Tous les jours, des épouses deviennent veuves, donc célibataires; tous

les jours, des filles majeures, des veuves, des divorcées deviennent

des femmes mariées. Alternativement, les Françaises se remplacent

dans leurs successives conditions; aussi, la tactique consistant à

revendiquer d'abord le suffrage pour les momentanément majeures,

c'est-à-dire pour les femmes ayant l'aptitude exigée des hommes pour

être électeur, ne peut être qualifiée de transaction. C'est un moyen

employé pour réussir.

*

* *

Il ne peut point être question de décider à quelle catégorie de femmes

on va donner le vote. Toutes les Françaises sont dans une situation

trop instable pour être classées par catégories, et toutes ont droit au

vote.

Il s'agit de faire obtenir adroitement le suffrage au sexe féminin.

Si on le réclame pour la généralité des femmes, on jette sans profit

l'alarme au camp des maris. Si, au contraire, on introduit dans la

citadelle politique, afin qu'elles en ouvrent la porte à toutes

celles qui parmi les femmes n'ont pas leurs mouvements paralysés par

la puissance maritale, on aplanit les difficultés, on prévient les

objections et très promptement on triomphe.

La revendication du suffrage pour les Françaises qui n'ont pas de

mari est un démenti donné à ceux qui affirment que les femmes sont

représentées à la Chambre par leur mari.

M. Aulard, dans un de ses cours, a rappelé que les hommes ont commencé

à user de cette échappatoire pour s'abstenir de conférer le vote aux

femmes lors de la discussion de la Constitution de l'an III.

A propos de l'abolition du suffrage universel, Rouzet, député de la

Haute-Garonne, prit la parole pour dire que le suffrage universel

n'avait pas existé puisque les femmes n'étaient pas admises au droit

politique.

Lanjuinais, lui répondit que les femmes étaient représentées par leurs

maris.

Depuis, les députés chargés de faire des rapports sur les pétitions

réclamant le suffrage des femmes se sont toujours tirés d'embarras en

répétant après Lanjuinais que les femmes étaient représentées par leurs

maris.

Il était nécessaire d'arrêter sur les lèvres des législateurs cette

version erronée en demandant les droits électoraux pour les millions de

Françaises qui n'ont pas de mari.

*

* *

Quand on révise la loi électorale, des députés demandent quelquefois

d'assurer la représentation des épouses en accordant aux électeurs

mariés deux suffrages.

Mais, jamais il n'a été question de charger quiconque de déposer un

bulletin pour les Françaises célibataires. C'est que ces femmes-là

sont des majeures devant le devoir public et que l'on ne peut contester

leur droit.

Ce droit des célibataires, les hommes l'appellent même parfois au

secours de leurs privilèges; seulement, après qu'ils ont proclamé qu'il

est indispensable que les veuves et les filles majeures aient des

mandataires, ils leur disent qu'elles auraient l'esprit bien étroit si

elles croyaient qu'elles ont besoin de voter pour être représentées à

la Chambre.

*

* *

Demander de concéder d'abord le suffrage aux femmes qui ont les

qualités requises pour le posséder, ce n'est pas transiger, c'est

adapter le droit à l'aptitude.

Quand on a donné l'électorat consulaire aux commerçantes, quand on

a accordé l'électorat et l'éligibilité aux conseils départementaux

d'enseignement et au conseil supérieur de l'instruction publique, aux

institutrices, on a adapté le droit à l'aptitude.

Les épouses sous la tutelle de leur mari, qui ne seront pas

provisoirement comme les femmes majeures aptes à exercer leurs droits

politiques, ne se croiront pas plus déchues que les dames qui, n'étant

ni commerçantes, ni institutrices, ne peuvent de celles-ci partager les

privilèges.

Les hommes sont-ils devenus tous à la fois électeurs?--Non. Avant que

le suffrage soit pour eux universalisé, étaient exclus du vote les

domestiques, les illettrés, les exemptés du service militaire, enfin

ceux qui ne payaient pas deux cents francs d'impôts.

Les femmes n'obtiendront peut-être pas non plus, toutes en même temps

le suffrage; il est possible que ce ne soit que quand les veuves et les

filles majeures voteront déjà que les épouses, acquerront la capacité

électorale.

La tactique consistant à réclamer d'abord l'électorat des célibataires,

a pour but d'obtenir plus vite les droits politiques aux femmes mariées.

Est-il besoin de rappeler qu'en Angleterre le vote des célibataires a

précédé de vingt-cinq ans le vote des femmes mariées? C'est en 1869

que l'électorat municipal a été octroyé aux Anglaises non mariées, et

ce n'est qu'en 1894 que ce même électorat municipal a été accordé aux

Anglaises mariées.

L'éligibilité aux borough councils n'a encore été conférée qu'aux

Anglaises célibataires, veuves ou filles inscrites sur les listes

électorales de leur résidence.

La ruse de guerre dont nous usons en demandant que la catégorie de

femmes qui n'est pas sous la puissance maritale, qui administre déjà

ses affaires particulières, puisse gérer ses affaires publiques, nous

a été suggérée par les législateurs qui ont rejeté nos pétitions

réclamant les droits politiques pour toutes les Françaises, en

alléguant que les femmes étaient représentées par leurs maris.

Nous avons voulu savoir ce que les députés pourraient bien objecter

à la revendication du vote pour les nombreuses femmes n'ayant pas de

mari, donc n'étant pas représentées.

Tel est le motif de la pétition suivante.

«Messieurs les députés,

«Nous vous prions de bien vouloir conférer le droit électoral aux

millions de Françaises célibataires--les filles majeures, les veuves,

les divorcées--qui sont maîtresses de leur personne, de leur fortune,

de leurs gains, afin qu'elles puissent, en votant, sauvegarder, dans

la commune et dans l'Etat, leurs intérêts qui sont actuellement

laissés à l'abandon.»

Cette pétition déposée en 1901 sur le bureau de la chambre, fut

transformée en projet de loi par M. Gautret, député.

Notre proposition d'attribuer d'abord l'électorat aux célibataires

excita l'indignation de quelques femmes mariées; l'une d'elles nous

écrivit:

«Alors vous pensez que le mariage est une déchéance morale?»

Le mariage n'est pas une déchéance morale, mais il est une déchéance

légale bien caractérisée, puisqu'il dépouille, annihile l'épouse, fait

redevenir mineure la femme, fût-elle depuis dix ans majeure quand elle

se maria.

La participation du plus petit nombre de femmes à la politique

aurait de suite un résultat heureux pour tout le sexe, attendu

que les intérêts féminins étant identiques, les dames électeurs

sauvegarderaient avec les leurs, les intérêts des autres femmes.

Il est bien entendu, que nous voulons le suffrage pour les épouses

comme pour les demoiselles, les veuves, les divorcées. Pendant que

toutes les femmes de la nation ne voteront point avec les hommes, le

suffrage ne sera pas en France universel, mais plus ou moins restreint,

réduit, émasculé.

Ce principe posé, on reconnaîtra que c'est une tactique habile

d'employer les célibataires à faire une brèche en la forteresse des

privilèges masculins par où l'armée entière des femmes passera. Nul ne

peut nous blâmer de pousser vers les urnes les plus libres pour hâter

l'affranchissement de celles qui le sont le moins; car, en politique

comme à la guerre et au jeu, il faut savoir user de stratagème pour

être victorieux.

Ne vaudrait-il pas mieux que les moins assujetties parmi les femmes

aient avec le bulletin le pouvoir d'arracher aux fers les triplement

enchaînées, que de les regarder souffrir sans avoir la possibilité de

leur porter secours?

Les législateurs n'osent appeler à exercer leurs droits politiques, les

filles majeures, les veuves et les divorcées, parce qu'ils savent bien

que le sexe féminin, entier, aussitôt les suivrait dans la salle de

vote.

Cependant, la très nette déclaration ci-dessous fut un jour faite à la

chambre par un orateur: «Il y a des personnes qui ne votent pas dans

la nation, mais qui ont des intérêts et des droits à être représentées.

Ces personnes ce sont les femmes célibataires et les veuves disposant

de leur fortune, ayant réellement des intérêts manifestes, ayant droit

à avoir des représentants de ces intérêts.» Les députés applaudirent.

Quelle objection pourrait-on faire au droit des Françaises célibataires

de se nommer des représentants? Il est impossible de prétexter pour

elles d'empêchements naturels temporaires, ou de les dédaigner, car

leur nombre est considérable. Cette catégorie de femmes formerait un

Etat dans l'Etat.

On compte en France près de six millions de demoiselles qui, avec les

légions de veuves et les divorcées, représentent un total imposant

d'individualités dont les intérêts ne sont pas même représentés

indirectement par un mari au Parlement, aux conseils généraux et

municipaux.

Comme l'homme, la célibataire est maîtresse absolue de sa personne et

de sa fortune. Elle garde avec son nom sa personnalité, fait ce qu'elle

veut, vit comme elle l'entend. Pourquoi cette femme ne voterait-elle

pas?

Il est de l'intérêt général que le droit électoral soit rendu

accessible aux célibataires dont l'activité et les facultés affectives

demeurent inutilisées, sont perdues pour la société, pendant qu'elles

ne peuvent se dépenser au profit du bien public.

VOUS N'ÊTES PAS MILITAIRES!

Quand les femmes demandent à voter, ceux mêmes qui parlent de supprimer

les armées permanentes leur répondent: «Vous ne pouvez jouir des

prérogatives politiques puisque vous ne portez pas le fusil».

La loi de deux ans sert aux antiféministes de prétexte pour déclarer

que les femmes point astreintes aux obligations militaires imposées aux

hommes, ne peuvent être en la société leurs égales.

C'est peine perdue de leur faire remarquer que la loi de neuf mois

renouvelable est plus dure pour les femmes que la loi de deux ans

pour les hommes; que beaucoup plus de femmes succombent sur le lit de

douleur pour l'œuvre de création, que d'hommes sur le champ de bataille

pour l'œuvre de destruction.

Les femmes ne se battent pas; mais, tous les hommes non plus ne se

battent pas; il y a de par le monde une foule d'hommes impropres au

service militaire; on les appelle des réformés, ces réformés, jouissent

cependant de leurs droits civiques.

Personne n'a jamais songé à contester le droit de vote à ceux que le

conseil de revision a repoussés.

Il est donc bien singulier de voir se manifester quand le sexe féminin

réclame ses droits, des exigences que l'on n'a pas pour le sexe

masculin.

Cette objection du service militaire n'est pas nouvelle. J'ai épinglé

dans mon cabinet de travail un numéro du _Grelot_ illustré, où sous ce

titre «Hubertinauclertinade», Alfred Le Petit a dessiné un militaire

qui interpelle ainsi une femme enceinte:

--Eh! dites donc vous, la citoyenne, puisque vous voulez les mêmes

droits que nous, venez donc faire aussi vos vingt-huit jours?

--Pourquoi pas, si vous voulez faire nos neuf mois?... répond la future

mère.

Les plaisantins qui voudraient laisser la femme hors du droit commun,

parce qu'elle n'assume pas à la fois la peine de perpétuer la race

et celle de défendre le territoire, négligent de songer que, s'ils

exigeaient pour leur sexe pareil cumul, il serait infiniment moins

facile aux hommes d'être mères qu'aux femmes d'être soldats.

Il y a déjà eu des femmes soldats: les Gauloises accompagnaient leurs

maris à la guerre, elles étaient si intrépides, elles maniaient avec

tant d'adresse le bouclier, qu'elles avaient reçu en présent de leur

fiancé, qu'un Gaulois pouvait, disait-on, terrasser six ennemis s'il

était secondé par sa femme dont les bras nerveux se raidissaient et

portaient des coups aussi terribles que ceux des pierres lancées par

des catapultes.

Sous l'ancienne France des femmes se ceignaient virilement d'un habit

de guerre, combattaient, ou se précipitaient entre les bataillons

armés, pour les empêcher d'en venir aux mains en s'écriant:

«Gardez-vous de livrer un combat ou périra tout le bien du pays.»

Les femmes se font soldats aux heures désespérées.

Avant et après Jeanne Darc notre héroïne nationale, qui en 1429 arracha

la France aux Anglais en les forçant avec un réel génie militaire, à

lever le siège d'Orléans après les avoir vaincus à Patay--A toutes les

époques de l'histoire des femmes se sont distinguées par des actions

d'éclat.

Jacqueline Robin, sauva la ville de Saint-Omer, en lui procurant des

vivres et des munitions.

Jeanne Hachette, défendit héroïquement Beauvais, assiégée par

Charles-le-Téméraire.

Mlles Ferny, se battirent si bien que la Convention leur envoya deux

chevaux caparaçonnés.

Combien d'autres femmes se sont enrôlées dans les armées de la

République: Marie Pochelet, Madeleine Petit-Jean, Rose Marchand, Elisa

Quatresou, pour ne citer que celles-là, obtinrent de la Convention des

éloges et des pensions.

Thérèse Figueur, qui fut dragon eut deux chevaux tués sous elle, fut

cinq fois blessée; se retira en 1815 après 22 ans de service militaire

avec 200 francs de pension.

Virginie Ghesquière dite le «joli sergent,» s'engagea à la place de

son frère jumeau qui n'avait pas sa vigueur et se distingua à Wagram.

Angélique Brûlon, nommée sous-lieutenant et décorée de la légion

d'honneur, fut après ses campagnes admise aux invalides.

Marie Schellinck, frappée de six coups de sabre à Jemmapes, blessée à

Austerlitz et à Iéna eut une citation à l'ordre du jour de l'armée;

après Arcole fut nommée sous-lieutenant et décorée pour ses douze

campagnes et ses 17 ans de service.

Ni les Conventionnels, ni Bonaparte, n'encourageaient l'enrôlement

des femmes dans les bataillons. On était porté à confondre ces braves

soldates, avec les troupeaux de filles qui de tous temps avaient

encombré les camps; et que les chefs d'armée, soucieux de la santé de

leurs troupes ordonnaient parfois de jeter dans la rivière. En 1760 le

maréchal de Broglie leur faisait noircir le visage avec une drogue qui

les marquait pour six mois. C'était un moyen préférable au fouet qui,

disait le maréchal, ne les empêche pas de revenir.

Bonaparte eut recours au même système, il ordonna de passer au noir les

femmes qui venaient sans autorisation à l'armée.

En 1870, une institutrice, Mlle Lix fit brillamment la campagne des

Vosges.

D'autre part, Livingstone nous rapporte en le récit de ses voyages, que

dans le petit royaume de Bantam (Ile de Java) les capitaines et les

soldats sont des femmes.

L'Amérique méridionale a le fleuve des _Amazones_, parce que sur les

rives de ce cours d'eau des femmes combattirent.

En 1865, Lopez, pour lutter contre le Brésil, enrôla les Paraguayennes,

elles se battirent si vaillamment, et se firent tuer avec tant de

courage, qu'après la paix signée il n'y avait plus au Paraguay que des

hommes.

Au Dahomey, l'armée permanente formée des femmes repoussa souvent nos

troupes; et, pour conquérir ce pays à la France, nos soldats durent

en 1892 énergiquement lutter contre les intrépides amazones dont ils

admiraient la bravoure.

Les femmes ont un peu partout suffisamment prouvé qu'elles étaient

aptes à porter les armes, et qu'elles pourraient être avantageusement

utilisées par le département de la guerre.

Avec les femmes «riz--pain--sel» nos soldats qui souvent souffrent

et meurent surtout des privations endurées, seraient certains d'être

toujours réconfortés, sustentés, car ils seraient l'objet de la

sollicitude de celles qui sachant seules ce qu'un homme coûte à faire,

comprennent réellement seules l'importance qu'il y a à le conserver.

Les femmes pourraient augmenter l'effectif de l'armée en prenant dans

l'administration et l'intendance la place des hommes qui ont été

distraits des bataillons.

*

* *

Il faut prévoir--un conflit sérieux surgissant--la nécessité que tous

les hommes soient à la frontière et assurer le fonctionnement des

services de l'intendance au moyen de l'élément national qui ne porte

pas le fusil, au moyen des femmes.

Au théâtre, pour parer à tout événement, on fait apprendre les rôles à

plusieurs acteurs, on a des artistes prêts à suppléer le chef d'emploi;

pourquoi donc, lorsqu'il s'agit non plus de comédie, mais de cette

effrayante réalité pour la France: être, ou ne pas être! oublie-t-on

la prévoyance, néglige-t-on d'assurer avec des remplaçants féminins

le fonctionnement de transports, d'approvisionnements de vivres et de

munitions?

IL suffirait de diriger le dévouement que beaucoup de femmes prodiguent

durant les chocs sanglants, pour obtenir du sexe féminin une

coopération précieuse.

Nulle guerre n'a eu lieu, sans que plusieurs Françaises bravent la

mort pour aider au ravitaillement des armées bloquées, pour porter

des munitions aux assiégés. En 1870, à Châteaudun, Mme Jarrethout

entretenait de munitions, sous le feu prussien, les combattants:

pendant qu'à Pithiviers Mlle Dodu subtilisait ingénieusement les

télégrammes allemands et ainsi sauvait un de nos corps d'armée.

Ni la décision, ni le sang-froid, ni l'intrépidité, ne font défaut aux

femmes. Qu'on leur permette donc d'augmenter le nombre des hommes qui

se battent, en les remplaçant dans les services inactifs comme elles

les remplacent dans l'industrie, en continuant le commerce, dans

l'agriculture en faisant prospérer la ferme quand ils ne sont pas là.

Les féministes ont depuis plus de 25 ans proposé d'utiliser les

Françaises dans les services auxiliaires de l'armée: L'intendance, la

manutention, l'équipement, l'infirmerie et tout ce qui a rapport aux

vivres et aux munitions.

Lors de la campagne de Tunisie, tous les journaux publièrent une

lettre adressée au général Farre, ministre de la guerre, dont voici un

passage: «Nos soldats vaincraient vite l'ennemi et la maladie, si un

personnel dévoué, veillait à leur bien-être matériel. Qu'on appelle les

femmes à faire leur service humanitaire--pendant du service militaire

des hommes--et l'on aura ce personnel[1].»

[1] _La citoyenne_, numéros 36 et 43.

Après ces offres de service, comment peut-on oser dire aux femmes qu'il

faut qu'elles soient militaires pour avoir leur part de souveraineté?

Les mères remplissent des charges au moins équivalentes aux obligations

des militaires et elles n'ont pas les avantages dont jouissent ceux-ci.

La femme chargée de perpétuer la nation, devrait être traitée de même

que le soldat chargé de défendre le territoire; comme le soldat, la

mère devrait être logée, nourrie, vêtue par la société.

VOUS ÊTES CLÉRICALES!

Dès les temps les plus reculés, la ruse religieuse a aidé la force

gouvernementale à asservir, exploiter, spolier les femmes.

Sans demander aux femmes de se soumettre à une quelconque formalité,

pouvoirs spirituels et pouvoirs temporels se sont entendus pour leur

confisquer leurs droits, les annuler.

Les femmes accusées d'avoir causé la perte du genre humain, furent

vouées à l'opprobre par le christianisme qui sanctionna la tradition

juive de la chute de la femme.

Au lieu d'élever à leur niveau la génératrice que les pères de l'Eglise

avaient mis sous leurs pieds, les laïques, qui rient de la légende

biblique, ont adopté le dogme religieux de l'infériorité de la femme;

et, l'exclue du sacerdoce a été exclue du suffrage.

Pour évincer les femmes de la politique qui leur octroierait leur part

des avantages sociaux, les hommes prétextent qu'elles sont cléricales.

La séparation de l'église et de l'Etat en ses divers incidents, a

révélé que ce croquemitaine le cléricalisme, avec lequel on impose

depuis si longtemps silence aux femmes, est un épouvantail aussi fictif

que ceux dont on se sert pour effrayer les enfants.

Du moment que les ministres des différents cultes sont électeurs on n'a

pas d'objection à faire contre l'électorat des femmes fussent-elles

pratiquantes de ces cultes.

Car, si le fait d'avoir les opinions religieuses est par lui-même

répréhensible, peu importe le sexe des personnes qui ont ces opinions.

On peut même soutenir que les actes religieux accomplis par les hommes

qui se sont attribué dans la société un rôle prépondérant, ont une

portée plus considérable que ceux accomplis par des femmes annulées.

Pourquoi les femmes croyantes seraient-elles donc traitées avec plus de

rigueur que les hommes croyants?

On ne demande pas aux hommes quelles sont leurs idées philosophiques

quand on leur délivre la carte électorale: les prêtres, les pasteurs,

les rabbins, la reçoivent, comme les libres-penseurs.

Puisque les hommes ne sont pas spoliés de leurs droits pour cause

d'opinions, pourquoi les femmes le seraient-elles?

Si la religiosité aide plutôt des hommes à s'élever dans la République

aux premières fonctions et dignités, comment cette religiosité

ferait-elle dégrader civiquement les femmes?

Ceux qui excommunient les Françaises de la vie publique, entendent

substituer au déisme, le masculinisme.

--Femmes! disent-ils, ne croyez pas à l'infaillibilité du pape, mais

admettez sans discussion l'infaillibilité de l'homme!

Ce sont surtout les femmes malheureuses en ménage qui s'adonnent au

mysticisme. Cela m'a été tant de fois démontré, que dès qu'un citoyen

me confie que sa compagne légitime ou illégitime, tombe dans la

religiosité ou l'occultisme; avec la certitude d'avoir devant moi un

coupable, je lui demande aussitôt:--Qu'avez-vous fait à votre femme?

Pendant qu'elles sont les embastillées des codes, s'occuper de

l'opinion des femmes, c'est comme si l'on s'occupait du chemin qu'un

prisonnier prendra quand il aura brisé ses chaînes. Tous les délivrés

de l'oppression courent du côté où ils voient le plus de liberté.

*

* *

On arrête le progrès en laissant à la loi l'empreinte cléricale qui lui

fait inférioriser le sexe pour lequel les pères de l'Eglise avaient une

haine contre nature.

Ainsi que saint Jérôme et saint Cyprien, qui mutilaient leurs corps

pour s'abstenir de s'avilir avec la femme impure, les législateurs

libres-penseurs mutilent le corps social, retranchent la moitié de ses

membres, pour s'épargner l'impur contact féminin.

*

* *

Les détenteurs du pouvoir considérèrent toujours comme subversive

l'idée féministe. L'Eglise favorisa cette tendance en flétrissant au

concile de Paris «les dames qui au mépris de la constitution canonique,

se mêlent des choses de l'autel, manient effrontément les vases sacrés

et, ce qui est plus grave, plus indécent, plus inepte, offrent le corps

et le sang du Seigneur aux fidèles».

Quand les hommes veulent se réserver le monopole d'une bonne place, que

ce soit celle de prêtre ou celle de député, ils sont d'accord, pour

dire à la femme que c'est inepte et indécent, de la leur disputer.

Les libres-penseurs enlèvent aux femmes l'espoir d'être indemnisées au

ciel de leurs souffrances; mais, ils ne se hâtent point de leur donner

ici-bas tout leur dû.

Laïciser la France, ce n'est pas seulement cesser de payer

pour enseigner des dogmes religieux, c'est rejeter la loi

cléricale--infériorisant la femme--qui découle de ces dogmes.

Les apôtres de la foi civile qui dénient aux Françaises leurs droits

politiques, sont frères jumeaux des évêques du concile de Mâcon, qui se

demandaient si les femmes avaient une âme et faisaient partie du genre

humain.

LA RELIGION LAIQUE

Je fus un jour déléguée par une société de libres-penseurs pour prendre

la parole à un mariage civil. Aucun programme ne m'ayant été tracé,

je crus avoir carte blanche et après avoir entendu le maire lire aux

nouveaux époux les articles 213-214-215-217 du Code civil, je ne pus

m'empêcher de dire aux conjoints:

«Il ne suffit pas que vous vous absteniez d'aller à l'Eglise faire

bénir votre union, vous devez encore réprouver le texte de la loi

basée sur l'esprit de l'Eglise qui consacre le principe d'autorité.

Si vous voulez être heureux dans le mariage, traitez-vous en amis!

en associés! en égaux!... Ne tenez pas plus compte de la loi qui

outrage et infériorise la femme, que vous n'avez tenu compte du

droit canonique qui vous enjoignait de vous marier à l'Eglise.»

Le préfet de la Seine indigné qu'il soit fait des correctifs au Code,

adressa aux maires de Paris la circulaire suivante:

LES MARIAGES CIVILS

Paris, le 21 avril 1880.

Messieurs et chers collaborateurs,

Une de nos préoccupations communes les plus vives a été de maintenir

et d'accroître la dignité de la cérémonie du mariage civil.

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