effacé rassuraient si complètement Madame qu'elle consentit à lui prêter
le rôle de rivale, était mademoiselle de La Vallière.
Françoise-Louise de La Baume Le Blanc de La Vallière appartenait à une
famille d'une mince noblesse. Elle était née en Touraine, dans les
premiers jours du mois d'août 1644. Fort jeune encore, elle perdit son
père; et sa mère, qui se remaria trois fois, avait épousé en dernier
lieu Jacques de Courtavel, marquis de Saint-Rémy, premier maître d'hôtel
de Monsieur.
La jeunesse de Louise s'écoula paisible au château de Blois, à la cour
bourgeoise et un peu triste de Gaston d'Orléans, ce traître de toutes
les conspirations du règne de Louis XIII. C'est là que, pour la première
fois, mademoiselle de La Vallière aperçut le roi, à un voyage de la
cour. Son amour pour Louis XIV date peut-être de cette époque.
Pauvre, vertueuse, «elle n'avait pas grandes chances de trouver un bon
établissement[10]» et s'estima fort heureuse d'être admise au nombre
des filles d'honneur de Madame dont on formait alors la maison. Elle
avait été présentée et recommandée par madame de Choisy.
[Note 10: Selon l'auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_, «La
Vallière, pendant son séjour à la cour de Gaston, avait agréé la main
d'un gentilhomme de Normandie, auquel elle avait inspiré une passion
sérieuse. Plus tard, à son retour de l'armée, cet officier, ignorant
tout ce qui s'était passé en son absence, se rend chez Madame, demande
en vain La Vallière, court à l'hôtel qu'elle occupait, ne comprend rien
à ce qu'il voit, ne peut parvenir jusqu'à elle, sort la rage dans le
coeur. Un ami lui apprend, la vérité sans ménagement.--Tout est perdu
pour moi, s'écrie cet amant malheureux; et il se perce de son épée.
Celle qu'il avait tant aimée le pleura.»]
Son arrivée à la cour n'avait pas fait sensation. «Son peu de fortune
lui interdisait les toilettes qui attirent l'attention,» et sa beauté
était de celles qui restent inaperçues jusqu'au moment où quelque
circonstance fortuite vient les mettre dans le jour qui leur est
favorable.
Les nombreux portraits qui nous restent de mademoiselle de La Vallière
sont loin de nous donner une juste idée du genre de beauté, ou plutôt de
charme qui lui était propre.
Il faut, pour bien se la représenter, se livrer à un travail qui a une
certaine analogie avec les jeux de patience que l'on met aux mains des
enfants. Il faut, en s'aidant des trois ou quatre bons portraits que
nous avons d'elle, rassembler les mille traits épars ça et là dans les
chroniques, les comparer, les essayer, les ajuster enfin, jusqu'à ce que
l'on obtienne un ensemble satisfaisant.
Une grâce pudique et ingénue, une modestie naïve, un grand air de vertu
instinctive, étaient le suprême attrait de mademoiselle de La Vallière,
et tempéraient à propos ce que sa nonchalance maladive pouvait avoir de
passionné.
En elle, point de trait saisissant et vif, mais un ensemble ravissant.
Rien de tranché, des nuances.
Les reflets argentés de ses beaux cheveux blonds, la transparence nacrée
de son teint éblouissant de blancheur, la suave expression de son
regard, d'un bleu céleste, étaient les parties essentielles de sa
beauté. Sa voix était douce et pénétrante, pleine de caresses, elle
vibrait encore dans l'âme, longtemps après qu'on l'avait entendue.
Enfin «sa boiterie» même donnait à sa démarche une certaine grâce
pudiquement effarouchée, qui était un attrait de plus.
«Elle était aimable, écrit madame de Motteville, et sa beauté avait de
grands agréments par l'éclat de la blancheur et l'incarnat de son teint,
par le bleu de ses yeux qui avaient beaucoup de douceur et par la beauté
de ses cheveux argentés qui augmentait celle de son visage.»
L'abbé de Choisy, qui avait passé son enfance avec mademoiselle de La
Vallière, esquisse d'un trait de plume cette douce et sympathique
figure.
«Ce n'était pas, dit-il, une de ces beautés toutes parfaites qu'on
admire souvent sans les aimer; elle était fort aimable; et ce vers de La
Fontaine,
«Et la grâce, plus belle, encor que la beauté,
semble avoir été fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux
blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, le regard si tendre et en
même temps si modeste, qu'elle gagnait le coeur et l'esprit au même
moment[11].»
[Note 11: Un manuscrit français de la Bibliothèque de
Saint-Pétersbourg, dont il a été publié en France quelques fragments,
trace un portrait infiniment moins flatteur de mademoiselle de La
Vallière: «Cette fille est d'une taille médiocre et fort mince, elle
marche d'un méchant air à cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche,
marquée de la petite vérole; les yeux bruns, les regards languissants et
passionnés, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit. La
bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge,
les bras plats qui font mal juger du reste du corps.»]
Mais il est un point sur lequel s'accordent tous les Mémoires, c'est
lorsqu'il est question du coeur et des grandes qualités de mademoiselle
de La Vallière. Aimable, bonne, généreuse, serviable, elle était dévouée
«jusqu'à la mort» à ses amis. Sa modestie d'ailleurs était si grande,
qu'elle ne songeait qu'à s'effacer et «que jamais elle ne blessa aucune
vanité.»
Quel plus bel éloge peut-on faire d'une femme qui pendant sept ans fut
toute-puissante sur le coeur de Louis XIV! Elle eut des envieux
cependant, maintes fois on chercha à la renverser, mais aucun de ceux
qui cherchaient à lui nuire «n'eût pu trouver un prétexte raisonnable
d'être son ennemi.»
Douée d'un jugement sain, d'un esprit solide, plus instruite que ne
l'étaient en général les femmes de la cour de Louis XIV, elle n'avait
pas cette verve médisante et moqueuse fort à la mode alors, aussi
l'accusait-on de manquer d'esprit. «Peu d'esprit, pas d'esprit du tout,»
dit en parlant d'elle l'abbé de Choisy; mais l'abbé veut sans doute ici
parler de l'esprit d'intrigue. C'est à peu près dans ce sens que madame
de La Fayette disait: «C'est une petite sotte qui n'a pas su profiter à
la cour de sa position.»
La conversation de mademoiselle de La Vallière était fine et attachante.
«Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu,» telle est
l'opinion de Bussy. Le manuscrit de la bibliothèque de
Saint-Pétersbourg, dont j'ai parlé, ajoute: «Elle est gaie et causeuse,
elle pense et dit les choses fort plaisamment, et ses reparties sont
toujours très-vives, sans jamais être blessantes.»
Enfin madame de Sévigné, qui avait le droit de parler d'esprit et qui
s'y connaissait, aimait fort celui de mademoiselle de La Vallière; dans
plusieurs de ses lettres elle cite de ses _mots_, et ce n'est jamais
sans ajouter: «Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute
la modestie que vous pourrez imaginer.»
Telle était à dix-sept ans mademoiselle de La Vallière, lorsque Madame
eut l'idée de se servir d'elle pour détourner l'attention de la cour et
l'orage dont la menaçait la colère d'Anne d'Autriche.
Fidèle aux conventions, Louis XIV, le soir même, s'arrêta devant
mademoiselle de La Vallière, qui se trouvait dans un des salons
d'attente de Madame; «il commença par lui dire des choses fort
obligeantes, et l'entretien continua à demi-voix.» Les compagnes de La
Vallière, mesdemoiselles Montalais et Tonnay-Charente, qui se trouvaient
là, s'étant retirées par respect, le roi laissa retomber la lourde
tapisserie qui masquait la porte, et ainsi «il resta seul au moins un
gros quart d'heure» avec la jeune fille.
Lorsque La Vallière revint au salon, toute confuse de l'honneur inespéré
qu'avait daigné lui faire le roi, tous les yeux s'arrêtèrent sur elle
comme si son front qui rougissait sous les regards curieux eût pu
révéler quelque chose de la conversation royale.
Plusieurs fois dans les jours qui suivirent, on remarqua des scènes
analogues. Le roi recherchait La Vallière avec un empressement marqué.
Au bal, dans les salons de Madame ou même de la reine, à la promenade,
il semblait prendre un grand plaisir à s'entretenir avec elle, et un
soir, à la suite d'une chasse, il fit pendant plus d'une lieue galoper
son cheval à la portière du carrosse où elle se trouvait.
De toutes ces petites circonstances observées et réunies, on fit un gros
événement, et il parut clair que le roi avait du goût pour Louise de La
Vallière.
Une indiscrétion des compagnes de la jeune fille d'honneur vint
confirmer ce bruit. Un soir, à la suite d'une fête, les demoiselles de
Madame s'étaient amusées à passer en revue les plus beaux cavaliers de
la cour. C'était l'heure des confidences, chacune avoua sa préférence
secrète. Le tour de La Vallière arriva. Elle se taisait; ses compagnes
la pressèrent. Elle leur dit alors que la seule présence du roi dans une
fête l'empêchait de s'apercevoir même de la présence des autres hommes.
Les moqueuses accablèrent Louise de leurs railleries.--Ainsi,
mademoiselle la dédaigneuse, il faut au moins être roi pour vous
plaire.--Hélas! soupira l'innocente, qui seule peut-être disait la
vérité; hélas! la couronne n'ajoute rien à l'éclat de sa personne, mais
elle diminue le danger et le rend moins redoutable: qui donc oserait
lever les yeux jusqu'au roi?
N'était-ce pas un aveu? Ainsi du moins le prirent les jeunes filles, qui
s'en allèrent partout disant que La Vallière se mourait d'amour pour le
roi. Tout le monde ne le crut pas, mais tout le monde le répéta.
Si bien qu'un soir, chez Madame, le bouffon Roquelaure,--il n'était pas
plaisant tous les jours!--prit La Vallière par le bras, et de force,
brutalement presque, la traîna jusque devant le roi.
--«Je vous dénonce, Sire, criait-il, cette illustre aux yeux mourants;
elle ne sait aimer rien moins qu'un grand monarque.»
Rougissante, éperdue, affolée de voir ainsi révélé et impitoyablement
raillé le secret de son coeur, abîmée dans sa honte, La Vallière
faillit s'évanouir; on fut obligé de la soutenir.
«Le roi cependant la salua le plus civilement du monde et lui adressa
quelques paroles pleines de bonté.»
Jusque-là Louis XIV ne s'écartait pas du plan convenu.
Fidèle à son rôle, Madame se répandit en reproches contre La Vallière,
«cette petite hypocrite mielleuse,» et se plaignit amèrement de la
conduite du roi, qui, pour dissimuler une amourette avec une fille
d'honneur, ne craignait pas de compromettre la femme de son frère.
«Comme il avait honte de venir voir cette fille chez moi sans me voir,
fait-on dire à Madame dans un pamphlet publié en Hollande[12], que fit
le roi? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour qu'il était
amoureux de moi, et dès qu'il voyait quelqu'un, il s'attachait à mon
oreille pour me dire des bagatelles; il me mettait souvent sur le
chapitre de sa belle en m'obligeant à lui dire les moindres choses;
comme j'étais aise de le divertir, je l'entretenais tant qu'il voulait.»
[Note 12: Parmi cette masse de pamphlets, plus ou moins injurieux,
publiés à l'étranger, il en est qui certainement ont été écrits sous
l'inspiration de Louis XIV ou de ses ministres. De ce nombre sont deux
ou trois libelles contre Madame, fort injurieux quant à la forme, mais
qui au fond la disculpent de cette grave accusation d'avoir trop aimé
son beau-frère. Déjà avant «le grand roi,» on avait utilisé les
pamphlétaires à l'étranger.]
Lorsqu'elle se plaignait ainsi de l'humiliante rivalité de La Vallière,
Madame était bien loin de se croire si près de la vérité.
Après quelques caprices passagers, le coeur de Louis XIV était sur le
point de se fixer, au moins pour un certain temps.
Il s'était vite dégoûté de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt, que
n'avait pu défendre contre ses entreprises la duchesse de Navailles,
cette duègne infortunée des filles d'honneur, qui passait cependant ses
nuits et ses jours l'oeil au guet, l'oreille tendue, essayant en vain de
préserver de la dent du loup les trop tendres brebis confiées à sa
garde.
Délaissée, mademoiselle d'Houdancourt épousa de rage le plus laid, le
plus bossu des ducs et pairs, M. de Ventadour.
--«Tant mieux si elle aime celui-là, s'écria l'abbé de la Victoire, elle
en aimera bien un autre.» Elle en aima beaucoup d'autres.
Le règne de la princesse de Monaco ne dura qu'une nuit, le temps à peine
de faire éclater la jalousie de Lauzun, son amant. Lauzun, qui
prétendait lutter avec le maître, s'avisa de fermer à double tour la
porte dérobée par où chaque soir la princesse se glissait chez le roi.
Le moment venu, plus de clef, impossible d'ouvrir, il y eut une scène
d'un haut comique à travers le trou d'une serrure.
Au moment où nous sommes arrivés, le coeur du roi flottait fort indécis
entre trois femmes également remarquables: mademoiselle de Pons que la
comtesse de Soissons venait de lui jeter à la tête, Madame, et enfin
mademoiselle de La Vallière.
L'humble fille d'honneur l'emporta. Roquelaure avait cru faire une
méchanceté atroce, il atteignit le roi dans la seule chose qu'il eût de
véritablement sensible, son amour-propre.
La vanité de Louis fut délicieusement flattée de ce culte profond et
mystérieux dont il était l'objet, il eut un regard de bonté pour celle
qui se consumait d'amour n'osant lever les yeux jusqu'à lui. Trois ou
quatre entretiens achevèrent le charme. Louis XIV n'aimait pas l'esprit,
et la conversation douce et tendre de La Vallière le réduisit et
l'attacha. Bien que les grandes passions ne soient guère contagieuses,
les ardeurs contenues de cette âme brûlante «fondirent pour un moment
les glaces royales.»
Une correspondance secrète s'établit entre les deux amants. Ils
échangèrent des vers assez pitoyables et une prose ponctuée de tendres
larmes. Dangeau et Benserade tenaient la plume pour le couple illustre.
Dangeau, choisi par Louis XIV pour exprimer ses sentiments, fut aussi
choisi par La Vallière pour être son interprète. L'illustre courtisan
fut ainsi le premier dans le secret. Il écrivait les lettres et les
réponses, réservant l'esprit pour le roi, donnant habilement la réplique
dans les lettres de La Vallière. Ce fut la source de sa faveur, et la
source ne tarit jamais. Il avait le département de la prose, Benserade
celui des vers.
Plus tard, en un jour d'épanchement, La Vallière osa avouer au roi que
ces lettres si tendres avaient été écrites par un secrétaire.--«Et par
qui donc? demanda Louis XIV.--Par Dangeau et Benserade, Sire.» Le roi se
mit à rire aux éclats; puis, redevenu sérieux:--«Voilà, dit il, de bons
serviteurs, discrets et fidèles; s'ils faisaient vos lettres, ils
faisaient aussi les miennes, et jamais n'en n'ont soufflé mot.»
Telle avait été la discrétion des confidents de Louis XIV,--discrétion
qu'explique un intérêt bien entendu,--que rien ne transpira de ses
premières relations. Les gens clairvoyants cependant, ceux qui
connaissaient à fond la carte de la cour, se doutaient de quelque chose.
Interrogeant chaque jour l'horizon de la faveur, ils invoquaient
l'étoile de mademoiselle de La Vallière qui se levait.
Mais on n'avait que des doutes, les certitudes ne vinrent qu'après la
fête de Vaux.
À cette époque il y avait deux puissances en France. Louis XIV et
Fouquet, le surintendant des finances. Fouquet était plus riche que le
roi, il puisait sans compter aux coffres de l'État et ne rendait compte
qu'autant qu'il le voulait bien. Non content de voler, il laissait voler
les autres. Le plus effroyable désordre régnait dans les finances.
Fouquet lui-même ne savait plus où en étaient les comptes.
Le nom de Fouquet est resté le synonyme de générosité et de munificence;
au moins faisait-il un royal usage des millions qui restaient dans le
double fond de sa caisse. Autour de lui se groupait un peuple d'amis et
de flatteurs. Il avait plus de la moitié de la cour à sa solde, c'était
un formidable parti qu'il entretenait, si on lui eût donné du dévoûment
pour son argent.
À côté des courtisans se pressait à la table du surintendant toute une
académie d'artistes et de gens de lettres, il les aidait à vivre ou même
les enrichissait les uns et les autres[13]. Pour un sonnet il donnait
une pension; pour moins, souvent. Scarron était inscrit pour douze cents
livres parce qu'il avait eu une très-belle femme, celle-là même qui
devint madame de Maintenon.
[Note 13: _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine._]
Le surintendant si riche adorait les femmes et il était payé d'un tendre
retour:
«Jamais surintendant ne trouva de cruelles,»
dit Boileau. Ce vers désignait Fouquet. Il avait chez lui un cabinet
tapissé des portraits de celles qui l'avaient aimé; le cabinet était
immense. Le coffret qui renfermait sa correspondance galante avait des
proportions analogues, il y avait là pour des millions de tendresses et
d'amour[14]!
[Note 14: Courart, _Mém._, t. XLVIII.]
À la tête de la police amoureuse et politique de Fouquet était madame
Duplessis-Bellièvre, une amie dévouée et un agent courageux[15]. Elle
achetait pour lui des secrets et des femmes, elle n'avait pas une minute
de repos. Pélisson, qui devint plus tard le panégyriste patenté de Louis
XIV, était comme son intendant. L'ancien parti de la Fronde tenait ses
grandes assises dans son salon, la cour nouvelle y accourait en masse,
il y avait fusion.
[Note 15: Fouquet, _Défenses_, t. II.]
Ce salon inquiétait Louis XIV, qui jalousait les belles fêtes et les
millions du surintendant.
Ces millions arrachés à la France, il les considérait comme siens. Aux
fêtes de Fouquet se pressait toute la noblesse, ces jours-là, la cour
était presque déserte. C'était aussi trop d'insolence.
Deux ou trois fois la fortune de Fouquet avait chancelé, mais elle
s'était toujours relevée. Ce financier, artiste et grand seigneur,
manquait cependant d'adresse. Il ne crut au danger que le jour où il fut
au fond du précipice, un cul de basse fosse. Croyant prendre ses
précautions, il avait acheté des gouverneurs de places de guerre et
fortifié Belle-Isle. Il donnait simplement des armes contre lui.
Depuis longtemps Louis XIV voulait se défaire du surintendant. Il y
était surtout poussé par Colbert, qui désirait voir clair dans ce gâchis
des finances, et qui pensait assez justement que l'or des impôts est
trop précieux pour le laisser gaspiller.
On avait donc résolu de se débarrasser honnêtement de Fouquet. Il en fut
averti, et n'en voulut rien croire. Il avoua à demi ses rapines au roi,
et comme le roi lui sourit, il pensa que tout était fini et qu'il
pouvait dormir tranquille. Il n'en fut que plus vain et plus
présomptueux.
D'accord sur la nécessité d'éloigner Fouquet, Louis XIV et Colbert
n'étaient plus divisés que sur les moyens à prendre, Colbert poussant à
la rigueur, lorsque le malheureux surintendant commit les deux plus
lourdes fautes de sa vie, deux fautes à faire pendre dix innocents, et
il était vingt fois coupable: il donna la fête de Vaux, et voulut
acheter les faveurs de mademoiselle de La Vallière.
Louis XIV ne songeait point encore à l'humble fille d'honneur lorsque
Fouquet en eut la fantaisie. Il lui envoya sa courtière habituelle, qui
lui proposa deux cent mille livres. C'était beaucoup; Fouquet avait pu à
moins se donner des duchesses. La Vallière refusa[16]. Surpris de cette
résistance si extraordinaire, le surintendant mit en campagne des gens
au flair subtil qui découvrirent l'amour de La Vallière d'abord, l'amour
du roi ensuite.[17]
[Note 16: La Fayette, _Mém._, t. LXIV.]
[Note 17: M. le baron Walckenaer, _Mém. touchant la vie et les
écrits de madame de Sévigné_.]
Possesseur d'un secret ignoré de la cour, Fouquet ne songea qu'à en
tirer parti pour ses affaires, et non à se poser en rival du maître. Ne
comprenant pas que La Vallière était l'_amante_ de Louis et non la
_maîtresse_ du roi, il fit marchander son influence tout comme il avait
fait marchander sa vertu.
Ces propositions, bien qu'adroitement faites, accablèrent la jeune
fille. «En faisant à son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait
obtenu de lui la promesse que sa réputation serait respectée, et que le
voile le plus épais couvrirait leurs amours.» Elle se crut trahie, et
raconta tout au roi.
Louis XIV entra dans une épouvantable colère et jura de tirer une
vengeance exemplaire de l'insolence du ministre.
C'est ce moment que Fouquet, toujours plein de sécurité, malgré
plusieurs avertissements venus de divers côtés, choisit pour donner, à
son château de Vaux, cette fête magnifique dont le souvenir est resté
comme un monument de la fastueuse prodigalité du surintendant.
Le château de Vaux, prodigieuse _folie_ de Fouquet, avait absorbé des
millions. Là, il avait convié les hommes de génie ses amis, et, leur
ouvrant ses coffres: «--Puisez à mains pleines, leur avait-il dit, et
matérialisez vos rêves.» Il avait été obéi, et le merveilleux palais,
avec ses jardins, son parc immense, ses étangs, ses bassins, ses
rivières, ses forêts, ses charmilles et son peuple de statues, était
sorti de terre, comme une des demeures enchantées des contes arabes.
Et c'est là que l'imprudent Fouquet voulut fêter Louis XIV. Insensé qui
ne comprenait pas que chaque pierre de son palais, chaque détail de sa
fête était une terrible accusation contre lui.
--Vous êtes mieux logé que le roi, dit Louis XIV.
Ce seul mot était gros de menaces. Fouquet avait humilié le roi; mieux
eût valu le frapper d'un coup de poignard. Tous le comprirent, lui non.
--Un bon cheval et de l'or plein vos poches, lui dirent ses amis, voilà
ce qu'il vous faut.
Il s'obstina à rester, il voulait faire les honneurs de sa merveille. Et
à chaque pas Louis XIV se heurtait à quelque nouveau sujet
d'indignation. Partout, jusqu'au-dessus des frises de son lit à
balustre, au-dessus du royal soleil, grimpait la téméraire devise du
surintendant: _quò non ascendam_. Puis au-dessous de l'écureuil, armes
parlantes, une couleuvre, _coluber_, dans laquelle se reconnaissait
Colbert.
Puis on disait qu'en visitant les appartements, Louis XIV avait aperçu
un portrait de femme blonde et que ce portrait était celui de
mademoiselle de La Vallière.
C'est à ce moment, pendant ces «fêtes de soixante heures» que
couronnaient _les Fâcheux_ de Molière, tandis que l'orage s'amassait
terrible dans le coeur du roi, que Fouquet osa, frappé d'aveuglement,
faire demander à La Vallière quelques instants d'entretien, sans autre
but que de s'assurer sa protection.
En apprenant cette inconcevable audace de Fouquet la colère de Louis XIV
éclata. Il voulait sur-le-champ «faire prendre Fouquet[18];» sa mère,
Colbert, deux ou trois confidents eurent toutes les peines du monde à le
calmer et à le détourner de ce dessein peu chevaleresque de faire
arrêter son hôte. Il se décida à attendre, jurant que la punition n'en
serait que plus terrible.
[Note 18: L'abbé de Choisy (p. 586) prétend que Louis XIV était venu
à Vaux avec cette intention.]
Les murs ont des oreilles partout où habitent les rois: on sut quelque
chose de la colère du roi. On flairait un mystère, chacun était dans
l'attente de quelque événement imprévu. On suivait d'un oeil distrait
les enchantements qui se succédaient, l'intérêt n'était plus là; il
était tout au drame que l'on sentait vaguement dans l'air.
Quel sera le dénoûment? se demandait-on. Il fut tel que si rien ne
s'était passé. Louis XIV s'était décidé à dissimuler, et nul, mieux que
cet élève de Mazarin, ne sut commander à son visage. Le roi quitta le
château de Vaux en promettant à son ministre la continuation de ses
bonnes grâces.
Moins d'un mois après, le 5 septembre, le surintendant, arrêté à Nantes
où on l'avait attiré, était conduit au château d'Angers avec le plus
grand mystère.
Louis XIV fut mal conseillé en cette circonstance. Fouquet était
coupable, il pouvait le faire empoigner par quatre estafiers et le
faire conduire à la Bastille; il préféra ruser, mentir, «conspirer
presque contre son sujet.» Le coupable eut le beau rôle; le roi
compromit sa dignité. «Fouquet voleur, au contraire, se conduisit comme
un chevalier[19].»
[Note 19: M. Michelet, _Louis XIV_.]