ces retours
plus humiliants encore. Bien plus elle s'en réjouissait. Au fond de son
coeur à toutes les illusions avait survécu l'espérance, cette plante
vivace qui croît au fond des âmes les plus corrodées, et dont la
dernière racine ne s'arrache qu'avec la vie. À chaque retour du roi elle
croyait que son amant d'autrefois lui était rendu. Elle séchait ses
larmes, ses yeux redevenaient radieux de bonheur, sa démarche semblait
plus légère. Mais toujours par quelque odieuse méchanceté, elle était
arrachée à ce beau rêve.
Telle est cependant la femme que madame de Montespan attacha au char
insolent de sa prospérité, qu'elle traîna misérablement dans toutes les
traverses de la passion, qu'elle enchaîna entre le roi et elle, par un
excès de dépravation incompréhensible chez une femme jeune et
passionnée, mais que pourtant on explique.
Car enfin il faut savoir comment ce roi et cette favorite traitaient
cette pauvre âme déchue. Madame de Montespan en avait fait sa servante
et le roi quelque chose de pis. On la faisait coucher dans une chambre
par où passait le roi lorsqu'il allait chez madame de Montespan, comme
si on eût craint de lui épargner une seule goutte de ce calice
d'amertume.
Écoutons plutôt la princesse Palatine, on ne peut pas l'accuser d'aimer
les favorites, celle-là, elle les abomine, elle les exècre; si un
instant elle était toute puissante, certainement elle les jetterait à la
porte du palais de Versailles, et cependant le malheur de La Vallière la
touche, elle s'apitoie sur le sort de cette infortunée, elle regrette
presque de n'avoir pas été là pour essuyer ses larmes.
«Madame de La Vallière, dit la Palatine, a cru ne pouvoir faire une plus
rude pénitence que de rester avec la Montespan. Celle-ci la traitait
indécemment, cruellement, et se moquait d'elle en toute occasion, même
en public.
«Elle fit plus; sa jalouse rage ne fut pas satisfaite qu'elle n'eût
excité le roi à avoir pour La Vallière les façons les plus
désobligeantes et les plus dures. Il fallait que le roi passât par
l'appartement de la duchesse de La Vallière pour aller dans celui de la
Montespan: il avait un petit chien épagneul que l'on nommait _Malice_;
le roi, à la prière de la Montespan, le jeta à la duchesse de La
Vallière en lui disant:--Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c'est
assez. Cela était bien dur, d'autant plus qu'en parlant ainsi il ne
faisait que passer, n'ajouta pas le moindre correctif à ce peu de mots,
et s'en allait trouver sa Montespan[33].»
[Note 33: _Mélanges historiques_ de la princesse de Bavière. Cette
simple affectation de la princesse à donner toujours à La Vallière son
titre de duchesse, tandis qu'elle appelle l'autre _la_ Montespan,
n'exprime-t-elle pas bien mieux son indignation que de longues tirades?]
Les avanies de madame de Montespan, pour être moins grossières, n'en
étaient que plus cruelles:
--Le roi a fait La Vallière duchesse, disait-elle un jour, parce qu'il
savait que pour fille de chambre je ne voudrais pas une personne de
moindre qualité.
C'est madame de Montespan qui répandit à la cour une abominable
épigramme qui faisait une allusion cyniquement méchante aux
accouchements mystérieux de celle qui était devenue son souffre-douleur:
Soyez boiteuse, ayez quinze ans,
Point de gorge, fort peu de sens,
Des parents! Dieu le sait! faites, en fille neuve,
Dans l'antichambre vos enfants,
Sur ma foi! vous aurez le premier des amants;
Et La Vallière en est la preuve.
Madame de Montespan avait bien le droit de railler l'héroïque pudeur de
La Vallière: la belle dame, pour donner des enfants au roi, n'y mettait
pas tant de façons.
Brisée de douleur, La Vallière eut bien l'audace, un jour, de faire
entendre une timide plainte.
--Je n'aime pas à être gêné!...
Telle fut la sèche et laconique réponse de ce roi, si poli qu'il se
découvrait devant les chambrières, et qui eût bien mieux fait de se
conduire avec une maîtresse délaissée un peu en gentilhomme. Ainsi vont
les réputations, cependant, et le nom de Louis XIV restera pour beaucoup
de gens le synonyme de galante courtoisie.
C'est vers cette époque que La Vallière envoyait au roi ce sonnet
touchant rimé sur une de ses lettres, par un des poëtes restés ses amis:
Tout se détruit, tout passe, et le coeur le plus tendre
Ne peut d'un même objet se contenter toujours.
Le passé n'a point eu d'éternelles amours,
Et les siècles futurs n'en doivent point attendre.
La constance a des lois qu'on ne veut pas entendre,
Des désirs d'un grand roi rien n'arrête le cours;
Ce qui plaît aujourd'hui déplaît en peu de jours:
Son inégalité ne saurait se comprendre.
Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus;
Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus;
Mes sentiments, hélas! diffèrent bien des vôtres!
Amour à qui je dois et mon mal et mon bien,
Que ne lui donniez-vous un coeur comme le mien!
Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres!
Bien différente elle était des autres, cette pauvre duchesse, et rien ne
put la consoler de la perte de son amour. Car les consolateurs ne
manquèrent pas: plus d'un grand seigneur, voyant dans ce mariage une
source de prospérités pour sa maison, lui offrit de l'épouser, elle
refusa toujours en disant qu'elle n'aurait pas trop du reste de sa vie
pour pleurer les fautes de sa jeunesse.
Cependant la mesure était comble, et La Vallière ne put se résigner
davantage à voir sous ses yeux le bonheur de celle qui lui avait enlevé
le coeur du roi. Depuis longtemps, le repentir avec la désillusion était
entré dans son âme, elle se dit que Dieu seul pouvait pour elle
remplacer l'homme, le roi qu'elle avait tant aimé, et elle résolut
d'aller demander la paix, sinon l'oubli, aux solitudes du cloître. Une
pieuse cohorte de dévots personnages la soutenait dans cette résolution.
Bien des fois, avant le règne de la veuve Scarron, on retrouve autour du
roi cette sainte phalange, surveillant d'un oeil demi-clos les
événements. Patiente, elle attend son heure. Elle aide à précipiter les
favorites du haut du caprice royal, jusqu'à ce qu'enfin dans la couche
de Louis XIV elle pousse une Vasthi de son choix, une élue de son coeur
et de sa politique impitoyable.
Beaucoup de ceux qui entouraient la duchesse de La Vallière étaient
convaincus que la faveur de madame de Montespan ne résisterait guère à
l'éloignement de sa rivale. Ils ne se trompaient pas; quoi qu'il en
soit, les pieuses exhortations de ces amis de son infortune décidèrent
la duchesse, et un soir de mardi-gras, à une grande fête de Versailles,
on apprit qu'elle s'était réfugiée aux Carmélites de Chaillot, près de
mademoiselle de La Motte d'Argencourt, cette première passion de Louis
XIV.
En apprenant la fuite de La Vallière, le roi eut comme un éclair de
remords, le souvenir des enivrements de cette première passion lui
revint au coeur; peut-être se dit-il qu'il avait été bien cruel pour
cette pauvre fille dont l'amour unique était un culte. Il quitta la fête
presqu'aussitôt, et dès le lendemain il fit porter à la fugitive une
lettre dans laquelle il la conjurait de ne le pas abandonner. Le
maréchal de Bellefonds, en qui La Vallière avait la plus grande
confiance, fut chargé de la missive royale; mais il ne put rien obtenir
d'elle. En quelques lignes elle répondit au roi que désormais elle ne
voulait plus songer qu'à son salut.
Cette réponse désola Louis XIV[34], et non moins inutilement il lui
renvoya Lauzun qu'elle ne voulut même pas recevoir. Alors il cessa de
prier, il ordonna. Colbert alla signifier les volontés du maître, et La
Vallière se décida à revenir prendre sa lourde chaîne.
[Note 34: Sévigné, _Lettres_, 12 février 1671.]
--Hélas! dit-elle à Colbert, autrefois il serait venu me chercher
lui-même.
Puis elle embrassa les religieuses qui déjà avaient tué le veau gras
pour fêter la bienvenue de l'enfant prodigue.
--Adieu, mes soeurs, leur dit-elle, vous ne serez pas longtemps sans me
revoir.
Au retour, dit madame de Sévigné, «le roi a causé une heure avec elle,
il pleurait fort. Madame de Montespan fut au devant d'elle les bras
ouverts et les larmes aux yeux; tout cela ne se comprend pas... enfin
nous verrons.»
Six jours après madame de Sévigné écrit à sa fille[35]: «Madame de La
Vallière est toute rétablie à la cour, le roi la reçut avec des larmes
de joie, et madame de Montespan avec des larmes... devinez de quoi?...
Tout cela est difficile à comprendre. Il faut se taire.»
[Note 35: Sévigné, _Lettres_, 18 février 1671.]
Il faut parler au contraire, et dire que madame de Montespan ne jouait
nullement la comédie. La Vallière pour elle était un gage de la durée de
sa faveur. À sa faveur seulement elle tenait, et lorsque quelquefois,
pendant une brouille, le roi retournait à la pauvre délaissée, réduite
aux miettes du banquet de l'amour, elle riait aux larmes et disait que
La Vallière ne la gênait point.