Fayette, que, quelque brouillerie qu'ils eussent ensemble, ils ne
s'endormiraient jamais sans se raccommoder et sans s'écrire.» La
Vallière, effrayée de la colère du roi, se hâta de lui faire passer une
lettre où elle s'accusait et s'excusait de la façon la plus touchante.
Elle attendit la réponse: mainte fois déjà chose pareille était arrivée,
et le roi était toujours venu au devant de la réconciliation. Mais cette
fois il tint rigueur. La pauvre Louise passa la nuit à pleurer, espérant
toujours un mot de pardon: ce pardon ne vint pas.
Alors elle crut que tout était fini; l'amour de son amant perdu, le
reste lui importait peu. Au petit jour, elle sortit désespérée des
Tuileries, et s'en alla «se camper» dans un couvent, non pas à Chaillot,
mais à Saint-Cloud.
La matinée était déjà avancée lorsque le bruit de la disparition de La
Vallière se répandit aux Tuileries. Le duc de Saint-Aignan fut des
premiers averti. Sans perdre une minute, l'habile courtisan courut aux
informations, afin de découvrir la retraite de la fugitive. Un exempt,
qui, voyant à cette heure matinale sortir des Tuileries une femme en
toilette de cour, l'avait suivie à tout hasard et l'avait vue frapper à
la porte du couvent, put donner le premier renseignement. Restait à
avertir le roi, les moments étaient précieux, un autre pouvait avoir la
même idée.
Malheureusement Louis XIV, ce jour-là, donnait audience aux ambassadeurs
d'Espagne; parvenir jusqu'à lui était difficile, lui parler impossible,
l'étiquette était formelle. Mais Saint-Aignan n'était pas homme à
s'embarrasser de si peu. Ami et confident du roi, il avait toutes les
entrées, les grandes et les petites.
Il pénètre donc dans la salle des audiences solennelles, se glisse à
travers les groupes des grands seigneurs présents à l'entrevue, et enfin
arrive aussi près que possible du trône, juste au moment où Louis XIV
donnait congé aux ambassadeurs. Alors, tout haut, et comme s'il se fût
adressé à quelqu'un:
--Vous savez, dit-il, la surprenante nouvelle, La Vallière est
religieuse.
À ces mots le roi fait un brusque mouvement, et se tournant vers
Saint-Aignan:
--Que dites-vous, duc? s'écrie-t-il, que dites-vous?
La foudre tombant au milieu de la salle eût moins surpris la noble
assemblée que cette violation étrange, inconcevable, de l'étiquette, car
enfin le tonnerre est dans les choses naturelles. Les reines sont
stupéfiées, les ministres épouvantés, les courtisans qui n'ont pas
entendu les paroles du duc ne comprennent rien à l'exclamation du roi,
les ambassadeurs pétrifiés s'arrêtent à moitié de l'arc de quarante-cinq
degrés que décrivait leur dernière courbette.
Cependant Saint-Aignan, sur un signe du roi, s'est approché du trône et
en deux mots a tout raconté à son maître.
Louis XIV se lève, ivre de colère:
--Un carrosse! s'écrie-t-il, vite un carrosse! Suivez-moi, duc!
La reine-mère, forte de son ascendant, veut essayer de retenir son fils:
--Vous n'êtes guère maître de vous-même, Sire, lui dit-elle.
--Si je ne le suis de moi, répond-il d'une voix tonnante, je le serai de
ceux qui m'outragent.
Et sortant aussitôt, il se précipite à travers les escaliers. Dans la
cour il n'y a pas de carrosse, mais Saint-Aignan, qui a tout prévu, a
d'avance fait préparer des chevaux. Le roi s'élance en selle et, suivi
seulement de quatre gentilshommes, il part à fond de train pour
Saint-Cloud.
Arrivé au couvent, il trouve La Vallière, à demi évanouie, étendue sur
les dalles du parloir, les religieuses lui ont refusé l'entrée du
couvent. «Louis XIV fondant en larmes court à sa maîtresse:
«--Ah! que vous avez peu de soin, lui dit-il, de la vie de ceux qui vous
aiment.
Il veut l'entraîner alors, mais elle refuse de le suivre.
«--C'est Dieu, dit-elle, qui m'a conduite ici.
Mais elle ne peut se défendre longtemps contre les prières si tendres de
son amant.
«--On est bien faible quand on aime, dit-elle, et je ne me sens point la
force de résister à Votre Majesté.»
Louis XIV alors, avec l'aide des religieuses et de ses amis, tous émus
jusqu'aux larmes par une scène si touchante, transporte La Vallière dans
un carrosse, et, rayonnant de bonheur, reprend avec elle le chemin des
Tuileries.
Il paraît que de tous les assistants le seul Roquelaure n'avait pas été
attendri, car le lendemain il disait tout bas:
--«Par ma foi! ces gens-là pleuraient si agréablement qu'ils m'en
faisaient venir envie de rire.»
La rentrée de La Vallière à la cour fut presque un triomphe, le roi
voulut lui-même la reconduire chez Madame, et en la lui présentant il la
pria de la considérer et de la traiter désormais comme une personne qui
lui était plus chère que la vie.
--Je la traiterai, Sire, répondit ironiquement Henriette d'Angleterre,
comme une fille à vous.
Mais cet esclandre devait avoir bien d'autres suites. Il révéla d'abord
à Louis XIV l'intrigue de Madame et de Guiche, puis le complot tramé
contre La Vallière. La fausse lettre du roi d'Espagne destinée à la
reine arriva aux mains du roi. Il avait la mesure de ce qu'on pouvait
oser contre sa maîtresse, il voulut faire un exemple. La comtesse de
Soissons reçut l'ordre de quitter la cour, le chevalier de Grammont fut
exilé, Montalais fut enfermée dans un couvent; enfin Guiche crut prudent
d'aller visiter la Pologne, bien il fit; quelques mois plus tard,
Lauzun, rival de son maître, ne fut-il pas enfermé à la Bastille «pour
avoir trop plu aux dames[27]!»
[Note 27: La Fayette, t. I et IV, p. 407.--Montpensier, _Mémoires_,
t. XL, p. 174 et suiv.--Motteville, _Mémoires_.--_Mémoires de Grammont_,
t. I.]
Cette fuite au couvent de Saint-Cloud fut heureuse pour La Vallière;
elle redoubla la passion du roi. Louis à cette époque était amoureux fou
de sa maîtresse, «au point même, dit M. Sainte-Beuve, d'être jaloux dans
le passé, et de s'inquiéter s'il était bien le premier qui se fût logé
dans son coeur et si elle n'avait point eu quelque première inclination
en province pour M. de Bragelone,» auquel il convient d'ajouter le
surintendant Fouquet dont le nom revenait dans toutes les querelles des
deux amants.
Cette jalousie du roi imposait à La Vallière la plus grande
circonspection; un geste, un regard d'elle inquiétaient le roi, «un mot,
une pensée lue dans ses yeux lui portaient ombrage.» Qu'on juge donc de
la colère du roi, lorsqu'un matin, passant en revue les cadets de sa
maison, il vit sa maîtresse sourire à un jeune homme qui de son côté
l'avait familièrement saluée. Laissant là tout aussitôt la revue, Louis
courut à La Vallière, et d'un ton irrité lui demanda quel était ce jeune
homme. Elle se troubla excessivement et répondit enfin que c'était son
frère. Le roi n'en voulait rien croire, il envoya tout de suite aux
informations. «C'était bien un frère de Louise, en effet, et jamais elle
n'en avait parlé au roi, elle qui d'un mot pouvait faire la fortune de
ce jeune homme. Il lui eût semblé honteux d'abuser de relations dont
elle rougissait pour enrichir sa famille ou lui ouvrir le chemin des
honneurs.»
Désormais le roi aima presque ouvertement mademoiselle de La Vallière;
le voile était déchiré, le mystère n'était plus qu'officiel. Il passait
presque toutes les soirées avec elle, et souvent ne s'en allait qu'après
trois heures du matin. Marie-Thérèse, la pauvre reine, n'osait élever la
voix pour se plaindre, et elle dévorait sa jalousie et ses humiliations
sans cesser de faire bon visage à son mari.
Cependant le parti de la reine mère, et surtout des dévots, qui
très-probablement, les événements l'ont prouvé, eût passé au roi une
maîtresse adroite et qui eût agi dans le sens de sa politique
envahissante, ce parti, qui essayait alors son influence, résolut de
tenter quelques efforts pour renverser La Vallière. En vain. L'heure
n'était pas venue de la dévotion.
Ce fut, tout d'abord, le très-ridicule duc de Mazarin qui entra en
scène. Un matin, au lever du roi, il parut tout vêtu de noir. Il venait
raconter un rêve prodigieux qui avait épouvanté ses nuits. Ce rêve,
avertissement céleste, l'avait prévenu que si le roi ne renvoyait pas La
Vallière, les malheurs les plus épouvantables allaient fondre sur la
France. Louis XIV remercia courtoisement le duc et lui conseilla, avec
bonté, de se faire saigner longtemps avant de revenir à la cour.
Le duc, prévenu ainsi, se retira pour ne reparaître à la cour que sous
le règne de la folle Fontanges, au sujet de laquelle il avait eu un
autre rêve, ou une autre lune, comme on voudra, qui lui montrait la
veuve Scarron s'enlevant aux cieux dans un char de feu, à l'instar du
prophète.
Au duc de Mazarin succéda le père Annat. Sur les prières instantes des
reines, ce bon père consentit «à parler très-fortement au roi et à le
menacer de quitter la cour si La Vallière ne la quittait.»
Louis XIV prit fort allégrement la menace du bon père Annat, il lui
accorda même son congé, assurant que désormais son curé lui suffirait.
L'excellent religieux s'éloigna tout déconfit du peu de succès de ses
menaces, et du succès trop inespéré de sa signification de congé.
Le parti dévot eut presque peur. Il comprit qu'avec un prince qui le
prenait sur ce ton, il fallait, si on ne voulait tout perdre, user de
paternelle indulgence et se montrer coulant. Aussi, le lendemain de la
protestation infructueuse du père Annat, deux jésuites parurent au petit
lever de Louis XIV.
Les deux pères se faufilèrent jusqu'auprès du roi qui faisait ses
prières; alors, l'un dit très-haut à l'autre:
--Il faut avouer, mon père, que le zèle indiscret de notre bon père
Annat est allé un peu loin.
--Je suis entièrement de votre avis, mon père, répondit l'autre.
Le successeur du père Annat partageait aussi cette opinion; il savait
qu'avec les rois on doit préparer les voies de la grâce, mais non pas
essayer de la faire pénétrer avant l'heure.
À ce moment le clergé était en baisse, Louis XIV était bien loin encore
de la veuve Scarron. Il venait de faire _saisir_ le Pape et lui retenait
Avignon. Enfin, il faisait saigner bien cruellement le coeur de
l'Église, en défendant les enlèvements d'enfants et en faisant rendre
ceux qui étaient détenus dans les couvents.
Mais le clergé est patient. Il prit sa revanche: jusqu'ici il l'a prise
toujours.
C'est alors qu'Anne d'Autriche voulut tenter une suprême démarche; elle
le fit par ambition et en fut cruellement punie. Louis ne devait pas
plus respecter sa mère qu'il ne respecta plus tard les lois sacrées de
la conscience et de l'humanité. La reine-mère _osa_ lui reprocher le
scandale de ses amours, alors il perdit toute mesure:
--Eh quoi! Madame, répondit-il, devez-vous ajouter foi à tout ce qu'on
dit? Cette morale que vous me prêchez si chrétiennement a-t-elle été la
vôtre? On m'a assuré que non.
Anne d'Autriche se retira cruellement humiliée, et le soir même le roi
disait à ses courtisans:
--Quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons comme ceux
que l'amour et le plaisir quittent, comme madame de Chevreuse, par
exemple, ou madame de Carignan.
Et, comme tous les flatteurs s'extasiaient et riaient, le roi continua:
--Est-ce que la galanterie n'a pas toujours été et ne sera pas toujours?
Voyez mesdames de Châtillon, de Ludre, de Soubise, de Luynes, de Vitry,
de Monaco, de Vivonne, de Soissons, de Pons, d'Humières, etc., etc.,
etc.
La litanie eût pu durer encore, car toute la cour suivait les exemples
du maître.
La Vallière recevait en amour le contre-coup de toutes ces attaques; le
roi qui l'avait aimée en raison des difficultés qu'il lui fallait
surmonter pour la voir, l'adorait maintenant en raison de l'acharnement
qui se déchaînait contre elle. C'était encore le bon, l'heureux temps.
Depuis la fuite à Saint-Cloud, la situation de La Vallière était devenue
plus tolérable. Madame, par ses imprudences, s'était mise à la
discrétion du roi, elle respecta la maîtresse de celui qui pouvait tout.
Elle fut bonne sans ostentation, indulgente sans fausse pruderie pour sa
fille d'honneur. Elle aida même à dissimuler les deux premières
grossesses de La Vallière, qui put ainsi mettre mystérieusement au monde
deux enfants qui ne furent jamais déclarés. Colbert, le grand ministre,
qui, pour conserver son influence dans les grandes affaires du royaume,
était obligé de descendre aux plus petits détails de la vie du roi, se
chargea de ces deux enfants.
Le terme venu, Madame donnait à La Vallière un des pavillons du
Palais-Royal, retraite mystérieuse où nul ne pouvait pénétrer que les
confidents, le roi, les médecins, une ou deux amies qui s'étaient
attachées à la pauvre Louise. Madame se chargeait d'excuser ou plutôt de
cacher l'absence de sa fille d'honneur, et La Vallière pouvait
reparaître sans qu'on se fût aperçu de rien, au moins en y mettant un
peu de bonne volonté.
Ces deux premiers enfants, deux garçons, qui vécurent peu, furent
secrètement enlevés par Colbert. On les baptisa sous un faux nom à une
petite église de la rue Saint-Denis. D'anciens domestiques, de pauvres
gens, parmi lesquels un vrai pauvre de la paroisse, tinrent sur les
fonts baptismaux ces fils «du plus-grand roi du monde[28].»
[Note 28: _Revue rétrospective_ (juillet 1834). Extraits d'un
manuscrit de Colbert intitulé: _Journal fait par chacune semaine, de ce
qui peut servir à l'histoire du roi, du 14 avril 1663 au 9 janvier
1665_. On voit là le grand ministre présidant à deux accouchements de
mademoiselle de La Vallière.]
Les divertissements se continuaient sans interruption à la cour, les
prétextes ne manquaient pas. En apparence la reine et Madame étaient les
divinités de ces enchantements, mais tout le monde savait maintenant que
pour la seule La Vallière Louis XIV déployait toutes ces magnificences,
comme s'il eût été besoin d'éblouir sa maîtresse par tout ce frivole et
inutile étalage de grandeur.
À toutes ces fêtes, la pauvre Marie-Thérèse se traînait comme au
supplice, par ordre du roi. Elle eût tant aimé à pleurer en paix, cette
femme éprise et jalouse, mais non, il fallait régner, subir tous ces
hommages destinés à une autre, ajouter le triomphe de sa présence à tous
les triomphes d'une rivale adorée. Marie-Thérèse alors n'appréciait pas
La Vallière à sa juste valeur, elle ne comprenait pas le beau caractère
de cette toute-puissante maîtresse, qui osait à peine lever les yeux sur
elle, et qui s'inclinait devant elle jusqu'à tomber à genoux. Quelques
années encore, et la reine, outragée par d'insolentes favorites,
regrettera La Vallière, si humble dans sa puissance, si modeste dans ses
succès.
Aux fêtes intimes, impromptus de chaque soir, le roi ne traînait pas
Marie-Thérèse.
Le roi se passait alors le plaisir d'aimer sans contrainte sa bien-aimée
maîtresse. Travestis de façon à se rendre méconnaissables, le visage
couvert d'un loup de velours, les deux amants se mêlaient aux bandes de
masques de la cour qui, pendant les réjouissances du carnaval, couraient
toute la nuit des Tuileries au Louvre, du Louvre au Palais-Royal.
Autant qu'elle le pouvait, La Vallière résistait encore à cette
publicité qui lui semblait un crime; mais elle était placée dans cette
cruelle alternative d'obéir ou de perdre le coeur de son amant. Elle
subissait, en courbant le front et en dévorant ses larmes et sa honte,
le poids «des honneurs» dont l'accablait le roi, mais elle n'eut jamais
un moment d'enivrement.
Les poëtes officiels, certains de plaire au maître, commençaient à mêler
à leurs vers les noms de La Vallière. Ce n'était encore que des
allusions délicates, mais dont la transparence ne trompait absolument
personne. Dans le _ballet des_ ARTS,
La Vallière, fille illustre,
Et si digne du balustre,
pour parler comme cet insipide rimeur qui a nom Loret, figurait déguisée
en bergère à côté de son amant, et Benserade faisait dire d'elle:
Et je ne pense pas que dans tout le village
Il se rencontre un coeur mieux placé que le sien.
Mais Louis XIV rêvait de bien autres splendeurs! Les enchantements de
Vaux étaient encore dans toutes les mémoires, et cette idée d'avoir été
surpassé en magnificence par un sujet insolent troublait le bonheur du
roi. Fouquet avait été un prodigue insensé, il fallait être plus
prodigue encore. De cette époque datent les premiers triomphes de
Versailles.
Versailles n'était rien encore, un simple pavillon de chasse bâti par
Louis XIV au milieu d'un parc. C'est là cependant que Louis XIV résolut
de donner une fête en harmonie avec l'idée qu'il se faisait de sa
grandeur. Il fallait tout improviser; cela charma le roi.
Le 7 mai 1664 commencèrent ces fêtes merveilleuses, étourdissante féerie
de sept jours. On avait annoncé: _Les plaisirs de l'île enchantée,
divisés en trois journées_; mais trois jours de seulement vingt-quatre
heures ne purent suffire pour dérouler sous les yeux éblouis de toute la
noblesse de France les merveilles commandées par Louis XIV.
Vigarani avait été le décorateur. Le Nôtre avait improvisé les jardins
et un paysage; Toricelli s'était chargé des feux d'artifice. Puis, comme
il fallait d'autres plaisirs que ces récréations des yeux, on avait
appelé la troupe des Béjart; Benserade composa des madrigaux pour tous
les invités, et enfin Molière avait fait ou fait faire _la Princesse
d'Élide_.
Puis, au-dessus de tous ces artistes, de ces hommes de génie, planait
Colbert, l'ordonnateur suprême, Colbert qui sortait à regret les
millions des coffres de l'État, et qui voulait essayer, tout en
obéissant à son maître, de faire la part du feu.
À ces fêtes de Versailles, Molière osa célébrer les amours du roi. Dans
_la Princesse d'Élide_, tous les assistants comprirent l'allusion,
lorsqu'un vieux courtisan dit en s'adressant au prince:
Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements
Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!
* * * * *
Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;
Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
De la beauté d'une âme est un vrai témoignage,
Et qu'il est mal aisé que, sans être amoureux,
Un jeune prince soit et grand et généreux.
Les applaudissements à ces vers si directs éclatèrent comme une tempête,
et la pauvre La Vallière faillit mourir de honte sous le poids de tous
les regards qui désignaient aux reines indignées «l'objet charmant de
ces allusions.»
Cette grande féerie de sept jours fut, dit M. Michelet, «un triomphe
sans victoire, fête sans but, donnée, non pour la reine et non pour La
Vallière, une maîtresse de trois années, mais donnée par le roi au roi;
Louis XIV fêtait Louis XIV.»
Bien d'autres hontes, c'est-à-dire bien d'autres faveurs allaient
accabler La Vallière; Louis XIV souhaitait plus de publicité encore; le
roi imposa sa maîtresse à Marie-Thérèse sa femme, à Anne d'Autriche sa
mère, et les contraignit de la recevoir.
Madame de Montausier, «cette femme qui naturellement avait de l'âpreté
pour tout ce qui s'appelle la faveur,» et qui avait remplacé dans la
charge de surveillante des filles d'honneur la digne duchesse de
Navailles[29], fut chargée de signifier aux reines la volonté du roi.
Elle s'acquitta habilement de cette commission épineuse, et acquit
ainsi de nouveaux droits aux bonnes grâces du maître.
[Note 29: Avec un roi comme Louis XIV, la garde des filles d'honneur
devenant impossible, madame de Navailles eut l'héroïque courage de
prendre sa retraite plutôt que de favoriser les amours du roi. Madame de
Montausier, en lui succédant, prenait l'engagement tacite de fermer les
yeux à propos; de ce moment, en effet, les entrevues du roi et de
mademoiselle de La Vallière furent singulièrement facilitées.]
La réputation de vertu de madame de Montausier et de son Alceste de mari
a été beaucoup trop surfaite, pour qu'il ne soit pas intéressant de
rétablir un peu les choses dans leur vrai jour; il n'y a qu'à copier
madame de Motteville à la page où elle raconte la démarche, couronnée
d'un si heureux succès, de madame de Montausier près des deux reines.
«Je ne puis, en cet endroit, écrit-elle, m'empêcher de dire une chose
qui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont
le coeur et l'esprit gâtés.... Je rencontrai madame de Montausier qui
était ravie de ce dont la reine était au désespoir. Elle me dit avec une
exclamation de joie:--Voyez-vous, madame, la reine-mère a fait une
action admirable d'avoir voulu voir La Vallière, voilà le tour d'une
très-habile femme et d'une bonne politique. Mais, ajouta cette dame, la
reine est si faible que nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne
cette action comme elle le devrait.»
Le langage de la _très-prude_ madame de Montausier ne laisse pas que de
stupéfier la bonne Motteville.
«Véritablement, continue-t-elle, je fus étonnée de voir dans la comédie
de ce monde combien la différence des sentiments fait jouer des
personnages différents. Le duc de Montausier, qui était en grande
réputation d'homme d'honneur, me donna quasi en même temps une pareille
peine, car en parlant du chagrin que la reine-mère avait eu contre la
comtesse de Brancas, il me dit ces mots:--Ah! vraiment, la reine est
bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que madame de Brancas ait eu de la
complaisance pour le roi en tenant compagnie à mademoiselle de La
Vallière. Si elle était habile, elle devrait être bien aise que le roi
fût amoureux de mademoiselle de Brancas, car étant fille d'un homme qui
est, à elle, son premier domestique, _lui, sa femme et sa fille lui
rendraient de bons offices auprès du roi._»
Voilà l'homme aux moeurs sévères, le Misanthrope de la cour de Louis
XIV! On se demande, avec stupéfaction, comment devaient être les
Philintes.
La Vallière acceptée des reines, Louis n'eut pas besoin de l'imposer aux
autres dames de la cour, toutes se disputaient les bonnes grâces de la
favorite; et lorsqu'il décida «que désormais les dames accompagneraient
mademoiselle de La Vallière,» il rendit un décret inutile, depuis
longtemps on était allé au devant de ses désirs.
Il y avait d'autant plus de mérite à adorer le caprice du maître qu'on
ne le comprenait guère, on n'appréciait nullement à la cour la beauté de
La Vallière, et, faut-il le dire, son ambition était pour les courtisans
la mesure de son esprit. Tandis que toutes les platitudes rampaient à
ses pieds, tout bas on raillait sa figure, «sa démarche cahin caha» et
surtout sa niaiserie. On prétendait qu'elle passait des journées
entières à une fenêtre, occupée à souffler dans une paille des bulles de
savon. Distraction bien innocente, dans tous les cas, et qui n'eût guère
amusé toutes ces belles dames qui n'avaient aucun goût pour les plaisirs
innocents. La reine Marie-Thérèse elle-même, cette reine si disgraciée
de la nature, se demandait par quel charme «cette fille boiteuse et fade
pouvait lui avoir enlevé le coeur de son époux.»
Des couplets satiriques, des épigrammes injurieuses contre La Vallière,
circulaient sous le manteau de la cheminée, mais on n'osait les
fredonner encore que toutes portes bien closes. Pour bien moins que cela
le roi déjà avait fait de terribles exemples. On sait le sort du
vaniteux cousin de madame de Sévigné, Bussy, cet impitoyable railleur
que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ conduisit droit à la Bastille; le
seul soupçon d'être l'auteur d'un noël fameux sous le nom des _alleluia_
fit plus pour sa disgrâce que le déchaînement des colères que souleva le
très-célèbre pamphlet. Un couplet de ce noël surtout obtint un succès
incroyable de vogue clandestine, on le chantait partout, avec les
sourdines de la peur bien entendu:
Que Deodatus[30] est heureux
De baiser ce bec amoureux
Qui d'une oreille à l'autre va!
Alleluia!
[Note 30: Ce nom de Dieudonné qu'avait reçu Louis XIV lors de sa
naissance, trop inattendue pour ne pas être un peu miraculeuse, revient
dans toutes les épigrammes du temps:
Ce roi, si grand, si fortuné,
Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre,
On dit que Dieu nous l'a donné,
Hélas! s'il voulait le reprendre!
]
Deodatus, c'est le roi, ô comble de l'irrévérence! Quant au bec
amoureux, c'est bien celui de la favorite, qui dans le fait avait la
bouche un peu grande.
La mort d'Anne d'Autriche (janvier 1666) porta un terrible coup au
bonheur de mademoiselle de La Vallière, ce fut le grand et premier échec
de sa fortune.