Fouquet tombé, les courtisans qui tant de fois étaient venus frapper à

sa caisse s'éloignèrent de lui; les femmes et les artistes lui restèrent

seuls fidèles. Mademoiselle de Scudéry alla le voir dans sa prison,

madame de Sévigné, qui l'avait gardé pour ami après l'avoir refusé pour

amant, mit en mouvement pour lui toutes ses influences. Les gens de

lettres s'illustrèrent; pour lui, ils risquèrent leur influence, leur

fortune et leur liberté. La Fontaine, le naïf fablier, fut héroïque de

courage et de dévoûment.

Mais Fouquet ne put être sauvé. On avait trouvé chez lui de quoi faire

pendre tout un conseil de ministres. Il se défendit bien cependant.

L'accusation de détournement était la moins grave; lorsqu'on lui parlait

de ses vols, il répondait seulement: Mazarin volait aussi.

Il fut condamné à un bannissement perpétuel[20]. «Louis XIV alors, dit

M. Henri Martin, fit une chose étrange, inouïe, que l'on a considérée

comme un des grands scandales de l'histoire. Prenant le contre-pied du

droit attribué à la clémence royale, d'adoucir les peines des condamnés,

il aggrava la sentence de Fouquet, et, au lieu de l'envoyer en exil, il

le fit conduire prisonnier à Pignerol, avec l'intention de ne jamais lui

rendre la liberté.»

[Note 20: 20 décembre 1664, à la majorité de 13 voix contre 9;

Journal ms. de d'Ormesson.]

Encore cet horrible abus de justice ne satisfit pas complétement le

ressentiment de Louis XIV, il avait espéré un arrêt de mort.

Le roi était chez mademoiselle de La Vallière lorsqu'on vint lui

annoncer que la vie de Fouquet était sauvée; il fit un geste de colère,

et jetant sur sa maîtresse un regard terrible:

--«S'il eût été condamné à mort, dit-il, je l'aurais laissé mourir.»

Cette fête de Vaux, si désastreuse pour Fouquet, n'avait pas été moins

fatale à mademoiselle de La Vallière. À bout de luttes, de vertu et de

courage, elle cessa de résister; vaincue bien plus encore par sa passion

si longtemps contenue que par l'amour pressant de Louis XIV, elle se

donna tout entière ou plutôt elle s'abandonna.

«Le vrai fond de la fête de Vaux, dit M. Michelet, fut réellement une

chasse: la chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au

filet; la chasse de La Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants

y travaillaient.» Ils réussirent; à dire vrai il fallut une surprise. Au

milieu du trouble et de l'enivrement de la fête, lorsque tant de

magnificences tournaient toutes les têtes, Vardes, Saint-Aignan et

d'autres encore l'attirèrent sous un prétexte frivole et la poussèrent

dans un cabinet où l'attendait le roi. Elle était prise au piége.

De ce moment commença entre Louis XIV et La Vallière une lutte qui dura

autant que la faveur de la pauvre fille. Pudique, craintive, honteuse du

mal jusqu'à en mourir, Louise demandait en grâce à son amant la solitude

et le mystère; le roi, au contraire, voulait du bruit autour d'elle, il

trouvait indigne de lui de se cacher. «Il prétendait éblouir la cour de

sa maîtresse.»

C'était à chaque instant des larmes et des prières nouvelles, car sans

cesse le roi, par quelque nouvelle fantaisie, paraissait vouloir ajouter

à l'éclat de ses amours. Presque toujours, dans les commencements

surtout, La Vallière remportait la victoire et réussissait à calmer la

vanité jalouse et si susceptible du roi.

Cependant les relations du roi et de La Vallière avaient trop de

confidents pour que tous les intéressés n'eussent pas été prévenus. La

reine-mère, Madame, la comtesse de Soissons s'indignaient de la faveur

de cette petite sotte. Madame surtout, convaincue qu'elle avait été

jouée, «était dans la dernière colère, et on ne peut exprimer ses dépits

et ses emportements, et combien elle se trouvait indignement traitée.

Elle était belle, elle était glorieuse et la plus fière de la cour.

Quoi! disait-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours à une fille

de roi faite comme je suis!»

Ainsi l'on fait parler Madame dans un pamphlet; dans un autre elle note

tous les détails qui démontrent la passion de Louis pour La Vallière.

«Le roi, lui fait-on dire, vint un soir avec la reine-mère qui nous

montra un bracelet de camées d'une beauté admirable, au milieu desquels

une miniature représentant Lucrèce. Toutes tant que nous étions de

dames, nous eussions tout donné pour avoir ce bijou: à quoi bon le

dissimuler, j'avoue que je le crus à moi, car je ne négligeai rien pour

montrer au roi qu'il me ferait un présent bien agréable! Le roi le prit

des mains de la reine sa mère et le montra à toutes mes filles; il

s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en mourions toutes

d'envie; elle lui répondit d'un ton languissant et précieux; alors le

roi vint prier sa mère de le lui troquer; elle le lui donna avec bien de

la joie.

«Aussitôt le roi parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes mes filles

que je serais bien étonnée si je n'avais pas ce bijou le lendemain à mon

bras. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après elle

partit, et Tonnay-Charente la suivit doucement. Elle vit La Vallière

regardant le bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa poche. La

Vallière, en se retournant, aperçut Tonnay-Charente. Surprise, elle

rougit excessivement et lui dit:

--«Mademoiselle, vous avez maintenant le secret du roi, c'est une chose

fort délicate; pensez-y plus d'une fois.»

La pauvre La Vallière se faisait cruellement illusion; ce qu'elle

appelait encore «le secret du roi» n'était plus qu'un secret de comédie.

Moins naïve, elle s'en fût aperçue aux hommages dont l'entouraient les

hauts seigneurs de l'intimité du roi qui adoraient en elle le caprice du

maître. Elle s'en fût aperçue encore aux insinuations perfides de ses

compagnes, beautés jalouses qui ne lui pardonnaient pas une faveur dont

elles se croyaient infiniment plus dignes.

La malignité avait depuis longtemps fait l'inventaire exact des modestes

parures de la pauvre fille, on savait à une épingle près ce qu'elle

possédait d'armes dans l'arsenal de sa coquetterie féminine, et pour peu

qu'un bijou nouveau vînt relever la simplicité de sa toilette, la

chronique scandaleuse en tirait les plus méchantes inductions.

C'était un des bonheurs du roi de parer son idole, il eût voulu la

couvrir de perles et de diamants. Sa grossière vanité souffrait

cruellement de voir les simples toilettes de Louise écrasées par les

tapageuses parures des moindres dames de la cour. Selon lui, la femme

aimée du roi devait être par la richesse de sa mise bien au-dessus de

toutes les autres femmes. Tous les dons de son amant, précieux pour elle

seulement parce qu'ils étaient un gage d'amour, La Vallière les serrait

avec soin dans ses coffres, et lorsque le roi lui reprochait de n'en pas

faire usage:--«Voulez-vous donc, Sire, disait-elle, me forcer d'étaler à

tous les yeux les marques de ma honte!»

Étranger à toute délicatesse de sentiment, Louis XIV ne comprenait rien

aux scrupules de son amie. Il ne voyait pas que l'on pût rougir d'être

la maîtresse du roi. Lorsque Louise disait honte, il pensait qu'elle eût

dû dire honneur. Beaucoup de gens à la cour étaient de cet avis, et l'on

se moquait fort des craintes pudiques de La Vallière, que l'on ne

pouvait s'empêcher de taxer de simplicité.

Parfois cependant, «cédant aux sollicitations pressantes de son amant,

craignant par ses refus de froisser un amour qui était sa seule

consolation, La Vallière consentait à se parer de quelqu'un de ses

présents. Elle choisissait alors, parmi les plus modestes et les plus

simples, ceux qui lui semblaient devoir le moins attirer l'attention:

des pendants d'oreille, une montre d'or, un collier de perles à un seul

rang, encore elle rougissait et courbait le front sous «ces bijoux

indiscrets» qu'elle devait plus tard appeler «livrée de son infamie.»

Mais le roi avait bien d'autres moyens de l'afficher et de la

compromettre. À Fontainebleau, par exemple, toute la cour est surprise

par un orage à une lieue du château, le roi ne songe qu'à La Vallière;

il court à elle, et se découvrant, il essaye avec son chapeau de la

garantir de l'eau qui tombe à grosses gouttes. Quelques jours plus tard,

à une revue donnée pour les gentilshommes de l'ambassade d'Angleterre,

Louis XIV oublie et les ambassadeurs et les reines, et s'avançant au

galop vers le carrosse de La Vallière, il reste à la portière, «la tête

découverte, pendant une heure et demie, bien qu'il fît une petite pluie

pénétrante que tout le monde trouvait fort incommode.»

Marie-Thérèse elle-même, cette épouse si passivement dévouée, si

naïvement idolâtre de Louis XIV, avait, dès cette époque, de cruels

soupçons. «Un soir, dit madame de Motteville, j'avais l'honneur d'être

auprès de la reine à la ruelle de son lit: elle me fit signe de l'oeil,

et m'ayant montré mademoiselle de La Vallière, qui passait par sa

chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons, elle me dit en

espagnol: _Esta donzella, con las aracadas de diamante, es esta que el

rei quiere_.--C'est cette fille aux pendants d'oreille de diamants que

le roi aime?»

«Cette semaine, dit Bussy[21], le roi et mademoiselle de La Vallière

allèrent seuls à Versailles, où ils se régalèrent six ou huit jours, à

tout ce qu'ils voulurent. Là, revenant à Paris, La Vallière tomba de

cheval; elle ne se serait pas fait grand mal, si elle n'avait été la

maîtresse du roi: il fallut la saigner promptement; elle voulut que ce

fût au pied. Deux fois le chirurgien manqua l'opération; l'amant devint

plus pâle que son linge et voulut la saigner lui-même. Elle fut obligée

de garder le lit un mois, et à cause de tout cela le roi différa de

deux jours son voyage à Fontainebleau. Au retour, la joie fut grande,

celle de la reine ne fut pas de même; elle avait assez déjà de chagrin,

sans celui d'avoir à entendre, presque toutes les nuits, le roi qui

rêvait tout haut de sa petite cateau. C'est ainsi que la reine nommait

La Vallière, parce qu'elle ne savait pas assez bien la valeur précise

des mots français.»

[Note 21: Bussy-Rabutin, _Discours sur les amours de mademoiselle de

La Vallière_.]

Ce dernier trait est joli, et bien dans le ton de raillerie

qu'affectionne Bussy. Mais les entrevues des deux amants n'étaient point

encore aussi faciles qu'il l'indique. Deux partis rivaux surveillaient

furieusement mademoiselle de La Vallière, celui de Madame et celui des

dévots. Madame tenait Louise dans sa main; elle était de sa maison,

attachée à son service; elle l'enchaînait à ses pas et ne la perdait pas

un instant de vue. D'un autre côté, Anne d'Autriche avait ses espions;

enfin, on avait réussi à piquer au jeu madame de Navailles, qui n'avait

pas assez de clefs ni de verrous pour griller celle de ses ouailles qui

lui semblait le plus en danger.

Louis XIV enrageait de tous ces contre-temps, la contrainte lui semblait

horrible. À chaque instant, il menaçait de briser comme verre tous ceux

qui hérissaient d'obstacles son bonheur le plus cher. Il fallait tout

l'ascendant de La Vallière pour apaiser cette colère, toujours près

d'éclater.

Et encore on osait railler La Vallière. À la cour, nul n'était censé

connaître le secret du maître; on pouvait donc parler de la fille

d'honneur de Madame sans attenter à la majesté royale. Certains

audacieux ne s'en faisaient pas faute. Ils payèrent cher leur audace.

Un courtisan s'avisa un jour de dire que «la beauté de La Vallière

n'était pas la plus parfaite de la cour.» Celui-là était un sot ou ne

craignait pas la Bastille. Louis XIV se contint cependant.

--«Je la ferai monter si haut, dit-il, que la tête tournera aux

audacieux qui oseraient lever les yeux jusqu'à elle.»

Le malheur est que La Vallière se refusait à toute élévation. Après

avoir donné son honneur au roi, elle lui disputait lambeau par lambeau

sa réputation; elle y tenait, prétendant que c'était son seul bien.

Louis XIV voulait retirer sa maîtresse de chez Madame, lui donner un

palais à elle, la faire la plus riche et la plus puissante dame de

France; elle repoussait ces offres qui eussent ébloui toute autre.

Le roi, à son grand désespoir, continua son rôle d'amant aventureux, «de

chevalier des gouttières,» rôle difficile et plein de périls, qui lui

semblait un crime de lèse-majesté, le plus grand des crimes! C'était le

beau temps des amours de La Vallière; les entrevues des deux amants

étaient furtives et rares, et cependant tous les amis du roi, Dangeau,

Saint-Aignan, La Feuillade, Roquelaure même, passaient leur vie à

imaginer des ruses nouvelles pour déconcerter toutes les surveillances.

À courir de nuit sur les toits, au bout d'une corde que tenait La

Feuillade, le roi avait failli se rompre le cou; on avait enlevé les

échelles si bien à la main qui servaient dans les premiers temps; la

farouche duchesse de Navailles avait fait murer une porte secrète,

percée dans l'épaisseur d'un mur: autant de moyens usés; les confidents

du roi se mettaient à quatre pour inventer autre chose. Saint-Aignan,

seul, trouva de jolis _trucs_. On défonça un plafond, et pendant une

chasse, qui avait entraîné toute la cour, on ajusta un escalier mobile,

dont la dernière marche touchait le pied du lit de La Vallière. Elle

n'avait qu'un pas à faire. L'escalier-échelle aboutissait à

l'appartement de Saint-Aignan, qui avait mis dans de beaux meubles les

amours du roi. C'était un charmant et somptueux réduit, orné par des

artistes de génie, un nid de satin et de velours.

Là, les deux amants eurent des heures délicieuses, l'oreille au guet

entre deux baisers; la crainte sonnait les quarts d'heure; l'anxiété

donnait aux minutes un prix inestimable. Saint-Aignan et les autres

faisaient sentinelle, Saint-Aignan plus fier que les autres, à cause de

l'honneur qu'on faisait à son appartement. Ainsi ces habiles courtisans

gagnaient bravement leurs grades au service du roi.

L'escalier finit par être découvert, paraît-il, car Madame changea La

Vallière de chambre. Nouveau contre-temps, nouvelles ruses.

Pour les cas extrêmes, et lorsque depuis trop longtemps les entrevues

avaient été impossibles, il y avait la ressource des maladies. Le roi,

prévenu, invitait toute la cour à quelque fête, l'invitation était un

ordre, la fête était une revue, tout le monde devait être sous les

armes. Au dernier moment La Vallière se déclarait malade, force était

alors de la laisser seule. Qui donc eût osé ne pas se rendre à une

invitation du roi! Un gentilhomme qui avait été désigné pour un ballet

eut le courage de quitter le lit où il se mourait pour venir danser son

pas. Il y perdit la vie, mais non la faveur.

La solitude ainsi faite autour de sa maîtresse, le roi accourait,

certain que nul n'oserait s'apercevoir de son absence, encore moins en

soupçonner tout haut le but. Encore quelques bons instants pris sur

l'ennemi.

Il est bon d'insister un peu sur cette première période des amours de

mademoiselle de La Vallière, son caractère en ressort plus digne et plus

sympathique. En la comparant à une «modeste violette qui se cache,»

madame de Sévigné, cette femme si spirituelle, dont tout le coeur était

dans la tête, n'a fait que lui rendre justice. C'est malgré elle, c'est

après bien des larmes et des supplications inutiles, qu'elle sort de son

obscurité.

Heure par heure, nous pouvons suivre les phases de la lutte qui, dès le

premier jour de leurs amours, s'engage entre l'humble fille d'honneur et

le tout-puissant roi de France. La Vallière demande à son amant l'ombre

de la solitude, l'obscurité, le mystère, elle le conjure de jeter un

voile épais sur des relations que condamne la morale. Le roi, au

contraire, veut pour sa maîtresse tous les prestiges du rang, de la

richesse et du pouvoir, jusqu'à ce qu'enfin, lui donnant la plus haute

dignité que puisse rêver une ambitieuse, il prétende lui faire une

auréole d'un amour adultère.

Tandis que cette intrigue du roi se croisait avec les mille intrigues

des courtisans, qui mettaient leur gloire à se modeler sur leur maître,

le temps marchait. Louis XIV organisait sa cour, et embrigadait la

noblesse. Du haut de l'étonnant Sinaï de sa présomption, il commençait à

dicter les articles du culte de sa personne, et les cadres de

l'étiquette plus révérés cent fois que les tables de l'ancienne loi.

Ce n'est pas tout; il s'agissait, pour être fidèle à un plan habilement

calculé, «d'amuser cette cour[22],» d'enchaîner par de perpétuels

enchantements cette noblesse autrefois si indisciplinée. «Un roi fait

l'aumône en dépensant beaucoup[23].» Louis XIV goûta plus que tout autre

cet agréable axiome. Charitablement, il voulut faire d'énormes aumônes

à son peuple, et les grandes fêtes de son règne commencèrent.

[Note 22: Oeuvres de Louis XIV, _Instructions pour le Dauphin_.]

[Note 23: Lemontey, t. V, p. 144. Les dernières années de Louis XIV

montrent où peuvent conduire de tels axiomes. Les lettres de Colbert au

roi prouvent que ce grand ministre n'approuvait pas cette façon

ingénieuse et facile d'_enrichir_ un peuple.]

Pour donner plus d'éclat aux réjouissances, et encourager le luxe

ruineux des courtisans, Louis XIV inaugura son système de largesses, et

ouvrit les réservoirs de ses faveurs. Il fit pleuvoir les cordons bleus:

en une seule fois, il y eut une promotion de soixante et onze

chevaliers.

Presqu'en même temps, il imaginait une distinction nouvelle qu'on se

disputa bientôt avec fureur, _les justaucorps à brevets_, moyen

excessivement adroit de faire porter sa livrée à la plus haute noblesse

de France[24].

[Note 24: Le _justaucorps à brevet_ était une casaque bleue, brodée

d'or et d'argent, semblable à celle que le roi portait lui-même. Il

était un indice de faveur et nullement une récompense de services

rendus. Ce fameux _justaucorps_ donnait le droit de suivre le roi dans

ses chasses et dans ses promenades à la campagne. Pour se parer de cette

livrée, il fallait une autorisation spéciale ou brevet; de là le nom.]

À voir l'ardeur que mettait Louis XIV à s'occuper de la splendeur de sa

cour, on eût pu croire qu'il n'avait pas d'autres soins. Il

s'intéressait aux moindres détails, voulait tout régler lui-même, tout

voir, tout approuver. Il avait avec les ordonnateurs des plaisirs royaux

de longues conférences, examinait leurs plans et leur suggérait des

idées.

Les divertissements se ressentirent de la surveillance du maître. Le

ballet qu'on donna cette année, _Hercule amoureux_, était le plus

magnifique et le mieux ordonné qu'on eût vu. Machinistes, décorateurs,

costumiers s'étaient surpassés. Jamais Benserade, le poëte officiel,

n'avait trouvé des louanges si délicates, des allusions si ingénieuses.

Louis XIV, «qui avait toujours aimé la danse,» et qui ne manquait jamais

une occasion de monter sur un théâtre, quel qu'il fût, figura dans le

ballet, «et daigna danser lui-même.» Il obtint le plus grand succès.

Puis vint le célèbre carrousel qui a donné son nom à la grande place qui

s'étend devant les Tuileries, et que, pour cette circonstance, on avait

décorée avec une pompe extraordinaire. «Il y eut cinq quadrilles. Le roi

était à la tête des Romains, son frère des Persans, le prince de Condé

des Turcs, d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise des

Américains. Ce duc de Guise, petit fils du Balafré, était fameux dans le

monde par son audace malheureuse. Sa prison, ses dettes, ses amours

romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en

tout. On disait de lui en le voyant courir avec le Grand Condé:--«Voilà

les héros de la fable et de l'histoire[25].»

[Note 25: _Description du Carrousel de 1762_. Bibl. impér.--Collection

des gravures.]

Entre tous ces grands seigneurs si galants, si magnifiques, «le roi se

faisait remarquer par le bon goût et la richesse de ses costumes.» Là,

pour la première fois, il porta l'emblème devenu fameux, un soleil

éclairant un globe de feu avec cette devise: _ne più, ne pari_, dont le

_nec pluribus impar_ n'est que la traduction[26].

[Note 26: _Mémoires touchant les écrits de madame de Sévigné_, 2e

partie, p. 466.]

Aux exercices dangereux des fêtes de la chevalerie si chères aux Valois,

avaient succédé des jeux de précision et d'adresse, au carrousel des

Tuileries, après de brillantes passes d'armes, il y eut des courses aux

bagues et aux têtes, divertissements nouveaux pour la foule «avide de

jouir du plus brillant spectacle qu'on eût encore contemplé.»

Marie Thérèse et Anne d'Autriche, la mère et la femme du roi, semblaient

les reines de cette fête, de leurs mains elles donnaient les prix aux

vainqueurs, mais La Vallière était en réalité la divinité invisible à

laquelle s'adressaient toutes ces magnificences. Perdue dans la foule

des grandes dames et des filles d'honneur, elle s'enivrait des succès et

de la gloire de son amant. N'était-ce pas pour elle qu'il avait déployé

toute cette pompe, mis en mouvement ces troupes magnifiques, «ces

escadrons de héros?» C'est vers elle qu'en secret montaient tous les

hommages, c'est elle que le roi cherchait sur les estrades, heureux

lorsque ses yeux rencontraient les yeux de sa maîtresse, et que

furtivement ils pouvaient échanger mille promesses dans un regard.

Toutes ces fêtes ne touchaient guère Madame, ou plutôt, il n'y avait

plus de fêtes pour la triste Henriette d'Angleterre. Seule, délaissée,

elle restait face à face avec cette fille minaudière qu'on appelait

Monsieur, honteux mari que lui avait imposé la politique. Son règne

avait duré moins de trois mois, et tout prestige s'était évanoui. Elle

était enceinte alors, et sa santé si frêle était devenue menaçante. Dans

son ennui, elle s'était laissé distraire par Guiche, qui professait pour

elle un culte passionné.

Guiche venait chez elle sous tous les déguisements possibles, en vieille

femme le plus souvent, sous prétexte de dire la bonne aventure.

Insensiblement, Madame s'était rapprochée d'Olympia Mancini, comtesse de

Soissons, une autre délaissée que consolait de Vardes. Olympia détestait

La Vallière et ne cherchait qu'à la renverser. Elle avait essayé de

déplacer les faveurs du roi en offrant à son amour deux des plus jolies

personnes de la cour, mais elle avait échoué. Elle imagina alors, en

collaboration avec de Vardes, un complot à double fin qui devait perdre

La Vallière dans le présent et Henriette dans l'avenir. Pour arriver au

but elle se fit l'alliée de Madame qui, elle aussi, rêvait le

renversement de la favorite. Il va sans dire que Guiche était dans le

secret.

Les conspirateurs imaginèrent de supposer une lettre du roi d'Espagne à

Marie-Thérèse, lettre dans laquelle, après avoir appris à sa fille tout

ce qui se passait, il lui représentait qu'il était de sa dignité de

reine de faire chasser de la cour la maîtresse de son mari.

Le plan était habile, l'exécution ne l'était pas moins. L'écriture et le

style du roi d'Espagne avaient été merveilleusement contrefaits. La

reine y eût été prise, de là esclandre et chute de La Vallière. Toute

cette belle machination échoua cependant, par la faute d'une comparse,

Montalais, fille d'honneur de Madame.

Montalais, pauvre et ambitieuse, à la chasse d'un mari, ne voyait dans

toutes ces rivalités qu'un moyen d'assurer son établissement et sa

fortune. Elle pêchait en eau trouble. Intrigante de troisième ordre,

elle tenait cependant le fil de toutes ces trames. Confidente à double

face, elle allait de Madame à La Vallière, et, tout en les amusant de

son caquet, surprenait leurs secrets et les emmagasinait pour l'avenir.

Un jour, cette rusée qui pourtant ne s'abandonnait guère, eut la langue

trop longue avec La Vallière. Sous le sceau du secret elle lui raconta

les moindres détails de l'intrigue galante de Guiche et de Madame.

Le soir même Louis XIV parla à sa maîtresse de cette grande passion de

Guiche que l'on commençait à soupçonner et qui arrachait à Monsieur des

hurlements de désespoir faciles à comprendre, puisqu'il se trouvait

perdre tout à la fois sa femme et un de ses anciens favoris. Le roi

voulait savoir si Louise n'avait entendu parler de rien. Aux questions

de son amant, la pauvre fille, qui eût mieux aimé mourir que de trahir

la confiance d'une amie, ne sut que rougir et balbutier. Le roi comprit

qu'elle savait quelque chose, et insista, lui rappelant leur mutuelle

promesse de n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre. Et comme elle

s'obstinait encore dans son silence, il se leva brusquement et sortit

furieux.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 4 / 19 段