Les preuves étaient accablantes, le doute n'était pas possible: Louis

fut accablé, son orgueil naissant recevait là un rude choc. Il pleura de

dépit et de rage, mais il eut la force de dissimuler sa colère. Il ne

témoigna plus qu'un dédain glacial à sa perfide et refusa d'avoir avec

elle aucune explication.

Déchue de ses espérances, outrée de la conduite de Chamarante, brouillée

avec sa famille, qui lui reprochait bien moins son amant que sa

maladresse, mademoiselle d'Argencourt ne songea plus qu'à chercher une

consolation. Elle s'éprit d'une passion folle pour le marquis de

Richelieu.

Cette liaison fit tant de bruit et de scandale que la marquise de

Richelieu vint se jeter aux pieds de la reine-mère pour la conjurer

d'éloigner mademoiselle d'Argencourt, et que l'on conseilla l'air du

cloître à la trop sensible jeune fille.

Elle se réfugia dans un de ces charmants couvents où les grandes dames

dépitées allaient alors passer leurs accès de dévotion. Elle s'y trouva

si bien qu'elle n'en voulut plus sortir et y passa sa vie, sans jamais

cependant prononcer ses voeux. Plus tard Louis XIV paya pour elle une

dot de vingt mille écus.

Refroidi par ce premier naufrage, le jeune roi hésitait à se rembarquer

sur le fleuve du Tendre, lorsqu'il tomba aux mains de madame de

Beauvais, la femme de chambre favorite d'Anne d'Autriche.

La Beauvais, pour parler comme les Mémoires, avait depuis longtemps déjà

doublé le cap de la quarantaine lorsqu'elle mit son expérience au

service de Louis.

Laide, borgne, ridée comme pomme en avril, l'affreuse vieille avait

depuis plusieurs années jeté son dévolu sur le jeune roi. Elle guettait

l'âge de sa puberté, sachant bien qu'alors le tempérament parle plus

haut que le coeur, décidée à profiter de la première surprise et à en

tirer parti pour l'élévation de sa famille. Son plan réussit à

merveille.

La flamme de l'oeil unique de la Beauvais alluma les sens du royal

jouvenceau, et bientôt il n'eut plus rien à lui refuser. Mais

l'enivrement fut de courte durée. Adresse et séductions échouèrent,

l'élève s'échappa tout fier de son expérience nouvelle, impatient d'en

tirer parti.

Les bons offices de la Beauvais eurent cependant leur récompense, on lui

fit don de la seigneurie de Chantilly, et sa famille fut toujours

protégée[7]. «Le roi, dit l'abbé de Choisi, ne perdit pas la mémoire de

l'autel de ses premiers sacrifices.»

[Note 7: Saint-Simon, _Mém_., t. 1.]

La Beauvais continua jusqu'à sa mort de rester à la cour, et on lit dans

les Mémoires de la princesse Palatine: «J'ai vu encore cette vieille

créature de Beauvais; elle a vécu quelques années depuis que je suis en

France. C'est elle qui, la première apprit au feu roi ce qu'il a si bien

pratiqué auprès des femmes. Cette affreuse borgne s'entendait fort bien

à faire des élèves.»

Tout frais émancipé après ce premier amour borgne, le jeune Louis n'osa

pas tout d'abord s'adresser aux grandes dames qui formaient la cour

d'Anne d'Autriche. Peut-être était-il retenu par la crainte de sa mère,

peut-être ne savait-il pas encore qu'un roi trouve bien rarement des

cruelles. Au grand dépit de toutes celles qui si volontiers eussent

accepté le mouchoir, il se contentait d'égarer son coeur dans les

cuisines et dans les antichambres.

«Le feu roi, dit la Palatine, a été très galant assurément, mais il est

allé souvent plus loin que la débauche. Tout lui était bon en sa

jeunesse: paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre,

pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer.»

Beaucoup faisaient semblant, et les passions du jeune roi s'en

arrangeaient à merveille. Il ne résulta rien de toutes ces liaisons

obscures, rien qu'un enfant, une fille qui était, assure Saint-Simon,

son portrait vivant. Il l'avait eue d'une jeune et fraîche jardinière de

Saint-Germain. L'obscurité de la mère empêcha le roi de reconnaître

l'enfant, mais il assura son avenir et la maria honorablement.

Nous sommes ici à l'époque des fredaines amoureuses du grand roi.

Saint-Germain était le théâtre de ses exploits. À chaque instant il

échappait à la surveillance de sa mère, et madame de Navailles, préposée

à la garde de la vertu fragile des filles d'honneur, avait toutes les

peines du monde à empêcher le loup de faire invasion dans la bergerie.

Il était temps cependant qu'un amour noble et élevé vînt mettre un terme

à ces emportements de jeunesse et arrêter Louis sur la pente glissante

de la débauche vulgaire: une des nièces du cardinal Mazarin se trouva là

fort à propos pour accomplir cette oeuvre.

Marie Mancini, qui n'était qu'un enfant lorsque déjà le roi courtisait

sa soeur Olympia, était sortie du couvent et avait fait son apparition à

la cour depuis un an environ.

C'était lorsqu'elle arriva se joindre à l'escadron des nièces du

cardinal, des Mazarines, comme on disait alors, «une grande fille

maigre, avec de longs bras rouges, un long cou, un teint brun et jaune,

une grande bouche, mais de belles dents et de grands yeux noirs, beaux

et pleins de feu.» Louis, bien qu'il préférât Marie à son autre soeur

Hortense, une des plus belles personnes de son temps, fit fort peu

d'attention à la nouvelle venue, et la regarda à peine.

Plusieurs mois seulement après, un entretien que le roi eut avec Marie

commença le charme. Ces quelques mois, il est vrai, avaient profité à

la jeune fille: elle avait gagné l'embonpoint qui lui manquait, sa

taille gauche s'était assouplie, son teint s'était coloré, enfin ses

grands yeux noirs, profonds et passionnés, donnaient un rare et

singulier attrait à sa physionomie.

Elle regagnait d'ailleurs du côté de l'esprit ce qui lui manquait en

beauté. Vive, spirituelle, railleuse, sa conversation brillante éblouit

le roi, très-flatté en secret du soin que prenait de lui plaire une

personne si accomplie.

Aussi hardie qu'ambitieuse, Marie profita en fille habile de ses

premiers avantages, chaque jour plus avant elle enfonçait le trait dans

le coeur de Louis, et bientôt il en vint à ne pouvoir plus se passer

d'elle.

Prévoyant avec une perspicacité rare à son âge que la timidité d'un

prince à peine sorti de tutelle, était ce qu'elle avait le plus à

redouter, elle ne négligeait aucun moyen pour exalter le courage de

Louis et faire passer dans son âme un peu de cette audace aventureuse

qui animait la sienne.

Dans les longues après-midi qu'il passait à ses genoux, elle lui lisait

des poésies passionnées ou des romans de chevalerie aux merveilleux

exploits, agissant ainsi tout à la fois sur son imagination et sur son

coeur.

Mais déjà son ascendant était immense. Puisant dans la violence de son

amour une hardiesse qui lui eût semblé impossible quelques mois

auparavant, Louis osa aimer Marie Mancini à la face de la cour, sous les

yeux de sa mère et du cardinal Mazarin.

Alors, il lui accordait une préférence marquée; au bal c'est à elle la

première qu'il offrait toujours la main; il affectait de s'entretenir

tout bas avec elle, il la consultait sur tous ses projets, même sur les

affaires de l'État. Enfin pour passer seul avec elle, ne fût-ce qu'une

minute, il n'est pas de prétextes et d'expédients qu'il n'employât.

Un jour Marie Mancini sortait de chez la reine-mère, elle était seule

dans son carrosse, «Louis monta sur le siége et lui servit de cocher

jusqu'à ce que la voiture ne fût plus en vue; alors il y entra et vint

se placer à côté d'elle.»

La cour s'agitait, l'Europe s'était émue. Une favorite pouvait inaugurer

une politique nouvelle, et nul ne doutait que Marie Mancini ne fût

bientôt maîtresse déclarée du roi. Mais l'ambitieuse visait bien autre

chose. Elle rêvait un mariage et le titre de reine.

Ce projet n'était pas une chimère. «Cette sombre Italienne, aux grands

yeux flamboyants avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de

Rome, avait un instant enveloppé le froid Louis XIV d'un tourbillon de

passion.» Il était bien à elle corps et âme.

Bientôt on parla tout bas à la cour de la possibilité de cette union,

mais non si bas que l'écho de ces propos ne vînt aux oreilles d'Anne

d'Autriche. Elle fut saisie d'effroi. Un instant elle crut que Mazarin,

ébloui par cette perspective de placer une de ses nièces sur le trône,

était d'accord avec sa nièce, et dans son horreur «d'un mariage aussi

monstrueux,» elle fit rédiger une protestation.

Plutôt que de souffrir une pareille infamie, disait-elle, je ferais un

appel à la noblesse, j'armerais mon second fils contre son frère, et

moi-même, à la tête de l'armée, je marcherais contre le roi.

Mais cette protestation était inutile. La reine-mère suspectait à tort

les intentions du cardinal. Le ministre ne rêvait qu'une chose,

l'alliance espagnole; et tandis qu'on l'accusait de traîner en longueur

les dernières formalités du mariage de Louis XIV avec une princesse de

Savoie, des agents habiles négociaient à Madrid et obtenaient du cabinet

de l'Escurial la paix et la main de l'infante.

Pressé par son amante, le jeune roi avait osé déclarer au cardinal qu'il

était résolu à faire mademoiselle Mancini reine de France.

--Moi vivant, avait répondu le ministre, jamais ce mariage n'aura lieu;

je poignarderais plutôt ma nièce de ma propre main.

Ce qui diminue peut-être un peu le mérite du cardinal, c'est que depuis

longtemps il avait pénétré l'ingratitude de sa nièce. Marie n'avait en

effet usé de son ascendant que pour tâcher de perdre Mazarin, à qui elle

devait tout, dans l'esprit du roi.

Et pourtant le moment approchait où Louis XIV allait avoir à prendre un

parti. On avait rompu les projets de mariage avec la princesse de

Savoie, et l'Espagne se décidait à offrir son infante. L'amour du roi

pour Marie paraissait désormais le seul obstacle sérieux, et toute la

cour suivait avec anxiété les phases diverses de cette grande passion,

qui donnait aux combinaisons politiques d'ordinaire si froides tout

l'intérêt d'un drame.

Qui l'emporterait dans le coeur du jeune prince, de la raison d'État ou

de l'amour? Hélas! le parti de la sagesse eut raison.

Marie Mancini reçut l'ordre de quitter la cour et d'aller attendre à la

Rochelle et au Brouage la fin des négociations avec l'Espagne. Louis XIV

n'osa pas s'opposer au départ de son amie.

Les adieux des deux amants furent déchirants. Louis tout en pleurs

conduisit son amie jusqu'au carrosse qui devait l'emmener bien loin de

lui, et c'est alors que la jeune fille lui adressa ces paroles si

souvent citées:--«Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!...»

À ces mots les larmes du roi redoublèrent, mais il n'osa pas révoquer

l'ordre qu'avait donné le cardinal. Marie eût résisté, Louis céda.

Les deux amants n'eurent plus qu'une entrevue avant le mariage du roi.

Comme la cour se rendait à Bordeaux pour attendre la fin des

négociations, Marie Mancini eut la permission de venir saluer la

reine-mère à son passage à Saint-Jean-d'Angely. C'était le seul moyen

d'empêcher le roi de se détourner de son chemin pour aller voir son amie

et d'éviter un scandale.

Cette entrevue raviva les espérances de l'orgueilleuse jeune fille et

exalta si bien l'amour du roi que Mazarin, sérieusement inquiet, écrivit

au roi pour le menacer de quitter la France avec ses nièces: «Aucune

puissance humaine, disait-il, ne saurait m'ôter la libre disposition que

Dieu et les lois m'ont donnée sur ma famille.»

Cette lettre du cardinal peint Marie sous les couleurs les plus sombres,

il la traite d'extravagante, d'ingrate, d'ambitieuse, incapable d'aimer

personne.

«Songez, je vous prie, écrivait-il au roi, s'il y a au monde un homme

plus malheureux que moi, qui, après m'être appliqué avec ardeur à

procurer par toutes les voies les plus pénibles, la gloire de vos armes,

le repos de vos peuples et le bien de votre État, ai le déplaisir de

voir qu'une personne qui m'appartient est sur le point de renverser tout

et de causer votre ruine!...[8]»

[Note 8: _Correspondance de Mazarin_, t. 1, p. 179, 202.]

Ces lettres ne servirent qu'à irriter la passion du roi. Les obstacles

semblaient exalter son courage et l'affermir dans ses résolutions. Il

menaçait de rompre les négociations avec l'Espagne, si avancées qu'elles

fussent, et d'épouser, envers et contre tous, celle qui l'aimait et qui

seule, disait-il, pouvait assurer le bonheur de sa vie, lorsque la jeune

fille prit une résolution aussi héroïque qu'inattendue et trancha

d'elle-même les difficultés de la situation.

Marie Mancini eut le courage de s'arracher à son beau rêve; elle cessa

toute correspondance avec le roi et annonça qu'elle était décidée à ne

le revoir jamais. «Action telle, écrit Mazarin, qui peut-être par ses

intimidations avait contribué à la résolution de Marie, action telle

qu'il eût été malaisé d'en attendre une semblable, d'une personne de

quarante ans qui eût été nourrie toute sa vie avec des philosophes.»

Ainsi se termina ce roman d'amour, épisode important de la vie de Louis

XIV.... Avec «moins de _bons sens précoce_, de sagesse et de politique,»

il eût épousé Marie Mancini; et alors que de malheurs épargnés, à la

France[9]!

[Note 9: Le mariage de Louis XIV avec l'Infante donnait à la

couronne de France ces fameux droits à la succession d'Espagne dont la

poursuite coûta tant d'or et tant de sang, un des faits les plus

désastreux de ce règne si fécond en désastres.]

Abandonné à ses propres forces, le jeune roi ne résista plus et, le 9

juin 1660, on célébra, à Saint-Jean-de-Luz, son mariage avec l'infante

d'Espagne Marie-Thérèse. Après douze jours d'une marche triomphale à

travers la France, le royal couple fit son entrée à Paris au milieu des

acclamations d'un peuple qui dans cette union ne voyait que l'assurance

d'une paix durable.

Marie-Thérèse avait du premier jour déplu au roi, elle était petite,

replète, fort rouge, presque naine, et la passion admirative qu'elle eut

toute sa vie pour son mari ne fut jamais payée de retour.

Louis XIV n'eut même pas pour elle les égards qu'il devait à sa femme

légitime, à la reine. Presque au lendemain des noces, il déserta son

salon pour aller chercher ailleurs de galantes distractions.

Lorsque plus tard la reine, entourée des maîtresses au milieu desquelles

vivait le roi de France comme Bajazet dans son sérail, osa élever la

voix et se plaindre de l'indignité de ces relations de chaque jour, le

roi lui répondit aigrement:

--De quoi vous plaignez-vous, madame, n'ai-je pas toujours partagé votre

lit?

Après comme avant le mariage, la question restait la même: quelle serait

la reine de fait? d'où soufflerait désormais la faveur? On était fort

indécis, et les courtisans les plus habiles s'abstenaient, ne sachant de

quel côté encore tourner leurs adorations.

Le salon favori du roi était alors celui de la comtesse de Soissons,

cette même Olympia Mancini, l'une des inclinations enfantines de Louis.

Il était fort assidu chez elle, et les plus médisants assuraient que la

comtesse, pour s'attacher le prince, n'avait pas reculé devant

l'adultère.

Nulle influence ne pouvait être plus fâcheuse que celle de madame de

Soissons, et cependant le roi semblait chaque jour s'attacher davantage

à elle, lorsque l'arrivée d'Henriette d'Angleterre vint rendre inutiles

toutes les séductions d'Olympia. Dès lors le charme fut rompu, le roi ne

garda plus rien de son ancien faible pour la comtesse, et même il

chargea de Vardes, son favori, de l'en débarrasser en se déclarant son

galant.

Henriette d'Angleterre, dont l'arrivée à la cour de France marque

l'aurore d'une ère nouvelle, était fille de la charmante et trop galante

Henriette de France, et de Charles Ier, ce prince infortuné qui expia

si cruellement ses fautes sur l'échafaud.

Nulle vie ne fut plus terriblement agitée que la sienne. Elle était le

gage de la dernière réconciliation de Charles Ier fugitif et de sa

trop infidèle épouse. «Née d'une larme et d'un baiser d'adieu,» elle

vint au monde au milieu des horreurs d'un siége, sous le canon de

l'ennemi.

L'épouse de Charles Ier eut le bonheur d'échapper aux puritains, elle

s'enfuit entraînant ses enfants, appuyée sur le bras de son amant, ce

bel Anglais qu'elle épousa plus tard.

Les fugitifs purent gagner la France, ils y trouvèrent un asile, mais

non du pain; ils avaient un appartement au Louvre, mais l'hiver ils

manquaient de bois et restaient au lit faute de feu.

La petite Henriette avait cinq ans lorsque son père fut décapité en

Angleterre. Nul alors ne se souciait d'elle. On la laissait aux mains

des femmes de chambre. Elle avait sous les yeux de déplorables exemples,

le ménage illégitime et sans cesse troublé par des querelles de sa mère

et de son amant. Personne près d'elle pour éveiller en ce jeune coeur le

sens moral.

Plus tard, elle fut mise au couvent mondain de Chaillot, dirigé par

mademoiselle de La Fayette, cet asile aimable «dont le galant parloir

était un foyer d'intrigues politiques.»

Rien n'annonçait encore ce qu'elle serait à dix-huit ans; elle était

maigre et n'avait d'autre attrait qu'une grâce sauvage que l'on ne

comprenait guère alors.

Louis XIV la voyait quelquefois, les jours où on l'amenait à la cour

pour essayer de la distraire un peu, mais il n'avait pour elle aucun

penchant.

--J'ai peu d'appétit, disait-il, pour les petits os des saints

innocents.

Mot cruel, bien digne, de ce prodigieux égoïste.

Henriette, suivit en Angleterre son frère Charles II, le jour où un

serment qu'il ne tint guère lui rendit le trône de ses aïeux, et elle

commençait à faire le charme de la cour d'Angleterre, lorsque, son

mariage avec Monsieur, frère de Louis XIV, fut décidé.

Les passions qu'elle devait inspirer commencèrent sur le vaisseau même

qui l'amenait en France; pour elle, Buckingham, ce fils séduisant de

l'amant d'Anne d'Autriche, et l'amiral faillirent mettre l'épée à la

main. On eut une tempête horrible, et la frêle et souffrante Henriette,

cette ombre d'une ombre, cette fleur sortie du tombeau, faillit mourir.

Enfin, on la maria, et de ce jour datèrent ses plus cruels malheurs.

Monsieur était bien fait pour inspirer à une femme la répulsion et

l'horreur instinctive qu'Henriette ressentit pour lui.

Élevé en jupons jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Monsieur était une

véritable fille, dans toutes les acceptions de ce mot. Il passait toutes

ses journées à se parer et à se farder, avec trois ou quatre favoris

«qui partageaient ses goûts, ou faisaient semblant pour lui plaire.»

Dès le lendemain les querelles les plus immorales divisèrent, ce ménage.

Monsieur était jaloux de sa femme. Mais jaloux, entendons-nous, non

parce qu'elle pouvait avoir des amants, mais parce qu'il craignait

qu'elle ne lui enlevât le coeur de quelqu'un de ses favoris.

L'amour du roi pour Madame vint bientôt envenimer ces querelles et leur

donner un éclat étrangement scandaleux.

Louis XIV s'éprit d'une passion violente pour l'épouse de son frère,

pour cette femme charmante qu'il avait tant méprisée enfant, et il garda

si peu de mesure que toute l'Europe en fut bientôt informée, et que tout

bas, à la cour, on murmura ce mot terrible: Inceste.

Madame, il faut le dire, était digne de tous les amours, de toutes les

adorations. Frêle et pâle, elle ressemblait à son père, le décapité; sa

langueur maladive avait des grâces indicibles; un feu terrible, le feu

de la fièvre éclatait dans ses grands yeux; enfin elle avait en elle cet

attrait irrésistible de ceux qui ne doivent pas vivre.

Mais son âme avait une grandeur instinctive, une naïve générosité que la

dépravation des deux cours les plus licencieuses de l'Europe ne put lui

faire perdre. Dévouée jusqu'à la plus absolue abnégation, elle se

sacrifia toujours pour ceux qu'elle aimait, et l'idée d'être utile à son

frère qui avait besoin du secours de la France contribua sans nul doute

à lui faire supporter les terribles assiduités de Louis XIV.

Il n'y a qu'une voix sur madame Henriette, tous l'aiment, tous

l'admirent, et les nobles amitiés qu'elle inspira la défendront toujours

et l'absoudront en quelque sorte des graves accusations qui pèsent sur

elle.

Elle aima et ne sut pas toujours se défendre, elle-même l'avoue dans ses

courageux Mémoires, qu'il faut longtemps étudier pour les comprendre,

parce qu'ils ne disent rien, et cependant laissent tout deviner.

La cour était à Fontainebleau, lorsqu'éclata l'amour de Louis XIV pour

sa belle-soeur. Le roi avait trouvé d'excellentes raisons pour laisser

de côté ce que l'étiquette avait de plus gênant, et chaque jour, isolé

par le respect, il pouvait se trouver seul avec madame Henriette.

C'étaient alors de longues promenades solitaires sous les ombrages les

plus mystérieux de la forêt, promenades qui souvent duraient jusqu'au

jour, et de longs tête à tête, que les fêtes de chaque jour ne pouvaient

interrompre.

L'ascendant de Madame sur Louis XIV fut très-grand et très-réel, la

passion que le roi ressentait pour elle, souvent contrariée, eut des

intermittences, mais ne se démentit jamais, même aux jours de brouilles

les plus graves, et par trois fois Henriette ressaisit une influence

qu'elle eût pu toujours conserver, si elle l'eût voulu.

Il serait imprudent de soulever le voile transparent qu'on est convenu

de jeter sur les relations de Madame et du roi de France, les chroniques

n'ont que des insinuations et les Mémoires n'osent se prononcer.

Mais ce n'est pas au roi que doit revenir l'honneur de la demi-obscurité

qui entoure ces amours. La pudeur, la honte et la morale étaient

étrangères à Louis XIV. Et si fantaisie lui en eût pris, l'homme qui

glorifia l'adultère eût également, et avec le même succès, glorifié

l'inceste.

III

MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE.

Si puissante que fût l'autorité de Louis XIV, elle ne pouvait arrêter

les fâcheuses interprétations que l'on donnait aux assiduités du roi

près de la femme de son frère. On trouvait cette préférence marquée un

peu bien scandaleuse pour un fils aîné de l'Église, qui venait d'établir

un conseil de conscience, _ad majorem Dei gloriam_.

La reine mère, admirablement renseignée sur les moindres faits et gestes

du roi, voyait avec effroi grandir chaque jour l'influence de Madame,

qui déjà la reléguait au second plan. «Elle avait volontiers passé à son

fils des souillons, des filles de chambre, voire une négresse,» elle ne

voulut pas lui passer Henriette.

Elle fit tant et si bien qu'elle rendit jaloux Monsieur qui n'y songeait

guère; elle lui fit représenter par un de ses favoris qu'en cette

circonstance, comme toujours, il était le plastron de son frère et

Monsieur poussa les hauts cris. Anne d'Autriche fit chorus, et le roi ne

sut plus auquel entendre.

Louis XIV n'était pas encore si absolu qu'il le devint, le scandale lui

fit peur.

D'un côté il redoutait la colère de sa mère, pour laquelle il avait

toujours eu la plus grande déférence, de l'autre l'explosion de la

douleur de la reine, sa femme, qu'une indiscrétion pouvait instruire de

tout. Marie-Thérèse était alors enceinte, et un chagrin violent pouvait

assurément «lui faire manquer son dauphin.» Enfin, et par-dessus tout,

il craignit qu'une intimité si publique, avec une femme d'un esprit

supérieur, et Madame avait cette réputation, ne le fit soupçonner de

faiblesse et ne donnât à penser qu'il pouvait, lui, le roi, recevoir des

inspirations et se laisser conduire.

Madame Henriette, pour sa part, était épouvantée de tout ce bruit, de

tout ce déchaînement de calomnies--ou de médisances. Elle eût rompu

brusquement, sans cette conviction, qui influa si tristement sur toute

sa vie, que son ascendant sur Louis XIV pouvait être à son frère Charles

II de la plus grande utilité.

Toutes ces considérations décidèrent Louis et Henriette, non à rompre,

ce qui paraissait impossible au roi, mais à se contraindre et à

dissimuler.

Il fut convenu entre eux que le roi feindrait une grande passion pour

une des filles de Madame, et que Madame semblerait fort irritée d'avoir

été si longtemps dupe de prévenances qui, en réalité, s'adressaient à

une autre.

Henriette se chargea de trouver elle-même l'écran derrière lequel

s'abriteraient ses relations, et après mûre réflexion, elle choisit

celle de ses demoiselles d'honneur qui lui sembla la moins jolie et la

plus insignifiante, et la désigna à l'attention du roi.

Les cotillons célèbres. Deuxième Série · 第 2 / 19 段