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LES COTILLONS CÉLÈBRES
PAR
ÉMILE GABORIAU
* * * * *
DEUXIÈME SÉRIE
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13
MDCCCLXI
Reproduction et traduction réservées
[Illustration: Mlle. DE LAVALLIÈRE.]
* * * * *
DEUXIÈME SÉRIE
LES COTILLONS CÉLÈBRES
I
LA COUR DE LOUIS XIV.
Trois femmes, à elles seules, résument et personnifient le long règne de
Louis XIV, ce règne aux fortunes si diverses. La différence de leurs
passions, de leur humeur, de leurs goûts, explique et symbolise les
changements de politique du monarque. Comme trois génies, elles
président aux trois grandes phases de l'existence du roi-soleil.
La Vallière, l'humble, la timide, la dévouée, c'est l'amour, la poésie,
la jeunesse; elle inspire les idées qui peuvent paraître généreuses et
chevaleresques. Le soleil se lève, l'horizon se colore de lueurs
splendides, on dirait l'aurore d'un grand règne.
La fière, la bruyante Montespan arrive à l'heure de la toute-puissance;
c'est l'épanouissement de la gloire. La France découvre en elle des
forces et des richesses ignorées, l'Europe tremble, les courtisans
adorent à genoux en se voilant la face. Le vertige d'un orgueil insensé
trouble la raison de Louis XIV; alors il foule aux pieds toutes les lois
divines et humaines, que dis-je? il croit être lui-même la loi et la
divinité. L'astre est à son zénith, il suffit à plusieurs mondes: _Nec
pluribus impar_.
Avec madame de Maintenon, la huguenote convertie, la prude ambitieuse,
Tartufe en cotillons, nous assistons à la décadence. Tout croule,
l'édifice prodigieux de tant de fausse grandeur craque et se disjoint.
C'est la période du sang et des crimes; on violente les consciences, on
massacre de tous côtés, au nom de Dieu et du roi. La veuve de Scarron le
cul-de-jatte, c'est l'expiation, le remords, le châtiment, l'anathème;
l'avenir est terrible de menaces, le soleil s'éteint dans l'orage.
Crayonner la vie de ces trois femmes, c'est donc esquisser l'histoire de
ce roi qui, pour tant de gens encore, en dépit de toute morale, de toute
vérité, de toute justice, est resté le roi par excellence,--le grand
roi.
Grand roi, soit, mais alors seulement comme ceux de la tragédie,
monarque au diadème de clinquant, qui de la queue de leur manteau de
pourpre balayent les planches du théâtre.
Et que fut Louis XIV, en effet, sinon un roi de théâtre? Tout son règne
est-il autre chose qu'une représentation pompeuse au bénéfice de
l'Europe, et dont la France, de son travail, de ses sueurs et de son
sang, paie les somptueux décors et les nobles acteurs?
Poser, voilà la grande, l'unique préoccupation de Louis XIV. Il pose
pour la cour, pour la France, pour le monde, pour la postérité; mais là
s'arrêtent ses succès. À un demi-siècle de distance, la splendeur de la
mise en scène n'éblouit plus. La postérité envahit la scène, fouille
dans les coulisses, dans les coins obscurs, dans les dessous et jusque
dans le trou du souffleur. Alors, elle trouve les costumes en loques,
les masques éraillés, les perruques chauves, les manuscrits des rôles
avec les ratures au crayon, et, indignée, elle s'écrie: Comédie!
comédie!
Et depuis des années, on la siffle, cette comédie, que Louis XIV
commence dans le Parlement un fouet de poste à la main, pour la finir
dans la chambre de madame de Maintenon par la révocation de l'édit de
Nantes. On a mis un siècle à élever un piédestal à la statue de Louis,
il s'est écroulé en un jour. Il y a longtemps déjà que l'arc-de-triomphe
élevé _Ludovico Magno_ s'appelle la porte Saint-Denis.
On a fait justice, enfin, de ce que tant d'historiens ont appelé le
génie de Louis XIV. Un orgueil à peine croyable, une ignorance
crasse[1], une infatuation prodigieuse de soi, voilà son génie. À ces
trois éléments il a dû sa renommée et ses succès inespérés. Ne doutant
jamais de soi, étranger aux connaissances les plus élémentaires, il
peut, sans réflexion, prendre un parti, là où n'osent se prononcer les
plus hardis et les plus sages.
[Note 1: L'abbé Le Gendre très-instruit des choses du temps et
confident d'Henri de Chauvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine
lire et écrire_.» (Mag. de librairie, 1859.) Ce qu'on appelle la _main_
de Louis XIV est, dit M. Michelet, le bonhomme Rose, son faussaire
patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi.]
«Trancher,» tel est selon lui le dernier mot du métier de roi. Aussi,
voyez comme il tranche! pourquoi? parce que tel est son bon plaisir.
Pourquoi une décision plutôt qu'une autre? parce que ce jour-là plus
pénible est la digestion, ou que la Montespan fait la moue, ou que
Lauzun devient insupportable. La cause est toujours personnelle.
Les autres hésitent, se consultent; lui, jamais. À quoi donc servirait
la supériorité de son essence! il a reçu l'omniscience avec la couronne.
Lorsqu'il est au conseil, Dieu le père descend du ciel tout exprès pour
l'inspirer. Vous avez cru entendre le roi, Dieu lui-même parlait.
Dans un curieux _Manuel, Ad usum Delphini_, Louis XIV a pris la peine de
nous révéler ces faits surprenants. C'est dans ce manuel qu'il faut
chercher le grand roi. Là seulement on le voit sans la perruque si
pleine de majesté, qui partout ailleurs ne le quitte pas.
C'est là qu'il apprend à son successeur qu'un roi possède en toute
propriété la vie et les biens de ses sujets, qu'il peut à son gré
disposer de l'argent de sa cassette et de l'argent des impôts, et même
de l'argent qu'il _condescend_ à laisser en circulation dans le
commerce.
Morale étrange, inouïe, monstrueuse, qui fut cependant la morale de
Louis XIV, et dont les articles soigneusement enregistrés devinrent
comme le code des rois du droit divin!
Mais qui pourrait se faire une idée de l'orgueil du grand roi? C'est lui
qui disait un jour à un évêque:
--«Soyez tranquille, monseigneur, nous vous saurons gré, _Dieu et moi_,
de votre conduite.»
Il nomme Dieu le premier, il est vrai, mais c'est pure politesse de sa
part.
Mazarin croyait découvrir, dans Louis XIV encore enfant «assez d'étoffe
pour faire trois grands souverains et un honnête homme.» On ne saurait
trop se défier des opinions de Mazarin, il se trompe souvent lorsqu'il
ne cherche pas à tromper les autres, et ses théories sur l'art de régner
sont au moins singulières. N'est-ce pas lui qui, faisant ouvertement
profession de fourberie et de mensonge, disait, en parlant du jeune roi:
«Il sait régner déjà, puisqu'il sait dissimuler[2].» Cet axiome fameux
n'est pas tombé dans l'eau.
[Note 2: Ce mot a été aussi attribué à un fils du maréchal de
Villeroy, archevêque de Lyon.]
Mazarin n'est pas étranger aux fautes de Louis XIV; il avait tenu son
élève éloigné de toutes les affaires; il l'avait entouré de jeunes
favoris chargés de le détourner de tout travail, de toute application
sérieuse; tâche facile! L'habile ministre n'avait pas fait alors avec la
maladie le compte de ses jours; il croyait avoir longtemps encore à
vivre, et il cherchait à façonner un autre Louis XIII, qui lui permît de
continuer le règne du grand Richelieu.
En mourant, le cardinal laissa cependant un bel héritage à Louis XIV,
non pas les quinze millions qui servirent à préparer la ruine du
fastueux Fouquet, mais un trésor bien autrement précieux, Colbert.
Colbert, voilà en effet l'homme des belles années de Louis XIV. Mais il
ne comptait pas alors; on ne voyait en lui que l'instrument aveugle, le
bras qui exécute. On ne voulait pas savoir qu'il était l'inspiration
aussi. En cela consiste l'habileté suprême du grand ministre; il laissa
à son maître l'honneur de toutes les grandes déterminations, et Louis
XIV pouvait penser qu'à lui seul appartenait toute initiative.
Aussi qu'advient-il le jour où le gouvernail échappe aux mains si fermes
et si habiles de Colbert? Où donc va le vaisseau et quel est le pilote?
Est-ce Louvois, si puissant pour le mal? est-ce l'incapable
Phélippeaux, Barbezieux le débauché, ou Chamillard, qui gouvernent
toutes voiles dehors vers l'abîme? Non, cette fois, c'est Louis XIV.
L'ingratitude la plus noire paya Colbert de ses travaux; le roi se
réjouit de perdre ce ministre qui, plus d'une fois, avait osé faire des
représentations, et même, chose incroyable, résister en face.
Aussi les remords et les regrets vinrent assaillir Colbert à son lit
d'agonie. Il se mourait lorsqu'on lui apporta une lettre du roi; il
refusa de la lire:
--«Je ne veux plus, s'écria-t-il, entendre parler de cet homme; qu'il me
laisse mourir en paix. Si j'avais fait pour Dieu la moitié de ce que
j'ai fait pour lui, je serais sauvé dix fois; et maintenant, sais-je où
je vais!...»
Le peuple, ingrat, aveugle, imbécile, le peuple fit comme le roi, il se
réjouit. Il vint danser sur la tombe de celui qui avait été son ami, son
seul protecteur. Il reprochait à Colbert le prix de cette gloire qui
faisait l'auréole et la popularité de Louis XIV; il l'appelait tyran,
inventeur d'impôts. Pour sauver de la haine populaire la dépouille
mortelle du ministre, il fallut l'enterrer de nuit.
Il était mort de la pierre, et ce fut le sujet de plaisanteries infâmes,
de vers injurieux. Entre mille, je copie cette épitaphe qui n'est pas la
plus cruelle:
Ici fut mis en sépulture
Colbert, qui de douleur creva.
De son corps on fit l'ouverture:
Quatre pierres on y trouva,
Dont son coeur était la plus dure.
La fin de Louvois fut bien autrement terrible. Des courtisans le
rencontrèrent un matin au sortir du conseil, il allait chancelant comme
un homme ivre, l'oeil hagard. On put recueillir les mots sans suite qui
échappaient à son délire; il disait:
--L'osera-t'il? non, il n'osera jamais... peut-être l'y
contraindra-t-on....
Moins de huit jours après, il fut pris d'un mal subit qui l'enleva avec
la rapidité foudroyante d'une balle de pistolet. On cria au poison.
Louis XIV, qui de ses fenêtres apercevait l'appartement où se mourait
son ministre, prononça ces paroles caractéristiques:
--«Cette année m'a été heureuse; elle m'a débarrassé de trois hommes que
je ne pouvais plus souffrir, Louvois, Seignelai et La Feuillade.»
Eh quoi, Sire! La Feuillade aussi! La Feuillade, le plus passionné de
vos admirateurs, La Feuillade qui a voué à Votre Majesté une adoration
perpétuelle, qui vous a dédié un autel comme à la madone et qui devant
votre statue élevée au milieu de Paris, fait brûler nuit et jour de
l'encens et des cierges! Hélas oui!
--«Les flatteries maladroites de La Feuillade me fatiguaient.»
C'est vainement qu'indigné, on essaie de révoquer en doute ce cynique
égoïsme. On ne peut. Les preuves sont là, flagrantes, irrécusables.
D'année en année, de jour en jour, avec l'orgueil de Louis XIV, croît
son égoïsme; il devient monstrueux, révoltant. De plus en plus le roi
est convaincu que la divinité s'incarne en lui.--À genoux! pourrait-il
s'écrier, à genoux, je sens que je deviens Dieu!
Dès lors, plus rien qu'une farouche insensibilité pour tout ce qui
n'est pas lui. Laquelle de ses maîtresses nous dira si son coeur bat
encore?
Moins de vingt-quatre heures après la mort de Monsieur, de son frère, il
fredonne à Marly des airs d'opéra, il demande d'où vient la tristesse
qu'il lit sur tous les visages, enfin il fait dresser des tables de
brelan.
--Quoi! murmure le duc de Montfort, on songe à jouer! mais le cadavre de
Monsieur n'est pas encore refroidi!
Le duc de Bourgogne a été chargé de la réponse:
--Ordre du roi. Sa Majesté ne veut pas qu'on s'ennuie autour d'elle;
elle désire que tout le monde joue, et je vais donner l'exemple.
Devant la personnalité grossière du maître, tout s'efface, tout
disparaît. Pour la satisfaction d'un caprice, il est prêt à tout
sacrifier, même ce qui lui reste de sa famille, frappée d'anathème
jusqu'à la troisième génération.
Vieillard décrépit, morose, ombre de lui-même, il n'a plus qu'une
distraction, la conversation enjouée de la jeune et charmante duchesse
de Bourgogne. Mais voici qu'elle est enceinte et ne peut sans danger
supporter le mouvement du carrosse.
Qu'importe! Le roi n'a-t-il pas eu l'habitude de faire voyager toutes
ses maîtresses enceintes ou à peine relevées de couche, jouant sans
souci leur vie à ce jeu!
Il fera de même pour la duchesse. Malgré les observations timides des
sages-femmes et des médecins, il la traîne malade, mourante, à
Fontainebleau. Périsse sa petite-fille, il n'aura pas retardé son
voyage. Ce qui devait arriver arrive. La jeune femme se blesse et avorte
dans la nuit.
Le lendemain, Louis XIV, entouré de ses courtisans, qui le regardaient
faire avec une respectueuse admiration, s'amusait à donner à manger à
ses carpes, lorsque madame de Lude, éplorée, vint lui apprendre à voix
basse la funeste nouvelle.
Tranquillement, «sans que son visage eût bougé,» il revient au bassin,
et comme tous les yeux brillent de curiosité:
--La duchesse de Bourgogne est blessée, dit-il.
Un concert de plaintes s'élève, c'est à qui témoignera la plus vive
douleur.
--Ô mon Dieu! Sire, s'écrie le duc de La Rochefoucauld, ne semble-t-il
pas à Votre Majesté que c'est le plus grand malheur du monde! Madame la
duchesse de Bourgogne n'aura peut-être plus d'enfants!
Un regard irrité du roi arrêta toutes les démonstrations.
--Eh! que m'importe, dit-il avec colère, n'a-t-elle pas un enfant
déjà!... Dieu merci! elle est blessée: puisqu'elle avait à l'être, tant
mieux! je ne serai plus contrarié dans mes voyages par les
représentations des matrones. J'irai, je viendrai à ma fantaisie, et on
me laissera en repos.
À ces paroles incroyables, le rouge monta au front des courtisans.
Chacun baissait les yeux, on était muet, pétrifié. Saint-Simon assistait
à cette scène; on eût, dit-il, entendu trotter une souris.
Ainsi la honte serra la gorge de tous les hommes à genoux devant le
caprice du maître, ils ne purent trouver une parole. Quelle leçon que ce
silence! Le roi ne voulut pas la comprendre. Comme il avait traîné la
duchesse de Bourgogne, il traîna la duchesse de Berry à Fontainebleau.
Elle, aussi, accoucha d'un enfant mort et ne fut sauvée que par miracle.
On porta l'embryon aux caveaux de Saint-Denis, et tout fut dit pour
Louis XIV.
Et cependant, lorsqu'il était ainsi sans pitié, un mal mystérieux et
étrange frappait ceux de sa race. Le spectre sinistre de Locuste errait
dans les corridors sombres du palais, marquant d'un signe funèbre la
porte des enfants de Louis. Tout bas, en regardant autour de soi, on
parlait de poison et de meurtre. Les lèvres ne touchaient qu'en
tremblant à la coupe, l'épouvante s'asseyait aux banquets.
Chaque matin, les courtisans comptaient avec inquiétude ceux qui
survivaient de la famille royale, et chaque matin ils en trouvaient un
de moins. Si bien qu'il n'en resta plus qu'un seul, un enfant au
berceau, qui devait être Louis XV; encore on tremblait pour sa vie.
Louis XIV était seul. Il avait vu s'éteindre cette riche lignée; l'un
après l'autre étaient allés à Saint-Denis ses héritiers légitimes,
tristes fruits d'un devoir maussade et de la raison d'État. Seuls, les
bâtards prospéraient. Ils croissaient et multipliaient, se rangeaient
autour du trône et semblaient vouloir le prendre d'assaut. Les fils de
l'amour et de l'adultère avaient pris pour eux toute la force et toute
la vie, il n'en était plus resté pour les enfants de la reine.
Louis XIV assistait, ruine vivante, à cette grande désolation. «Les
jours où il perdait quelqu'un des siens, il allait à la chasse.»
Depuis longtemps la fortune l'avait abandonné. Les grands ministres
étaient morts, morts aussi les grands généraux qui fixaient la victoire,
morts tous ceux qui étaient les rayons du soleil, le génie de Louis XIV.
Nul alors ne lui _volait_ sa gloire.--Il est vrai qu'il n'y avait plus
de gloire.
De tous côtés, des nouvelles sinistres. Ce canon qu'on entend, annonce
une défaite; c'est l'Europe qui prend sa revanche.
L'infatuation du roi ne diminue pas encore. Il est seul debout au
milieu des débris des splendeurs passées; mais lui, c'est encore assez.
Il croit pouvoir faire face à tout, et il ne s'avoue son impuissance que
le jour où, après avoir envoyé son argenterie à la Monnaie, il est
réduit à demander la paix à genoux.
Quel châtiment! s'endormir dans le nuage et s'éveiller dans l'abîme.
Mais de quoi pouvait se plaindre Louis XIV! N'avait il pas, bien des
années auparavant, assisté, tranquille et fier, à son apothéose?
* * * * *
L'oeuvre capitale de Louis XIV, son chef-d'oeuvre, ce fut l'organisation
de sa cour, de cette cour qui absorbait la France et qui s'absorbait
elle-même dans le roi. Quelle admirable science de détail, quel art,
quelle patience! Chaque jour le roi ajoute un rouage nouveau, une
combinaison ingénieuse, et il arrive enfin à élever cette prodigieuse
machine, si savante, si compliquée, et qu'il gouverne avec une si
souveraine habileté.
Continuateur du programme de Richelieu, qui sans pitié frappait la
féodalité, Louis XIV prit un moyen bien autrement sûr que la force.
Organisant un vaste système d'embauchage, il enrégimenta à son service
toute la haute noblesse. Il y avait des grands seigneurs avant lui,
après il n'y eut plus que des courtisans.
La noblesse n'essaya pas de résister, la tentative avortée de la Fronde
lui avait démontré son impuissance. Elle courba le front et passa
volontiers sous les fourches caudines de la volonté royale. Plus
d'existences féodales, _la maison du roi_ absorbe toutes les grandes
_maisons_, les princes eux-mêmes ne sont plus que les _domestiques_,
dans l'ancienne acception du mot.
Du roi seul viennent les grâces, les faveurs, les richesses. Voilà
pourquoi il faut vivre près du roi. On ne se chauffe bien que près du
soleil. Tout a été calculé pour servir la monarchie aux dépens de
l'aristocratie; les grands seigneurs n'ont plus aucune part au pouvoir,
et comme fiche de consolation on leur donne des titres honorifiques, des
grades dans l'armée, des ordonnances de comptant, des cordons et des
_justaucorps_ à brevet.
L'intérêt seul, cependant, ne guide pas la noblesse. Le roi, pour la
retenir près de lui, a bien d'autres moyens. La cour est l'empyrée
terrestre où se réunissent tous les plaisirs et tous les enchantements.
Ne pas y vivre, c'est ne vivre pas. Est-on absent huit jours, on revient
ridicule, et être ridicule est ce qu'on redoute avant tout.
Être absent de la cour, c'est être oublié: on n'est plus là aux jours où
les faveurs pleuvent. Veut-on des grâces, il faut savoir se mettre sous
la gouttière; c'est le talent du courtisan, l'étude de tous ses
instants. Pour avoir, il faut mériter, demander. Concourir à l'éclat du
trône, être un rayon du soleil, voilà des titres.
A-t-on une fois goûté de cette vie, on n'en peut tolérer une autre; au
loin, en exil, à dix lieues de la cour, on se dessèche, on meurt. Nous
ne pouvons, à notre époque, comprendre cette existence féerique, ces
journées pleines d'enchantements: ces nuits enflammées, à peine, les
mémoires du temps à la main, pouvons-nous nous en faire une idée.
Chaque matin, quelque enchantement nouveau. Que sont auprès de ces
réalités les inventions des romanciers! Les décorateurs de Louis XIV,
les ordonnateurs de ses fêtes sont des hommes de génie. Spectacles,
ballets, promenades se succèdent sans relâche, à chaque instant le décor
change. Après la chasse, le bal, après le bal, le jeu; puis le théâtre
qui se crée, avec Lully, avec Molière, avec Racine.
Et pour animer, pour enfiévrer ce rêve, une élite incomparable de femmes
resplendissantes de beauté, étourdissantes d'esprit et de verve;
galantes, amoureuses, faciles; radieuses sous l'étincelant habit de
l'époque.
Au-dessus de tout cela plane le roi. Partout, il nous apparaît drapé
dans sa majesté et dans son orgueil. En lui tout se résume; il est
l'image, les autres sont le cadre.
Devant le roi les têtes se découvrent, les fronts se baissent, les
genoux se ploient. On n'admire plus, on adore. Acteur de génie en cela,
Louis a pris son rôle au sérieux, il inocule aux autres la robuste foi
qui le soutient. Ce que disent les flatteurs, ils le pensent; toutes les
adulations sont consciencieuses; le courtisan, chose étrange, peut dire
la vérité.
«Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, dit M. Michelet[3],
que nous revenons difficilement à l'intelligence de cette robuste
matérialité de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre
époque actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut
étudier cela.»
[Note 3: _Louis XIV et la révocation de l'édit de Nantes_. Paris
1860.]
Malheureusement, le revers de cette médaille si belle est terrible,
terrible surtout pour la monarchie. La noblesse qui, aujourd'hui encore,
admire Louis XIV, ne veut pas s'avouer qu'elle a été confisquée par lui.
M. Pelletan a pour peindre la conduite de Louis XIV une image
saisissante de vérité: «Le roi mit la noblesse à l'engrais, elle mangea
et ensuite elle mourut.»
Louis XIV, sans le savoir, fatalement, préparait et rendait possible la
révolution; Louis XVI innocent devait payer la dette du coupable. En
ruinant, en avilissant les grands seigneurs, en les mettant complétement
sous la dépendance du roi, il assurait sa tranquillité présente et son
égoïsme y trouvait son compte; mais il privait le trône de ses
défenseurs naturels, ou tout au moins il leur ôtait les moyens de le
secourir efficacement. Sans compter que pour subvenir à ce luxe, à ces
magnificences, pour venir en aide à la noblesse obérée par lui et pour
lui, il mit la France au pillage, l'accabla d'impôts, et enfin ne légua
à son successeur qu'une banqueroute honteuse.
Mais que dire des moeurs de cette cour si magnifique? «Là, disent
certains historiens, tout était admirable et chevaleresque.» À la
surface, peut-être, mais au fond? Étaient-ils si chevaleresques, ces
gentilshommes si plats avec le maître, si insolents avec tous les
autres; ces marquis avides qui assiégeaient le roi de demandes d'argent;
ces nobles qui volaient au jeu, ces ducs qui offraient aux plaisirs du
monarque leurs filles, leurs femmes ou leurs soeurs?
Et ce Louis XIV si sublime, quelle était sa façon d'agir? Il se
découvrait avec respect devant toutes les femmes, saluant, disent les
mémoires, jusqu'aux chambrières. Voilà qui est fort bien, mais comment
était-il avec la reine? avec ses maîtresses, il se conduisait comme
rougirait de le faire un valet de nos jours. Pour lui, les femmes ne
furent jamais qu'un joujou: il les prenait, les brisait, puis les jetait
là, sans souci et sans vergogne, jusqu'au jour où lui-même tomba aux
mains de la veuve Scarron.
À la cour de Louis XIV, les femmes tiennent une grande place; mais leur
rôle politique est fort effacé et tout occulte. Quant à leur conduite,
elle était ce qu'elle devait être près d'un prince qui glorifiait
l'adultère et ne rougissait pas de promener dans le même carrosse sa
femme et deux de ses maîtresses.
Un maître en l'art d'écrire, Paul-Louis Courier, nous a laissé sur ces
moeurs chevaleresques une page étincelante d'esprit et de verve, et bien
vraie cependant. «Imaginez, dit-il, ce que c'est. La cour.... Il n'y a
ici ni femmes ni enfants: écoutez. La cour est un lieu honnête, si l'on
veut, et cependant bien étrange. De celle d'aujourd'hui, je sais peu de
nouvelles; mais je connais, et qui ne connaît pas celle du grand roi
Louis XIV, le modèle de toutes, la cour par excellence.
«C'est quelque chose de merveilleux. Car, par exemple, leur façon de
vivre avec les femmes... je ne sais trop comment vous dire. On se
prenait, on se quittait, ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes
n'étaient pas toutes communes à tous; ils ne vivaient pas pêle-mêle.
Chacun avait la sienne, et même ils se mariaient. Cela est hors de
doute.
«Ainsi, je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux
femmes, au jeu, s'étant piquées, comme il arrive, l'une dit à
l'autre:--Bon Dieu! que d'argent vous jouez, combien donc vous donnent
vos amants?--Autant, repartit celle-ci sans s'émouvoir, autant que vous
donnez aux vôtres. Et la chronique ajoute: Les maris étaient là; elles
étaient mariées; ce qui s'explique peut-être, en disant que chacune
était la femme d'un homme et la maîtresse de tous.
«Il y a de pareils traits en foule. Le roi eut un ministre, entre
autres, qui aimant fort les femmes, les voulut avoir toutes; j'entends
celles qui en valaient la peine; il les paya et les eut. Il lui en
coûta. Quelques-unes se mirent à haut prix, connaissant sa manie. Tant
que voulant avoir aussi celle du roi, c'est-à-dire sa maîtresse d'alors
il la fit marchander, dont le roi se fâcha et le mit en prison. S'il fit
bien, c'est un point que je laisse à juger; mais on en murmura. Les
courtisans se plaignirent.--Le roi veut, disaient-ils, entretenir nos
femmes; coucher avec nos soeurs et nous interdire ses.... Je ne veux
pas dire le mot: mais ceci est historique, et si j'avais mes livres, je
vous le ferais lire.»
À ce tableau déjà si sombre, on pourrait ajouter bien d'autres traits
encore. Toutes les dépravations étaient représentées à cette cour
chevaleresque. La débauche allait le front levé, étalant dans les salons
dorés ses flétrissures qui n'étaient pas marques d'infamies. Les hommes
reprochaient aux femmes des passions renouvelées des mystères de la
bonne déesse; les femmes montraient du doigt en riant les partisans de
l'amour grec, fiers de compter dans leurs rangs Monsieur, le frère du
roi et les plus illustres de l'armée, Condé, Villars, d'Humières, le
chevalier de Lorraine, le cardinal de Bouillon et bien d'autres. Les
femmes enfin s'essayaient aux vices des hommes; et, au dire de la
princesse Palatine, s'adonnaient à l'ivrognerie. Mademoiselle de Mazarin
se grisait au champagne, madame de Montespan eût tenu tête à un
mousquetaire, la duchesse de Berry, qui préférait l'eau-de-vie, roulait
ivre-morte sous la table.
Malheureusement la dépravation n'était pas confinée à la cour; elle
allait de couche en couche gagnant la société tout entière, la noblesse
de robe, la bourgeoisie, le peuple; on assiste alors à une épouvantable
débâcle des moeurs.
Lorsque, pris de la peur de l'enfer que lui montrait madame de
Maintenon, Louis XIV songea sur ses vieux jours à faire pénitence, tous
les courtisans se grimèrent à l'exemple du maître, mais la morale n'y
gagna rien; l'hypocrisie doubla tous les autres vices, voilà tout. La
cour prit un air grotesquement béat et dévot. Tartufe eut ses grandes
entrées. On avait porté des plumes et des dentelles, on porta des
scapulaires et des chapelets. La galanterie s'affubla d'un cilice,
l'adultère coucha sur la cendre.
--Laurent, _vite_ ma haire avec ma discipline.
* * * * *
Mais pour se faire une juste idée de Louis XIV au moment de son
apothéose, il est nécessaire de le suivre à Versailles. Versailles,
c'est son oeuvre à lui, sa création. Là tout le symbolise et le
personnifie. C'est son Olympe, son empyrée.
Depuis longtemps Louis XIV avait en haine toutes les résidences royales.
Il détestait Paris, qui lui rappelait la Fronde; Paris où gronde la
tempête populaire, où «l'ignoble peuple a faim et se plaint. Il n'aimait
ni Fontainebleau, ni Chambord, ni Compiègne, peuplés de légendes
royales, car il jalousait jusqu'à l'ombre de ses aïeux.»
Sa résidence habituelle, Saint-Germain, lui devenait de jour en jour
odieuse; au loin il apercevait les clochers de Saint-Denis, perpétuel
_memento mori_ qui troublait l'ivresse de sa puissance. D'ailleurs à
Saint-Germain il avait passé sa jeunesse, il y avait aimé et pleuré
avant que d'être Dieu, et mille souvenirs s'y attachaient qui lui
semblaient nuisibles à sa majesté, à sa dignité, à sa gloire.
Un courtisan caustique, il y en avait, pouvait, aux dépens du maître, y
exercer son esprit en faisant à quelque ambassadeur étranger les
honneurs du château.
--Vous voyez ces gouttières? vingt fois Sa Majesté y courut au risque
de se rompre le cou.--C'est par cette cheminée qu'elle se glissait chez
les filles d'honneur.--Sa Majesté resta prise, ne pouvant avancer, ni
reculer, à cette lucarne que vous apercevez là-haut, une nuit qu'elle
allait en conter à une fille de cuisine.--Cette grille a été posée par
madame de Navailles, une duègne farouche, pour s'opposer aux galantes
entreprises de Sa Majesté.
Voilà pourtant ce que l'on pouvait dire, sans mentir, et tous ces
souvenirs importunaient Louis XIV.
C'est alors qu'il résolut de faire construire un palais à lui, un palais
qu'emplirait sa seule personnalité, où on le sentirait vivre encore dans
des siècles futurs.
Sur les ordres du roi on jeta les fondations de Versailles, lui-même
avait choisi l'emplacement.
C'était un désert, et tout y était à créer, «non-seulement les monuments
de l'art, mais la nature même.» C'est là précisément ce qui décida Louis
XIV.
«Il n'y a, dit M. Henri Martin, point de sites, point d'eau, point
d'habitants à Versailles: les sites, on les créera en créant un immense
paysage de main d'homme; les eaux, on les amènera de toute la contrée
par des travaux qui effraient l'imagination; les habitants, on les fera
pour ainsi dire sortir de terre en élevant toute une grande cité pour le
service du château. Louis se fera ainsi une cité à lui, dont il sera la
vie. Versailles et la cour seront le corps et l'âme d'un même être, tous
deux créés à même fin, pour la glorification du dieu terrestre auquel
ils devront l'existence.»
Le duc de Créqui appelait Versailles _un favori sans mérite_. Mais
n'était-ce pas un immense mérite que de n'en pas avoir et de devoir tout
au maître?
Versailles s'éleva comme par magie; sans compter on y prodigua la vie
des hommes et les richesses de la France. Que d'années de revenu
enfouies dans ces sables stériles[4]! Là s'épuisa le génie de l'époque,
l'industrie enfanta des miracles, l'art du temps dit son dernier mot.
[Note 4: Il est bon de se garder de toute exagération; les dépenses
de Versailles n'ont pas été si fantastiques qu'on l'a dit longtemps.
Saint-Simon parle de milliards, Mirabeau dit douze cents millions;
Volney imagine quatre milliards six cents millions! On peut mettre tout
un peuple sur la paille mais non lui prendre ce qu'il n'a pas; «Où il
n'y a rien, le roi perd ses droits.» On arrive, pièces en mains, à
établir que les dépenses de Versailles représentent environ six cents
millions de notre monnaie. C'est déjà monstrueux!]
On eut de l'eau, des fontaines jaillissantes, des forêts, arrachées
toutes venues aux plus belles forêts de la couronne; le marbre s'entassa
sur le marbre.
Mansard, Lebrun, Le Nôtre dirigeaient les travaux; l'oeuvre avançait.
Les bassins étaient creusés, et dans leur eau se miraient tous les dieux
de la mer, toutes les dryades des fontaines; un peuple de statues
animait les bosquets, tout l'Olympe.
Enfin le palais fut terminé. Il était à la taille du maître; des salles
immenses, des escaliers de géants. Autour du palais une ville était
sortie de terre, et l'on terminait les bâtiments si vastes où
s'entassèrent les ministères; les aides, les commis, tout l'attirail de
la cour.
Louis XIV alors se mit au balcon qui regarde le soleil levant, et en
apercevant ce paysage splendide, ces jardins enchantés, ces pelouses,
ces bosquets, il se sentit le dieu de cet univers et put dire: «Je suis
content, je règne en paix.»
Alors, par toutes les fenêtres de son palais, il commença à jeter ce qui
restait de richesses à la France, et dans les cours les courtisans
avides se disputaient les dépouilles. Triste curée!
Versailles cependant, avec ses chambres sans nombre, ses casernes
babyloniennes, ses communs grands comme une cité, Versailles était trop
étroit encore pour loger cette foule oisive qui toujours et partout
entourait le roi; peuple privilégié au milieu d'un autre peuple, et qui
n'avait d'autres fonctions que de concourir à l'éclat du roi soleil.
Prêtres de ce dieu qui avait inventé un culte tout particulier à son
usage, sorte de liturgie païenne qui réglait minute par minute tous les
mouvements de l'idole, et décidait «la façon d'ôter une pantoufle ou de
mettre un bonnet[5].»
[Note 5: J'ai sous les yeux, en écrivant ce chapitre, le
très-remarquable travail de M. Eugène Pelletan, _Décadence de la
monarchie_, «un livre populaire, dit M. Michelet, très-piquant et
très-véridique, qui, grâce à Dieu, ira partout et restera.»]
Cette religion, savamment combinée, avait deux grands buts. Elle tenait
la noblesse à distance et donnait occasion de créer une foule de charges
d'autant plus recherchées qu'elles permettaient d'approcher davantage de
la personne royale.
Ces charges, qui se vendaient des sommes considérables, bien qu'elles
fussent une ruine pour les titulaires, étaient innombrables. Chaque acte
de la vie du roi justifiait un titre nouveau, depuis celui de grand
chambellan, jusqu'à celui de capitaine des levrettes.
On croit rêver véritablement, lorsque minute par minute, détail par
détail, on suit une des journées de Louis XIV, journée semblable à
toutes les autres, ordonnée avec une symétrie que nul événement ne peut
bouleverser.
Le cérémonial prend le roi au saut du lit, avec le médecin qui vient
lui faire tirer la langue et ne le quitte que lorsqu'il a mis sa
couronne de nuit et qu'un autre médecin est venu interroger les
battements de son pouls. Il y a le grand et le petit lever; la chambre
royale est pleine de ceux qui, en vertu de leur charge ou de leur
dignité, ont le droit de contribuer à la toilette du roi fétiche.
Tout d'abord, c'est la perruque, mais le roi la met derrière ses
rideaux, nul ne doit voir à nu le chef du souverain, encore y a-t-il
plusieurs perruques: celle du grand lever n'est pas celle du petit; il y
a la perruque des jours ordinaires et celle des jours de gala. La
cérémonie de la chemise vient ensuite, c'est d'habitude un prince du
sang qui la donne. Puis, la cérémonie des bas, des souliers et du reste.
Les serviteurs de la main droite ne sont pas ceux de la main gauche. Il
y a un gentilhomme pour le chapeau, un autre pour l'épée, un troisième
pour les ordres que le roi porte sous son habit.
Chaque fonction de la machine royale, chaque besoin, chaque exigence de
sa nature est le prétexte d'une pompe tout aussi imposante; c'est en
cadence que le roi marche, qu'il boit, qu'il mange et qu'il prend
médecine. La cérémonie de Molière, si burlesque, est une réalité.
Et afin qu'on ne puisse douter de ces faits, ils sont consignés en vingt
endroits divers. Dangeau passe sa vie à écrire les faits et gestes du
roi, il est l'historien de l'antichambre et des arrière-cabinets, mais
il n'en est que plus précieux pour qui veut essayer de reconstituer
cette cour, «la première du monde;» par lui, nous savons à une seconde
près ce que faisait Louis XIV, il nous a légué les noms de ces
courtisans heureux qui chaque soir recevaient le bougeoir des mains du
roi.
Un autre monument précieux est le journal des médecins, longue histoire
de la santé et de la maladie du roi, livre admirable, dit M. Michelet,
dont le positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en
page, est chanté et purgé.
Dans la vie de Louis XIV, les purges jouent un grand rôle. Elles
n'avaient pas été seulement le prétexte de _l'étiquette des jours de
médecine_ qui rompt agréablement la monotonie du cérémonial quotidien,
elles étaient de la plus grande utilité. Prodigieux mangeur, le roi
avait souvent besoin de venir en aide à la nature.
Cet appétit du roi de France est une des grandes stupéfactions de la
princesse Palatine, elle en parle dix fois dans ses Mémoires. «Le roi
consommait aisément, dans un seul repas, écrit-elle, quatre assiettes de
soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une assiette de salade,
deux tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de
pâtisserie, et au dessert, une profusion d'oeufs durs et des fruits de
toute qualité.»
Après de tels repas, largement arrosés, il fallait au roi le grand air
et l'exercice, encore la digestion n'était-elle pas toujours facile, et
dans les réactions qui suivent souvent, un illustre historien croit voir
l'origine de la «politique à outrance» des dernières années de Louis
XIV.
Et maintenant représentez-vous Louis XIV, lorsque, entre une triple haie
de courtisans, il descend le grand escalier de Versailles. À voir, sur
son passage l'admiration passionnée de tous ces nobles gentilshommes, ne
devine-t-on pas que c'est là le maître qui tient la corne d'abondance,
l'homme qui a pris le soleil pour emblème?
«Sa taille n'est pas au-dessus de la moyenne, il a les mouvements nobles
et gracieux, la démarche pleine de majesté. Il avance avec grâce une
jambe fine et merveilleusement tournée, sa figure impose le respect et
l'admiration, enfin son regard est fier, terrible lorsqu'il est irrité,
plein de bienveillance lorsqu'il est satisfait.»
Tel est le portrait que nous a laissé de Louis XIV un de ses
contemporains, ce portrait est daté de l'époque la plus brillante; mais
l'auteur oublie de nous dire que, toujours fidèle à son système, le roi,
sans doute pour imprimer à sa personne une majesté plus grande, avait
trouvé bon de se hausser sur d'énormes talons et de s'allonger d'une
prodigieuse perruque.
Nous avons, au reste, plus de cent portraits de Louis XIV. La Bruyère
dit que «son visage remplissait la curiosité des peuples,» et
Saint-Simon, que «sa taille, son port, sa beauté, sa grande mine, le
firent distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des abeilles.»
«Dans quelqu'état obscur que le ciel l'eût fait naître,
Le monde en le voyant, eût reconnu son maître.»
Que sont devenues cependant toutes les splendeurs du «grand roi?» Que
reste-t-il de toute cette fantasmagorie qui éblouit un siècle?
Versailles est désert aujourd'hui, morne et triste. Vingt ouvriers
travaillent à la journée pour arracher l'herbe qui croît drue entre les
pavés; l'eau croupit dans les réservoirs, les statues grelottent sur
leurs piédestaux rongés de mousse.
De loin, cet énorme amoncellement de pierres, de briques et de marbres
étonne l'imagination, mais on a le coeur serré.
Louis-Philippe eut la pensée de rendre la vie à cette vaste nécropole de
la monarchie, mais un musée n'a pu la ranimer. Mieux eût valu laisser
tomber Versailles pierre à pierre, laisser le lierre couvrir de son
manteau ces ruines colossales.
Tout semble petit, mesquin, glacial, dans ces salles si vastes; les
tableaux les plus excellents y perdent de leur valeur. Ils fixent les
yeux, mais non l'imagination. La pensée est ailleurs. Involontairement
on écoute l'écho des pas dans les escaliers, les craquements sourds des
boiseries, les gémissements du vent dans les corridors. Devant chaque
porte on s'arrête, on hésite à ouvrir, qui trouvera-t-on derrière?
Seule, la grande galerie des portraits est en harmonie avec les
impressions que donne l'aspect de Versailles; lorsque parfois on la
traverse dans toute sa longueur, seul, à la nuit tombante, on est saisi
d'une frayeur secrète au bruit de ses pas, redit vingt fois par les
voûtes sonores. On croit voir remuer des yeux, s'agiter des lèvres, et
dans l'ombre lointaine de grandes figures se détacher de la toile et
jaillir de leurs cadres.
À Versailles, dans les cours désertes, dans les recoins ignorés, sont
venues s'échouer toutes les épaves des monarchies passées, battues et
renversées par la tempête populaire. On y aperçoit bien des cadres sans
toiles, des bustes mutilés, des statues décapitées.
Là, dans un passage obscur, non loin de l'Orangerie, j'ai retrouvé une
admirable statue équestre du duc d'Orléans, ce prince si généreux, si
loyal, si bon. Involontairement je me rappelai les grandes espérances
avec lui éteintes, je me souvins de ce grand deuil de la France le jour
où sa mort révéla combien cher il était à tous.
Du vivant même de Louis XIV, Versailles avait eu sa décadence. Avec
madame de Maintenon, la tristesse entra dans le palais enchanté, un
crêpe sombre s'étendit sur ce séjour de la féerie, la fantasmagorie
s'évanouit. La veuve de Scarron était reine. Les palais reflètent la
physionomie des maîtres.
Le demi-dieu était redevenu un homme, moins qu'un homme, un vieillard
hébété par la peur de l'enfer.
--M'aviez-vous donc cru immortel? demanda-t-il aux courtisans qui
entouraient son lit d'agonie.
Ils auraient pu lui répondre: Oui, Sire, et vous-même avez essayé de le
croire.
Lorsqu'on conduisit Louis XIV à Saint-Denis, le peuple imbécile crut se
venger en insultant sa dépouille mortelle; il couvrit de pierres et de
boue le cercueil de cet homme qu'aux jours d'enivrement et de prospérité
il avait surnommé le grand roi.
II
PREMIÈRES AMOURS.
Élevé par une mère galante, sur les genoux des belles dames de la
Fronde, sous les yeux d'un ministre qui pour l'éloigner des affaires
favorisait tous ses penchants, Louis XIV, doué d'un tempérament de feu,
fit pressentir dès son enfance qu'il marcherait glorieusement sur les
traces de son aïeul Henri IV de galante mémoire.
Jeune, beau, élégant, Louis «avait tout ce qu'il faut pour réussir près
des femmes,» et à tous ces dons de la nature il joignait «des grâces
exquises» et une galanterie raffinée qu'il devait à madame de Choisy,
son précepteur en belles manières.
La comtesse de Choisy, dont le mari était chancelier dans la maison de
Monsieur, avait entrepris de faire du jeune roi ce qu'on appelait alors
un _honnête homme_, c'est-à-dire un cavalier accompli. Cette femme
d'esprit, «déjà sur le retour, possédait toutes les grâces de la
politesse et du bon ton, toute la science du savoir-vivre, toutes les
perfections d'une précieuse du beau temps de l'hôtel Rambouillet[6],» le
jeune roi ne pouvait aller à meilleure école. L'élève fit honneur à son
institutrice, et plus tard, il récompensa d'une pension de huit mille
livres des leçons qui avaient fait de lui le gentilhomme le plus
accompli de son royaume.
[Note 6: M. le baron Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les
écrits de madame de Sévigné_.]
Les Mémoires du temps ont retenu les premiers bégaiements du coeur du
jeune monarque, et nous savons les moindres détails de ses premières
inclinations, badinages galants et enfantins, sans portée et sans
conséquence. Tour à tour il sembla s'attacher à la duchesse de
Châtillon, à Élisabeth de Ternau et enfin à Olympia Mancini, une des
trop nombreuses nièces du cardinal Mazarin, et qui avait été la compagne
de ses premiers jeux. Olympia, dangereuse Italienne, «âme et visage
noirs,» fut mariée au duc de Soissons. On la retrouve à la tête de
toutes les cabales organisées pour perdre Madame.
Une fille d'atours de la reine-mère, mademoiselle de La Mothe
d'Argencourt, inspira à Louis XIV sa première passion sérieuse.
Cette jeune fille, que quelques mémoires nous peignent comme n'étant ni
fort belle ni très-spirituelle, était en réalité d'une éclatante beauté.
Elle avait de merveilleux cheveux blonds d'une richesse extrême, de
grands yeux bleus pleins de feu, et, par une singularité piquante qui
donnait quelque chose de saisissant à sa physionomie, des sourcils d'un
noir d'ébène admirablement arqués. Avec cela une peau éblouissante de
blancheur, des traits fins et réguliers, et «une taille à tenir dans une
bague.»
Bientôt l'amour du jeune roi ne fut un secret pour personne. C'était son
premier amour; ses regards, ses gestes, ses moindres actions le
trahissaient, malgré toute sa naïve dissimulation, en dépit de toute la
diplomatie si gauche et si charmante de son adolescence.
Il recherchait avec empressement tous les moyens de se rencontrer avec
son amie, savait trouver des prétextes qu'il croyait habiles, et
paraissait transporté de voir sa passion payée du plus tendre retour.
Mais Mazarin et la reine-mère, jaloux du pouvoir que leur laissait le
jeune roi, veillaient avec sollicitude. Ils comprirent le danger. Une
maîtresse pouvait prendre une terrible influence sur le royal
adolescent; d'ailleurs ils entrevoyaient dans l'ombre toute la famille
de mademoiselle d'Argencourt, impatiente de profiter de l'ascendant de
la jeune favorite.
Anne d'Autriche résolut d'éloigner son fils. Louis était fort dévot;
elle éveilla les susceptibilités de sa conscience, l'effraya de
l'horrible péché qu'il allait commettre, et finit par le décider à fuir
le danger. L'amant désolé de la belle d'Argencourt quitta donc
Saint-Germain, et se réfugia à Vincennes près du cardinal Mazarin.
Cette éclipse du roi déconcerta si fort les belles espérances caressées
par les parents de la jeune personne, «que madame d'Argencourt, qui
croyait tout perdu, alla jusqu'à faire avertir la reine, que si elle le
désirait elle consentirait aux relations de Louis et de sa fille, et
cela sans condition.» Anne d'Autriche refusa cette offre obligeante.
Le jeune roi, arrivé à Vincennes, s'était mis en retraite sous la
direction d'un confesseur choisi par le cardinal. Quinze jours durant,
il pria, pleura, jeûna, se mortifia, se confessa, communia, et enfin se
croyant complétement guéri, ou tout au moins en bonne voie de guérison,
il revint à la cour. Il se défiait pourtant encore de son coeur, et,
pour ne pas s'exposer à une rechute, il mit tous ses soins à éviter
autant que possible sa charmante amie.
Cette affectation même à la fuir convainquit mademoiselle d'Argencourt
qu'elle était toujours aimée, et, en fille bien instruite, elle fit
naître cette occasion que redoutait le roi. L'occasion vint; la rechute
fut complète.
En se trouvant près de celle qu'il aimait, Louis oublia toutes les
remontrances maternelles, les pieuses exhortations de son directeur, les
belles résolutions s'envolèrent: il se troubla, balbutia, rougit, et
pour dissimuler sa rougeur, sans doute, cacha son front dans les belles
mains de son amie.
Anne d'Autriche, à son tour, perdit tout espoir; elle avait lu dans les
yeux de son fils une passion si grande, une résolution si énergique,
que, renonçant à entraver cet amour, elle ne songea plus qu'à en tirer
tout le parti possible et à s'arranger avec la grandeur future de cette
favorite.
Malheureusement pour mademoiselle d'Argencourt, Mazarin n'avait pas dit
son dernier mot. Beaucoup moins convaincu que la reine mère de
l'efficacité d'une retraite, il avait cherché quelque autre moyen plus
humain pour rompre ce grand amour, et il n'avait pas tardé à trouver.
Le cardinal, tandis que Louis était à Vincennes, avait mis en campagne
trois ou quatre de ses plus habiles espions, et le résultat de cette
enquête avait été de lui apprendre que mademoiselle d'Argencourt n'en
était pas à faire ses premières armes. Un amant la vengeait de la
timidité du royal néophyte, et, pour trouver la force de résister à la
passion du roi, elle retrempait sa vertu entre les bras de Chamarante,
le plus bel homme de la cour. Elle poussait même l'imprudence jusqu'à
écrire les lettres les plus passionnées à ce favori de son coeur.
Fort de cette découverte, Mazarin manda le beau Chamarante, et lui fit
comprendre qu'il donnerait un bon prix de cette correspondance
amoureuse. Chamarante eut la lâcheté de trahir celle qui l'avait aimé,
et, moyennant finance, la tendre prose de mademoiselle d'Argencourt
passa aux mains du ministre.
Ces doux billets, le cardinal les avait précieusement conservés. Voyant
que désormais le roi, emporté par la passion, n'écouterait aucune
remontrance, il lui demanda un entretien.
Louis s'attendait à de longues exhortations, à une explication presque
orageuse et, conseillé par sa charmante maîtresse, il s'était muni de
tout son courage pour résister ouvertement et déclarer qu'il entendait
être le maître. Peine perdue! le ministre parut. Calme et presque
souriant, il ne dit pas un mot de mademoiselle d'Argencourt. Seulement,
après quelques banalités générales sur la perfidie des femmes et sur le
malheur des souverains qui sont si rarement aimés pour eux-mêmes, il
tira de son sein les fameuses lettres, et les présentant au roi:
--Que Votre Majesté, dit-il, daigne prendre la peine de lire cette
correspondance, elle lui en apprendra plus que je ne saurais lui en
dire.